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États-Unis

« Ecologistes, tendance ultra droite » : plongée dans l’Amérique profonde qui vote Donald Trump

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Pourquoi les États américains les plus pollués sont ceux qui votent pour les Républicains ? Pourquoi les citoyens directement confrontés à des désastres écologiques vont-ils voter Donald Trump, le candidat qui veut supprimer les régulations environnementales ? La sociologue Arlie Hochschild a mené l’enquête pendant cinq ans, sur les terres de Louisiane, un des États les plus pauvres et les plus conservateurs des États-Unis. Son ouvrage, Étrangers dans leur propre pays : Colère et deuil au sein de la droite américaine, est une plongée dans le monde des électeurs de Trump. Rencontre avec un « écologiste version Tea Party » : sa fierté blessée, ses contradictions, sa vision du monde et ses convictions antagonistes.

Parfois, il faut aller loin, très loin de chez soi pour découvrir des vérités qui vous touchent de très près. Ces cinq dernières années, c’est exactement ce que j’ai fait. J’ai quitté mon domicile à Berkeley, en Californie, ville symbole du libéralisme américain, pour parcourir les bayous de Louisiane acquis au Tea Party et y découvrir une autre Amérique – une Amérique qui, comme la candidature de Donald Trump le démontre amplement, ne pourrait pas être plus proche de nous tous. Voici une parabole véridique, issue de ces voyages, à propos d’un homme que j’ai fini par admirer et qui incarne à merveille les contradictions de notre monde si « trumpien ».

Accompagnez moi donc alors que je vire à droite dans Gumbo Street, puis à gauche vers Jambalaya, que je dépasse Sauce Piquant Lane et, dispersant un groupe de chats sauvages, je gare mon véhicule sur Crawfish Street, en face d’une maison en bois jaune, au bord d’un cours d’eau donnant dans Bayou Corne, en Louisiane. La rue est déserte, les pelouses n’ont pas été tondues depuis longtemps, et les branches de mandarinier et de pamplemoussier penchent sous le poids des fruits non cueillis. Mike Schaff, un homme grand et costaud, atteint d’un début de calvitie, portant un T-shirt rayé orange et rouge, des jeans et des baskets, s’approche de moi. Il porte des lunettes à monture brune et me salue chaleureusement.

« Pardon pour l’herbe, me dit-il alors que nous entrons chez lui. Je ne m’en occupe pas suffisamment. » Sur la table de la salle à manger, il a préparé du café, du lait, du sucre, et un bocal de pêches de son jardin pour que je les ramène chez moi. Le long des murs du séjour et de la salle à manger sont entassées des cartons à moitié remplis. Le tapis du séjour est roulé dans un coin, révélant une mince fissure irrégulière. Mike ouvre la porte de la cuisine donnant sur son garage. « Mon compteur de gaz est ici, explique-t-il. L’entreprise a foré un trou dans mon garage pour voir s’il y avait du gaz en dessous, et il y en a. 20% de plus que la normale. Je me réveille la nuit pour vérifier. » Alors que nous nous asseyons pour prendre le café sur la table basse du séjour, Mike ajoute « Cela va faire sept mois ce lundi, et les cinq derniers mois ont été les plus longs de ma vie. »

« Si quelqu’un frottait une allumette, la maison pourrait exploser »

Lorsque le désastre a frappé, en août 2012, le gouverneur de Louisiane, Bobby Jindal, a décrété un ordre d’évacuation d’urgence pour l’ensemble des 350 résidents de la communauté de Bayou Corne – un assemblement de maisons faisant face à un canal s’écoulant dans un bayou magnifique [Les bayous sont des étendues d’eau formées par les anciens méandres du Mississipi, typiques de la Louisiane, ndlr]. Un bayou peuplé d’aigrettes blanches, d’ibis et de spatules planant au-dessus de l’eau. Lors de ma première visite en mars 2013, Mike vivait encore dans sa maison en ruine.

