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Lien social

Quand les agriculteurs ouvrent leurs fermes aux jeunes en difficulté, aux handicapés ou aux familles pauvres

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Créé pour favoriser l’accueil touristique en milieu agricole, le réseau « Accueil paysan » veut resserrer les liens entre ville et campagne. Et rappeler aux urbains d’où vient le contenu de leurs assiettes. L’association développe aussi des activités d’accueil social. Destiné aux enfants et aux jeunes maltraités, aux personnes handicapées ou encore aux résidents en maisons de retraite, cet accueil ouvre un espace de rencontres, de découverte et, parfois, de reconstruction. Le manque de structures sociales atteint un tel niveau, que les paysans accueillants croulent aujourd’hui sous les demandes. Reportage.

Le soleil brille, mais le froid est pinçant en ce matin de mars chez Emmanuelle Louvel, éleveuse d’escargots. Elle s’apprête à accueillir un petit groupe de jeunes handicapés qui viennent chez elle tous les quinze jours, le temps d’une matinée. « On a découvert la ferme d’Emmanuelle via le petit livret de présentation d’Accueil paysan, détaille Annick, l’une des professionnelles de l’institut médico-éducatif (IME) qui accompagne le groupe. Nous avons accroché dès notre première visite, et avons décidé de venir régulièrement avec certains de nos jeunes. »

En attendant la livraison des naissains – les larves d’escargots – en cours de printemps, puis leur engraissement, l’activité est plutôt calme. Mais Emmanuelle a aussi quelques lapins, des moutons, et des ânes. Ce qui suffit à combler ses hôtes. Âgés de 11 à 18 ans, ils présentent des handicaps divers, et sont tous très dépendants. Mais les visites chez Emmanuelle leur font, semble-t-il, beaucoup de bien.

« En soignant les animaux, ils apprennent beaucoup de petits gestes, ils prennent confiance. Nous les avons vus s’ouvrir au fils des mois, constate Annick. Ils ont maintenant leurs habitudes et se réjouissent de venir ici. » Aussitôt descendue du bus, Ambre est allée chercher du pain, Aurélie a attrapé un seau de granulés, et Alex a pris du foin dans ses bras. D’une démarche un peu gauche, ce dernier s’achemine vers les clapiers des lapins. « Marcher sur un terrain peu carrossable, c’est un excellent exercice psycho-moteur », relève Annick. Elle jette un œil attendri vers Jordan, qui a jeté son dévolu sur Ivoire, la chienne de la ferme. Il reste près d’elle en se balançant doucement sur lui même, le sourire aux lèvres. À côté de lui, Nicolas fixe intensément les branches des arbres : « Depuis le 1er mars, mois du printemps, il attend que les feuilles poussent », informe Annick.

Le lien à la terre pour apaiser les jeunes

« J’ai enseigné 17 ans en maison familiale rurale », raconte Emmanuelle, la propriétaire de la ferme. Les maisons familiales rurales (MFR) sont des centres de formation par alternance, sous statut associatif et sous contrat avec l’État ou les régions. Elles sont ouvertes aux jeunes à partir de la cinquième. « J’amenais régulièrement mes élèves en visite dans les fermes, histoire de leur faire prendre conscience d’où venait le contenu de leur assiette. Certains jeunes, intenables en cours, devenaient soudain calmes et tranquilles, notamment au contact des animaux. Ils se mettaient à poser des questions, semblaient s’intéresser à quelque chose. J’ai réalisé le bien que pouvait leur faire le lien à la terre. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à tenter. Cela a motivé mon installation agricole. »

Se saisir des fermes comme lieux d’apprentissage, de découverte et d’apaisement, c’est le pari de l’association Accueil paysan, qui entend notamment les liens entre ville et campagne. Créée en 1987 autour de l’accueil touristique, Accueil paysan a lancé son volet social en 2006, d’abord autour de jeunes adultes et de femmes en difficultés. Puis, peu à peu, vers un public plus large. « Aujourd’hui les membres de notre réseau ouvrent leurs fermes à des enfants et adultes handicapés, ou collaborent avec des structures de l’aide sociale à l’enfance. Il y a aussi de l’aide à la parentalité », précise Marine Parmentier, salariée d’Accueil paysan en Ille-et-Vilaine, en charge du volet « accueil social ».

