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Alternatives concrètes

En Île-de-France, de plus en plus de communes optent pour des espaces verts « zéro pesticide »

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En finir avec les pesticides dans les espaces publics. C’est l’objectif affiché par des communes en Île-de-France. Ce revirement commence à faire tâche d’huile, anticipant une prochaine interdiction réglementaire. Végétalisation des cimetières, diversification des espèces plantées, méthodes alternatives de désherbage et de lutte contre les espèces invasives ou nuisibles... Autant d’alternatives pour protéger la santé des citoyens, réduire la pollution des sols et des nappes phréatiques. Pour le plus grand bien des salariés, des habitants, mais aussi des finances publiques. Reportage.

Vers la fin des pesticides en Ile-de-France ? Sur les 1281 communes de la région, 232 ont déjà banni ces produits de leurs espaces verts. Deux départements, la Seine-Saint-Denis et le Val d’Oise, s’affichent même en « zéro pesticide ». D’autres suivent de près : environ un millier de communes franciliennes seraient engagées dans une démarche visant à réduire leur utilisation, selon Natureparif, l’Agence régionale de la nature et de la biodiversité en Ile-de-France. « Le sujet est bien pris en main par les collectivités », se réjouit Jonathan Flandin, de Natureparif. Pour nombre d’élus engagés dans cette démarche, les préoccupations environnementales recoupent des enjeux de santé publique. « Nous avons la responsabilité d’arrêter toute cette chimie, témoigne Sylvette Amestoy, élue en charge du développement durable à Courdimanche, dans le Val d’Oise. J’ai vu des agents utiliser ces produits sans masque ni combinaison, ça fait froid dans le dos. »

« En 2009, la Mutualité sociale agricole (MSA) a établi que 98 % des combinaisons de protection théoriquement étanches ne le sont pas réellement », complète Cathy Biass-Morin, directrice des espaces verts à Versailles, où plus aucun engrais ni désherbant chimiques ne sont utilisés depuis 2005. « La décision a été radicale, poursuit Sylvette Amestoy. On a décidé d’agir en promouvant la biodiversité sur Courdimanche. » La règlementation contraint aussi fortement l’utilisation des pesticides en zones non-agricoles [1]. A compter du 1er janvier 2017, la loi relative « à la transition énergétique pour la croissance verte » prévoit la mise en place de l’objectif « zéro phyto » [2] dans l’ensemble des espaces publics [3].

Cliquez sur la carte ci-dessus pour connaitre en détail le niveau d’engagement des communes franciliennes sur le zéro pesticides.

Des cimetières « zéro pesticide »

« Il reste encore beaucoup de travail à faire, notamment sur les espaces "à contraintes" que sont les cimetières et les terrains de sport », concède Jonathan Flandin [4]. En Ile-de-France, alors que 80 % des espaces verts se passent désormais de pesticides, seulement un tiers des cimetières les ont banni. Problème : les quelque 1 600 cimetières de la région, souvent placés au dessus de nappes phréatiques, couvrent environ 20 km2. Le recours à des pesticides pour désherber autour des sépultures peut représenter jusqu’à 20 % de la consommation totale d’une commune ! [5] « Le cimetière ? C’était le seul hic, concède Sylvette Amestoy. Les seniors tiquaient sur la propreté. » En cause : l’aménagement très minéral de ces espaces, accompagné d’une perception négative des « herbes folles », considérées comme un signe d’abandon.

Aux réticences des usagers, plus habitués à des lieux de recueillement aseptisés, s’ajoute l’opposition des lobbies agro-chimiques, toujours enclins à monter au créneau lorsque leurs intérêts sont menacés. « Les urbanistes et jardiniers se voient contraints d’abandonner les végétaux et de les remplacer par des jardins minéraux ou des gazons synthétiques », déplore le directeur général de l’Union des entreprises pour la protection des jardins et des espaces publics (UPJ), interrogé par Le Figaro. Pas très surprenant, lorsque l’on sait que l’UPJ compte parmi ses adhérents de grands défenseurs de l’environnement comme les firmes agro-chimiques Bayer, Monsanto, ou Dow Chemical. « Si des communes ont des difficultés à mettre en œuvre le zéro phyto, c’est justement parce que le minéral est fortement présent !, réplique Jonathan Flandin, de Naturparif. Si on intégrait naturellement les végétaux au paysage des cimetières, leur présence serait beaucoup mieux tolérée. »

Supprimer les pesticides partout – y compris au cimetière – est un pari gagné par la ville de Courdimanche. Puisque les gravillons facilitent la repousse des « mauvaises herbes », la municipalité de 6 600 habitants a décidé d’investir dans des allées enherbées. « Là où y avait de la terre, on a semé des prairies fleuries et fait en sorte que le cimetière soit moins triste. Depuis l’enherbage, il n’y a plus de plaintes de citoyens mécontents. » A Versailles, le cimetière des Gonards, qui couvre 12 hectares, a lui aussi été réenherbé. Des plantes pérennes – qui subsistent tout au long de l’année – ont été plantées, des narcisses sauvages dispersées, et de la matière végétale recréée au pied des arbres, pour qu’ils se portent mieux. En prime, des ruches produisant 80 kilos de miel par an ont été installées. À Versailles, ce sont chaque année 130 000 litres de produits chimiques qui ne sont plus déversés dans la nappe phréatique.