« Je venais de commencer ma vie avec ma nouvelle épouse, mais avec les émissions de méthane tout autour de nous maintenant, les lieux ne sont plus sûrs. Donc ma femme a déménagé à Alexandria, à 200 kilomètres au nord, et revient tous les jours en voiture de là-bas pour travailler. Je la vois les week-ends. Les petits-enfants ne viennent pas non plus : si quelqu’un frottait une allumette, la maison pourrait exploser… Je reste ici pour garder la maison contre les cambrioleurs et pour tenir compagnie aux autres résistants », explique-t-il, ajoutant, après une longue pause : « En fait, je ne veux pas partir. »

J’étais venu rendre visite à Mike Schaff parce qu’il me semblait incarner à la perfection le paradoxe de plus en plus éclatant qui m’avait conduit dans ce bastion de la droite américaine. Que se passerait-il, me demandais-je, si un homme qui voyait l’interventionnisme gouvernemental comme le principal ennemi de sa communauté, viscéralement opposé aux régulations publiques et partisan fervent du marché libre, était soudain confronté à la perspective de la ruine de sa communauté à cause d’une entreprise privée ? Et si, sans l’ombre d’un doute, cette destruction aurait pu être empêchée par des régulations gouvernementales plus rigoureuses ?

Or, en août 2012, c’est exactement ce qui est arrivé à Mike et à ses voisins.

L’archétype de l’État républicain

Comme la plupart des habitants du coin, des Cajuns conservateurs, blancs et catholiques, Mike était un Républicain convaincu et un partisan enthousiaste du Tea Party. Il voulait réduire le gouvernement fédéral au strict minimum. Dans le monde dont il rêve, les Départements de l’Intérieur, de l’Éducation, de la Santé et des Services humains, la Sécurité sociale, et la plus grande partie de l’Agence fédérale de protection de l’environnement (EPA) n’existeraient plus ; de même que la plupart des subventions fédérales aux États. Aujourd’hui, le gouvernement fédéral fournit 44% du budget de l’État de la Louisiane – 2 400 dollars par personne et par an – en partie pour le soutien face aux ouragans, que Mike approuve, mais aussi en partie pour Medicaid, dont, selon lui, « la plupart des bénéficiaires pourraient travailler s’ils le voulaient et, honnêtement, ils s’en tireraient mieux. »

La Louisiane est l’archétype de l’État républicain. En 2016, elle était l’État le plus pauvre des États-Unis, ainsi que le plus mal loti en termes d’éducation, de santé et de bien-être général de sa population. La Louisiane est au deuxième rang dans le pays pour les cancers masculins, et c’est aussi l’un des États les plus pollués. Mais les électeurs comme Mike ont choisi par deux fois le gouverneur Bobby Jindal, lequel, durant ses huit années de mandat, a systématiquement refusé l’expansion de Medicaid, réduit de 44% le budget de l’enseignement supérieur, et procédé à des coupes drastiques dans les effectifs consacrés à la protection de l’environnement. Depuis 1976, la Louisiane a voté majoritairement Républicain sept fois sur dix aux élections présidentielles, et, selon un sondage datant de mai 2016, ses habitants préfèrent Donald Trump à Hillary Clinton par 52% contre 36%.

Mike est un homme intelligent, éduqué, qui a le sens des responsabilité et un amour pour la terre et les eaux qui l’entourent. Au vu de la fissure de son parquet et du compteur à gaz installé dans son garage, pourrait-il, me demandais-je, en venir à saluer l’intervention du gouvernement ? Le désastre auquel il avait été confronté allait-il modifier sa vision des candidats présidentiels ?

Quand la terre s’effondre et engloutit tout

Le premier signe que quelque chose ne tourne pas rond fut une petite grappe de bulles à la surface des eaux de Bayou Corne, suivie d’une autre. Un tuyau de gaz traversant le fond du bayou était-il en train de fuir ? Un employé de l’entreprise de gaz locale est venu procéder à des vérifications : les tuyaux étaient en parfait état. Au même moment, se souvient Mike, « nous avons senti une odeur de pétrole, très forte ».

Peu après, lui et ses voisins sont surpris par des tremblements de terre. « Je marchais dans ma maison et soudain j’avais l’impression d’avoir une attaque ou d’être ivre, pendant dix secondes. Je perdais totalement l’équilibre. »

C’est à ce moment qu’il a remarqué la fissure dans son parquet et qu’il a entendu comme des coups de tonnerre. Une mère célibataire avec deux enfants qui vit à un kilomètre et demi de Bayou Corne a pensé un moment que sa machine à laver était en train de tourner, avant de se souvenir qu’elle était en panne depuis des mois. Les pelouses ont commencé à s’affaisser et à s’incliner. Non loin du domicile de Mike, la terre sous le bayou s’est éventrée et, comme si quelqu’un avait retiré le bouchon d’une baignoire, le bayou a commencé à engloutir les broussailles, l’eau et les arbres.