Certains lieux accueillent des résidents en maisons de retraite. L’association propose aussi du « tourisme social » : elle offre l’opportunité à des familles peu fortunées de partir en vacances, via les lieux d’accueil de ses adhérents répartis partout en France [1]. Une cinquantaine d’adhérents sont labellisés « accueil social » au sein du réseau, qui compte 1000 structures au total, réparties aux quatre coins de la France [2].

« Cela doit rester une activité complémentaire »

Ces hôtes ruraux ont des profils divers : il y a les agriculteurs qui souhaitent ouvrir leurs fermes, faire de nouvelles rencontres, donner l’opportunité à des gens un peu perdus de reprendre des forces. Et aussi d’anciens éducateurs ou enseignants qui font un retour à la terre et ré-inventent leurs métiers en ouvrant leurs lieux de vie aux personnes en difficultés. « Ces personnes ne jouent pas le rôle des travailleurs sociaux. Ils n’ont pas un rôle éducatif ou thérapeutique, mais plutôt d’observation et d’accompagnement dans l’évolution du comportement de la personne accueillie, en travaillant sur l’autonomie, le maintien et le développement de capacités, le quotidien et la relation à soi et aux autres », précise Marine Parmentier.

La procédure de labellisation « Accueil paysan » dure plusieurs mois, émaillés de visites de l’équipe de l’association, « qui discute avancement du projet et s’assure du respect du cahier des charges », détaille Marine Parmentier. Parmi les exigences de ce document : un mode de production privilégiant la qualité et des pratiques non polluantes, un modèle économique tourné vers l’emploi et la solidarité entre paysans, ou encore une organisation de travail préservant du temps disponible pour recevoir dans de bonnes conditions les personnes accueillies sur les fermes. « Ensuite, plusieurs documents — conventions, contrats — encadrent les accueils sociaux » , détaille Marine Parmentier. Les prix planchers définis par l’association s’élèvent de 65 euros à 85 euros par jour, en fonction de la formule d’accueil : en demi-pension ou en pension complète. « L’objectif, ce n’est pas que nos adhérents vivent de cette activité d’accueil. On considère que cela doit rester une activité complémentaire. »

Un métier d’avenir ?

« Les demandes d’accueil social explosent, surtout pour les mineurs, relève Marine Parmentier. Il y a clairement un manque de structures sociales et toutes ont des listes d’attente très longues de jeunes en difficultés. » Soulagés de trouver de nouveaux relais, les travailleurs sociaux jugent les séjours dans les fermes très constructifs. Beaucoup de jeunes découvrent un mode de vie inconnu, cela attise leur curiosité et leur envie d’apprendre. En se frottant à des petits boulots très concrets, ils se découvrent des qualités insoupçonnées. En « faisant avec » les adultes, ils nouent des liens de confiance rassurants.

« Les adhérents nous disent que l’accueil donne du sens à leur travail. Et cela leur permet de rencontrer des personnes qu’ils n’auraient pas croisées sans cela. » Ils évoquent bien sûr des difficultés, liées aux relations compliquées avec certains éducateurs, ou à l’accueil de jeunes qui peuvent fuguer, ou être violents. Pour échanger sur ces problèmes, Accueil paysan propose des temps de paroles, et des formations encadrés par des professionnels du milieu social, ou des psychologues. « Nous avons besoin de leur appui et de leur regard sur les compétences essentielles à mobiliser pour pouvoir accueillir en apportant garanties et sécurité tant aux accueillants qu’aux personnes accueillies », énonce Marine Parmentier. Pour Emmanuelle, ces moment d’échange sont précieux. « On travaille souvent seuls sur nos structures. Ce n’est pas toujours évident. Là, on peut s’aider, se refiler des informations, des petites astuces. Grâce à Accueil paysan, on a des collègues. »

L’autre avantage de l’accueil social, c’est la création ou le maintien d’emplois en milieu rural, objectif d’importance au moment de la création d’Accueil paysan dans les années quatre-vingt. Emmanuelle a décidé de lâcher son métier d’enseignante au mois de janvier dernier, pour se consacrer entièrement à son travail sur la ferme. Elle a pu le faire grâce à l’activité d’accueil qu’elle met progressivement en place. L’une de ses collègues, productrice de lait, en difficultés financières, avait de son côté choisi de travailler à l’usine. « Elle a tenu six mois, dit Marine Parmentier. En développant son activité d’accueil d’enfants, elle a pu équilibrer les revenus et revenir sur la ferme. »

Nolwenn Weiler

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