Greenwashing

Faire passer une pollution industrielle pour du développement durable : l’exemple de ThyssenKrupp à Rio

par , Sophie Chapelle

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À quelques kilomètres du centre de conférences où les gouvernements fanfaronnent sur les bienfaits du développement durable, les habitants du quartier de Santa Cruz subissent les impacts d’un vaste complexe sidérurgique allemand, financé par la banque nationale du Brésil. Après avoir pollué l’air et les eaux aux métaux lourds, détruit les écosystèmes locaux qui assuraient la subsistance de milliers de familles de pêcheurs, cette entreprise demeure éligible aux mécanismes de compensation promus à Rio+20. Reportage.

« La pluie d’argent a bouleversé nos vies, elle les a tuées. » Dans ses mains, Maria tient une petite fiole contenant des résidus de particules fines. Cette poussière de métal recouvre les maisons et les rues du quartier de Santa Cruz, à l’ouest de Rio de Janeiro (Brésil). La « pluie d’argent », comme la nomme la population locale, est présente partout, jusque dans les organismes, provoquant des maladies respiratoires, des infections oculaires, des maladies de la peau. Les yeux de Maria sont devenus « secs ». À ses côtés, sa mère montre des tâches sur sa peau qui sont apparues ces dernières années. Dans ce quartier, certains résidents ont développé des allergies aiguës faisant gonfler le visage. À demi-mot, des riveraines soufflent que le nombre de fausses couches a lui aussi beaucoup augmenté.

Tous les habitants pointent l’entreprise sidérurgique TKCSA [1], ouverte en 2010, à seulement 500 mètres des habitations. Soigneusement gardé par des milices privées, ce vaste complexe s’étend sur près de 9 km2. Il est la propriété de l’entreprise allemande ThyssenKrupp, qui produit là près de 5 millions de plaques d’acier par an, destinées à l’exportation. Auparavant, ce site était occupé par des paysans du mouvement des sans-terre. « Mais le gouvernement a décidé de les expulser au motif qu’ils détruisaient les mangroves, dénonce Miguel Sa, membre de l’association brésilienne Pacs. Or, que constate t-on aujourd’hui ? TKCSA a tout détruit. » À commencer par la qualité de l’air puisque, selon le procureur de la République de l’État de Rio, la population a subi une augmentation de 600 % des particules fines de fer dans l’air.


Dans un café de Santa Cruz, reconverti en lieu de résistance, les résidents ont accroché des photos témoignant des pollutions environnementales depuis l’installation de l’entreprise. Ainsi, les frayères (zones de reproduction des poissons) tout comme les mangroves ont été détruites. Les déchets de la sidérurgie ont conduit à une pollution massive en métaux lourds. La baie de Sepetiba, qui figure parmi les 25 régions les plus riches en biodiversité au monde, n’a pas été épargnée. C’est là que nous retrouvons Ivo Siqueira Soares, un pêcheur « né dans la lutte »« Je suis d’une famille de 14 frères et sœurs, tous pêcheurs. Quand j’étais jeune, les médecins conseillaient aux personnes souffrant de contusions de se baigner dans cette baie, de se soigner avec cette eau. Tout cela, c’est du passé. »

Certaines zones sont devenues interdites d’accès autour du port construit par ThyssenKrupp et desservi par deux terminaux, un pont d’accès de 4 km et une jetée de 700 m à travers l’océan. Des sous-marins nucléaires sont également en cours de construction à proximité. « À partir du moment où les mangroves, là où se reproduisaient les poissons, ont été détruites, que peut-on espérer ? » dénonce Ivo. Un peu plus de 8 000 pêcheurs, avec leurs familles, vivent dans la baie. Mais les filets de pêche reviennent presque vides depuis le début de la construction de l’usine, en 2006. Même la perspective de reconversion dans le tourisme s’éloigne, à mesure que la pollution des eaux aux métaux lourds augmente. « Ce patrimoine n’est pas le mien, c’est celui de tous, et c’est pour ça que nous lutterons jusqu’au bout », affirme Ivo.

Les résistances locales ont germé. « La compagnie avait organisé une rencontre avec les pêcheurs et nous leur avons fait immédiatement savoir que nous ne voulions pas d’eux ici », témoigne Jacir. « Nous avons été plus de 200 pêcheurs à signaler notre refus, mais ils ont considéré que tous les autres étaient favorables à leur installation. Vous appelez ça une consultation ? » Les promesses de travail se sont elles-aussi envolées, avec seulement 250 personnes de la communauté employées par le groupe sur 3 000 emplois créés.

Les représentants des pêcheurs et des riverains soupçonnent l’appartenance de membres des services de sécurité de l’entreprise à des milices locales. Certains opposants affirment même avoir reçu des menaces de mort et bénéficier d’un programme de protection du gouvernement fédéral brésilien. Incapable de remettre en question son mode de production, l’entreprise est allée jusqu’à poursuivre en justice des chercheurs ayant étudié l’évaluation des impacts causés par l’activité de la société [2].

Aux côtés de plus de 5 700 pêcheurs, Ivo et Jacir ont porté plainte contre ThyssenKrupp. Ils réclament une compensation financière, mais aussi « la fin immédiate des pollutions », « la suppression de l’exonération fiscale prévue par le gouvernement brésilien pour ThyssenKrupp », et « le refus d’exploitation finale à la société ». En janvier 2011, une première victoire est remportée avec la condamnation de la firme allemande par les autorités environnementales de l’État de Rio à une amende de 1,2 million d’euros et des compensations financières à hauteur de 6,3 millions d’euros. Il est également prévu que les résultats des contrôles environnementaux servent de conditions à l’attribution du permis d’exploitation, qui n’a toujours pas été donné.

Pour Miguel Sa, « ce vaste complexe sidérurgique illustre l’hypocrisie du gouvernement brésilien, qui, d’un côté, accueille la conférence de Rio+20, et, de l’autre, finance des mégaprojets causant des ravages dans les écosystèmes locaux et dans la vie des gens ». Ce projet controversé a en effet vu le jour grâce au soutien financier de la BNDES, la Banque nationale de développement économique et social, propriété de l’État. « Pire, souligne Miguel, ce projet va peut-être pouvoir profiter de "crédits carbone" et être éligible aux mécanismes de développement propres ou de compensation. » L’entreprise possède en effet sur ce site une usine thermoélectrique dont les turbines à cycle combiné, « très efficaces » selon les Nations unies, contribueraient à la réduction des émissions de gaz à effet de serre… Illustration d’une planète devenue un nouvel objet à but lucratif. Sur son site Internet, ThyssenKrupp se gargarise sans scrupules de tous ses efforts réalisés en matière de « management de la biodiversité », de protection de la mangrove et des populations locales sur place [3] Un « management » totalement déconnecté des réalités...

Pointant les contradictions du gouvernement et dénonçant l’économie verte, plusieurs structures brésiliennes ont donc organisé, simultanément à la conférence officielle, un Toxic Tour (ou « tour des pollutions »), dont le complexe de ThyssenKrupp était une étape incontournable. Faut-il s’étonner que la compagnie minière Vale, qui vient de remporter le Nobel de la Honte, détienne un quart des parts de ce complexe sidérurgique ?

Sophie Chapelle

Photos : © Jean de Pena / Collectif à vif(s)

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