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Entre pression budgétaire et protection de l’enfance : la vie quotidienne des assistantes sociales

par , Sophie Chapelle

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Les médias reprochent régulièrement aux assistants sociaux d’intervenir trop tardivement en cas de maltraitance. Mais qu’en est-il de leurs conditions de travail ? Face aux idées reçues, Basta ! a recueilli le témoignage de deux assistantes sociales qui relatent leur quotidien, la misère sociale des familles rencontrées, et leur volonté de s’attaquer à la racine des problèmes. Un objectif aujourd’hui mis à mal : les évaluations chiffrées et la pression de la hiérarchie sont de plus en plus importantes, forçant les travailleurs sociaux à aller toujours plus vite, parfois au détriment d’un accompagnement de qualité.

« Pourquoi les services sociaux n’ont-ils rien vu ? » C’est la question posée, le 11 septembre dernier, par un journaliste de France Info [1] lors du procès des parents de Bastien, un enfant mort enfermé dans un lave-linge. Lorsque survient ce genre de tragédie, les travailleurs sociaux sont très souvent pointés du doigt. « Soit les médias demandent ce qu’ont fait les services sociaux, soit il leur est reproché d’être trop intrusifs », réagit Ariane [2], assistante sociale dans un service départemental de l’Aide sociale à l’enfance du sud-est de l’Hexagone. « On ne parle jamais du rôle de la justice, qui détient le pouvoir décisionnel à part entière, dans ces situations. Dans notre service, nous ne pouvons intervenir que si le juge nous envoie une ordonnance, et dans d’autres services, c’est avec l’adhésion des familles, ce qui limite certaines interventions. »

134 000 enfants placés hors de leur milieu familial

C’est précisément ce qui s’est joué dans l’affaire de Bastien. Deux ans avant le drame, un appel anonyme avait alerté sur cette situation. Un signalement a été fait par les services du conseil départemental au parquet de Meaux, qui n’a pas estimé devoir saisir le juge des enfants. Ce blocage de la machine judiciaire, Ariane s’y heurte quotidiennement. Pour chaque enfant « placé » – en France, environ 134 000 sont placés hors de leur milieu familial [3] – dont elle assure le suivi, elle doit rédiger un rapport faisant le point sur sa situation – sa scolarité, sa personnalité, comment se passent les visites avec les parents, s’il se sent bien dans son lieu d’accueil, foyer, famille ou lieu de vie.

Avant de conclure son rapport sur la nécessité de poursuivre ou pas le placement, ainsi que sur les modalités de visite. « On peut proposer de réduire le droit de visite si l’enfant montre des signes de souffrance, témoigne-t-elle. Mais une fois le rapport rendu à notre supérieur et transmis au magistrat, ce dernier estime souvent qu’il n’y a pas besoin de protection supplémentaire, et c’est frustrant. »

Aider concrètement et au quotidien les familles

Si les projecteurs médiatiques sont régulièrement braqués sur les faits divers de maltraitance ou d’homicides d’enfants, ils évacuent toute la graduation des actions menées par les assistantes sociales auprès de familles qui ont besoin d’aide. C’est le rôle de Pauline, qui travaille dans le service d’aide éducative à domicile pour un conseil départemental. Elle intervient auprès de familles dont les enfants rencontrent des problèmes comportementaux ou relationnels. « Il y a toujours une première phase d’observation, de deux ou trois mois, même si je me base sur le rapport de l’assistant social de secteur, explique t-elle. L’enjeu est de comprendre pourquoi ça coince ». Face à un enfant qui exprime sa toute-puissance, au sein de sa famille, Pauline va d’abord accompagner sa mère à la sortie de l’école et observer ce qui se passe, ou bien organiser des sorties avec l’enfant, avant de définir des objectifs avec la famille.