Pour désherber ou chasser les nuisibles, une batterie d’alternatives

L’UPJ, qui demande un report de plusieurs années de l’interdiction des produits phytosanitaires dans les espaces verts, avance un autre argument : faute de produits chimiques, des espèces végétales comme le platane ou le buis seraient menacées par des attaques de champignons comme le chancre coloré, ou d’insectes comme la pyrale. « Des produits demeurent autorisés par la loi », rectifie Jonathan Flandin, qui défend les techniques préventives : « Face à la pyrale, on peut favoriser le retour des prédateurs naturels en installant des nichoirs pour les oiseaux. Il faut également éviter d’avoir une seule espèce d’arbres ou de fleurs, diversifier la végétation pour diminuer le risque d’attaque. »

Une philosophie partagée par la directrice des espaces verts de Versailles, qui a décidé de ne pas renouveler le bail d’arrosage : « On privilégie l’arrosage des jeunes arbres. Pour les autres, la rosée du matin fait des miracles. Il faut aussi bien choisir les espèces : le châtaignier se dessèche, le charme et le hêtre meurent à cause des étés chauds. Il ne faut plus en planter. » A Courdimanche, ce sont les chèvres qui sont mises à contribution. « Nous avons un problème avec la renouée du Japon, une plante très invasive, explique Sylvette Amestoy. Pour nous en débarrasser, grâce au pâturage, nous travaillons avec la Ferme d’Ecancourt. » La chèvre des fossés, une race bretonne friande de plantes ligneuses, se révèle particulièrement indiquée pour le débroussaillage des friches et la lutte contre la renouée. Mais des ovins peuvent également faire l’affaire.

Pour atteindre le graal du zéro phyto, les services techniques développent aussi des stratégies dites de « gestion différenciée », c’est-à-dire adaptées à la singularité de chacun des espaces verts. « Certains espaces qui étaient traités de manière régulière sont aujourd’hui laissés en prairie, tandis que des parterres ornementaux sont traités plus souvent », explique Jonathan Flandin. « On a arrêté d’utiliser des plantes qu’il fallait replanter chaque année, au profit d’espèces vivaces, de bulbes et de graminées », confirme Syvette Amestoy à Courdimanche. Pour éviter les herbes indésirables, le paillage sous les massifs de fleurs est devenu systématique, tandis que la fréquence des fauches est ajustée : « Une fois par an près des champs, plus souvent près d’une école », détaille l’élue.

Une démarche économe et qui valorise le travail

Le passage au zéro phyto engendre t-il des dépenses supplémentaires pour les communes ? En polluant l’eau, l’air et les sols, l’utilisation des pesticides a un coût : « Il faut entre 260 et 360 millions d’euros par an pour dépolluer l’eau des pesticides », estime Natureparif. S’en passer est aussi intéressant économiquement : Courdimanche a maintenu son budget dédié aux espaces verts à 200 000 euros, tout en créant des emplois. Outre l’achat de matériel – machines rotatives pour nettoyer le bord des trottoirs, binettes – la commune est passée de 1,5 à 4 agents aux espaces verts. En parallèle, Courdimanche a cessé d’externaliser le balayage et a recruté quatre cantonniers. « Des embauches sans surcoût », assure Sylvette Amestoy.

Même chose à Versailles, qui a réinvesti les économies réalisées sur le traitement des arbres et l’achat des pesticides – plus de 25 000 euros par an. La ville a acheté des désherbeurs thermiques, embauché des personnes en insertion, et multiplié par quatre le nombre de massifs fleuris ! Bien placés pour sensibiliser la population, les jardiniers ont reçu une formation aux pratiques alternatives. « Il faut revaloriser le métier de jardinier, estime Catherine Biass-Morin. N’importe qui peut épandre des produits chimiques. Fleurir, débroussailler, tondre, préparer un sol pour l’ensemencement, c’est autre chose ! » « En 2010, nous avons reçu le deuxième prix de la capitale de la biodiversité, ce qui a fait très plaisir aux agents, atteste Sylvette Amestoy. Cette récompense a contribué à la reconnaissance professionnelle de leurs efforts. »

Peu de retours en arrière

« Au début, certains habitants avaient des réserves, concède Sylvette Amestoy. L’équipe municipale a beaucoup communiqué sur sa démarche. « Une bonne communication est indispensable », confirme Cathy Biass-Morin. Affichage, échanges directs avec les citoyens... d’année en année, les plaintes des Versaillais se sont espacées. Le cimetière des Gonnards a reçu, le premier, un label Écojardin, attribué par Natureparif. Un bon outil de communication pour la mairie, et une manière supplémentaire de valoriser le travail des équipes de gestion des espaces verts.

« Il faut de la volonté politique, et des agents qui acceptent ces changements de pratiques, estime Jonathan Flandin. Les retours en arrière sont assez rares. Si la communication est bien faite, ce passage à la gestion écologique est un plus pour la commune. » Certaines villes en profitent pour sensibiliser jeunes et moins jeunes à la biodiversité. « On a installé un rucher municipal, et l’on parle de la nocivité des pesticides sur la faune et sur la flore, raconte Sylvette Amestoy. Les gens sont très sensibles au retour des coccinelles et des papillons. Les agents eux-mêmes sont heureux de voir des abeilles dans les jardins. Ce sont des petits bonheurs tout simples, qui s’inscrivent dans une démarche globale, celle d’une ville durable, en transition. »

@Sophie_Chapelle

Article réalisé dans le cadre d’un dossier sur les alternatives en Île-de-France, en partenariat avec l’association Attac.

Photos :
- Une : plantations à Courdimanche. © Ville de Courdimanche
- Entrée du cimetière des Gonards, création d’une prairie fleurie BIS. © Ville de Versailles
- Nettoyage au souffleur thermique dans le cimetière des Gonards. © Ville de Versailles
- Les ovins à Courdimanche. © Gilles Carcassès
- Animation pédagogique autour des ruchers à Courdimanche. © Ville de Courdimanche
- Engazonnement du carré militaire au cimetière des Gonards. © Ville de Versailles

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