Parmi les différentes situations auxquelles Pauline s’est trouvée confrontée, il y a cet adolescent déscolarisé, accroc à la télévision et aux jeux vidéos, vivant seul avec sa mère. Lors de leur première rencontre, le jeune homme reste couché sur le canapé, lui tourne le dos et ne lui décroche pas un mot. L’affaire semble mal engagée. Au cours des semaines qui suivent, la situation évolue, petit à petit : le jeune se retourne, puis s’assoit, et accepte finalement de lui parler. Pauline le rencontre tous les quinze jours afin qu’il s’habitue à sa présence. Elle travaille avec lui sur ses envies, ses goûts, ses passions. La musique l’attire, il est très doué. Il s’inscrit à un concours afin de rentrer dans une école et est accepté. Au total, deux ans d’accompagnement auront été nécessaires, avec des hauts et des bas, et quelques retours en arrière.

« Les familles ont rarement envie de nous rencontrer »

Comme Pauline, Ariane défend le fait de prendre du temps dans des contextes familiaux précarisés où les parents sont, pour la plupart, bénéficiaires de minima sociaux ou de l’allocation adulte handicapé. « Les familles bénéficiaires d’aides sociales sont davantage suivies par les services sociaux de secteur, ce qui permet de déceler les éventuelles maltraitances physiques, psychologiques ou sexuelles. Ça ne veut pas dire que les maltraitances n’existent pas aussi dans des familles plus aisées, mais elles sont moins facilement repérables », tient-elle à nuancer.

Ariane fait face à des parents souvent marqués par des problèmes psychiatriques, d’addiction ou de toxicomanie. « Les familles ont rarement envie de nous rencontrer ; en général, elles subissent notre intervention », observe Ariane, qui a alors la charge de trouver un lieu d’accueil pour l’enfant. « Notre première mission, c’est la protection de l’enfant, tout en lui permettant de grandir et de se construire avec la famille qu’il a. »

Reste aussi pour l’aide éducative à domicile à trouver un juste équilibre afin de permettre à la famille d’avancer. « Nous arrivons avec nos connaissances, mais on doit d’abord se demander comment cette famille agit, comment elle construit sa vie, souligne Pauline. Si l’on impose les choses, ça ne peut pas fonctionner. » Il arrive ainsi que des familles se restreignent sur la nourriture pour que les enfants puissent avoir la télé, Internet ou un portable. « Ces signes extérieurs de richesse garantissent une certaine normalité. En contrepartie, la famille va avoir du mal à payer la facture de 300 euros d’électricité des six derniers mois... C’est un de nos rôles : tenter de rappeler les priorités aux parents et aux enfants. »

Logique comptable imposée aux travailleurs sociaux

Mais cette mission est mise à mal par d’autres priorités, quantitatives celles-ci, imposées aux travailleurs sociaux. Depuis quelques années, une logique gestionnaire [4] a pénétré le secteur social. Tout est compté, quantifié. Le nombre de rencontres, d’appels téléphoniques, de kilomètres parcourus, de demandes d’aide financière. Les durées de placement et d’accompagnement des familles. « On met des bâtons et on compte, raconte Pauline. On remplit une grille statistique chaque année. Tous les mois, on reçoit un historique de nos interventions, généré à partir des informations que nous remplissons dans un logiciel. “Vous avez fait tant de demande d’aide financière.”, etc. »

Les chiffres remontent à la hiérarchie. Les départements sont comparés. Des objectifs sont fixés sans parfois tenir compte du contexte socio-économique du territoire. « Dans notre département, il y a trop de placements, nous dit-on », relate Pauline. Il faut donc courir d’une famille à l’autre, enchaîner les prises en charge. Avec un temps partiel à 80 %, Ariane gère vingt-deux situations de placements à la fois.

Pauline suit trente-cinq enfants en même temps, soit deux de plus qu’il y a quelques mois. Les deux assistantes sociales sont obligées de prioriser les rendez-vous. « Quand c’est plus chaud, on essaie de leur rendre visite une fois tous les quinze jours », précise Pauline. « J’ai le sentiment de ne pas faire mon travail comme j’aimerais le faire », estime Ariane.

Liste d’attente pour jeunes potentiellement maltraités

Les deux assistantes sociales sont prises dans un étau : d’un côté, la pression chiffrée de la hiérarchie ; de l’autre, la volonté de « bien faire » leur travail. « Si on veut réduire la durée de placement, comme nous le demande notre hiérarchie, il faudrait augmenter les actions de prévention, rappelle Pauline. Or, ce n’est pas le cas, mon service n’a pas plus de moyens. » Avec les restrictions budgétaires, la situation a tendance à s’aggraver. Les postes sont « gelés », donc pas remplacés. Les charges de travail augmentent.

« Je n’ai pas le temps de faire un vrai travail d’accompagnement », regrette Ariane. Moins coûteuses que les foyers, les familles d’accueil ne sont que trop peu contrôlées, alors que des soucis, voire de la maltraitance, y sont parfois identifiés. Les prises en charge psychologiques sont réduites. Les temps d’attente s’allongent (une liste de plus de soixante-dix jeunes dans certains départements), ce qui accroît les inquiétudes des professionnels.

Un jour, une petite fille suivie par Pauline dessine une maison emplie de sexes masculins, avec une fillette triste à l’intérieur. Pauline signale la situation au juge, qui décide de mettre en place une mesure éducative en milieu ouvert. Mais le délai d’attente est alors de six mois. « Que pouvait-il se passer pendant ce temps ?, s’interroge l’assistante sociale. J’ai eu le sentiment de ne pas réussir totalement à protéger l’enfant. » En dehors de ces situations exceptionnelles, c’est même au quotidien que Pauline et Ariane peinent parfois à réaliser leur « travail qui touche à l’humain, à l’affectif ». « Quand on nous fixe une durée de six mois en moyenne pour résoudre une situation, c’est trop court, estime Pauline. En six mois, tu sors tout juste de l’observation. C’est difficile de tisser des liens de confiance. »

« Je ne parle pas de mon métier, on entend des choses tellement horribles »

C’est là tout le défi pour les assistants sociaux. Ne pas être une simple aide ponctuelle, mais agir en profondeur pour tenter d’aider les familles de manière durable. « Un problème peut être réglé rapidement par deux ou trois coups de téléphone, si on s’en tient à la demande de la famille. Mais quand on creuse un peu, on remarque qu’il y a d’autres choses qui ne vont pas », explique Pauline. Elle se rappelle ce couple et leurs cinq enfants vivant dans un logement situé en campagne isolée, avec un sol en terre battue et, à l’étage, des trous dans le plancher. Un loyer imbattable, mais très peu de contacts avec l’extérieur. Et pas d’essence pour se rendre aux rendez-vous Pôle emploi. « Certaines familles préfèrent inventer des excuses plutôt que d’admettre qu’elles ne peuvent pas payer la sortie scolaire. »

Face aux difficultés d’exercice du métier, des idéaux s’effacent. « Quand j’ai commencé le métier, je me disais qu’on donnait une chance à des enfants pour pouvoir se construire de manière plus saine, en leur proposant de s’appuyer sur des adultes plus stables, se souvient Ariane. Aujourd’hui, je n’ai plus cet idéal. » Avec les années et sous la pression des chiffres, la motivation s’épuise, un sentiment d’impuissance apparaît. Les moments de satisfaction deviennent rares. « Pour protéger mon entourage, raconte Ariane, je ne leur parle pas de mon métier. On entend des choses tellement horribles. » L’assistante sociale regrette un manque de soutien psychologique, des temps d’échanges « pour nous, sur nos pratiques, ce que ça nous renvoie ». Et aimerait avoir plus de temps « pour travailler auprès des enfants et des parents ».

@Sophie_Chapelle et @Simon_Gouin

Photo de Une : CC Roy Cheung

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