De majestueux cyprès centenaires se sont effondrés au ralenti et ont disparu dans le trou béant formé par l’affaissement de terrain. Deux employés chargés du nettoyage ont installé des barrières flottantes pour isoler une zone d’eau irisée de pétrole. Ils avaient amarré leur bateau à un arbre voisin pour le stabiliser. Celui-ci a glissé dans le gouffre, tout comme leur bateau. Les deux employés ont toutefois réussi à en réchapper.

L’entreprise de forage qui détruit 15 hectares de terrain

Dans les semaines qui suivent, des marais forestiers immaculés se trouvent détruits par des boues pétrolifères, à mesure que la terre dégorge son gaz naturel. « En cas de pluie, les flaques commençaient à briller et faire des bulles, comme si on avait jeté un comprimé d’Alka Seltzer [aspirine] dedans », raconte Mike. Une boue gazeuse s’est progressivement infiltrée dans la nappe phréatique, menaçant les sources locales d’eau potable.

Pourquoi cet effondrement de terrain ? Le coupable était Texas Brine, une entreprise de forage basée à Houston (Texas) aux activités très peu contrôlées. La firme avait foré un trou à 1,7 kilomètre sous le fond de Bayou Corne pour en extraire du sel très concentré, destiné à être revendu à des entreprises produisant du chlore. Le forage a accidentellement percé une formation géologique sous-jacente appelée « le dôme salin Napoléon », large de 5 kilomètres et profonde d’un kilomètre et demi, insérée dans une couche de pétrole et de gaz naturel [1]. Lorsque la foreuse a accidentellement traversé la paroi d’une caverne à l’intérieur du dôme, ce mur souterrain s’est affaissé sous la pression du schiste qui l’entourait, aspirant tout ce qui se trouvait au-dessus.

Le trou s’agrandit. Au début, il était de la taille d’une parcelle, puis de cinq parcelles, puis de toute la longueur de Crawfish Street. En 2016, il avait englouti une surface de plus de 15 hectares. La chaussée de la principale route menant à Bayou Corne a commencé à s’enfoncer elle aussi. Les digues entourant le bayou, conçues initialement pour contenir la montée des eaux en cas d’inondation, commencent elles aussi à s’affaisser, menaçant de laisser se déverser des boues pleines de pétrole dans les prairies et forêts avoisinantes. Pendant ce temps, les habitants évacués, traumatisés, se réfugient dans leur famille, dans des caravanes ou des motels, s’appelant les uns vers les autres pour avoir des nouvelles de l’expansion du trou.

« Nous sommes une communauté unie »

Mike installe son bateau dans le canal, je monte. Le moteur pétarade et nous propulse dans le bayou. « Par ici, on peut attraper des bars, des poissons-chats, des perches blanches, des langoustes et des sac-a-lait, me dit-il. Du moins on pouvait. »

Mike est né dans l’eau. Il adorait pêcher et est encore capable de vous décrire les habitudes et la forme d’une douzaine d’espèces locales de poissons. Dès qu’il avait un peu de temps libre, il sautait dans son bateau. « Environnement » n’était pas seulement un mot pour lui ; c’était sa passion, son confort, son mode de vie.

Mike a toujours détesté l’idée d’un gouvernement fédéral fort parce que « les gens en viennent à dépendre du gouvernement au lieu de se fier les uns aux autres ». Il a grandi dans une communauté soudée, non loin de Bayou Corne, dans la plantation de sucre Armelise, cinquième des sept enfants d’un plombier et d’une femme au foyer. Enfant, me raconte-t-il, « j’allais pieds nus tout l’été, je tirais sur des corbeaux avec mon fusil et j’utilisais leurs entrailles comme appât pour la pêche ». Adulte, il a travaillé comme évaluateur, mesurant et estimant le prix des matériaux utilisés pour construire les gigantesques plateformes pétrolières du Golfe du Mexique. Enfant du Sud traditionnel ayant grandi à une époque d’âge d’or pétrolier, il était en faveur des droits des États contre l’interventionnisme fédéral ; pour lui, même le gouvernement de l’État devait être réduit au strict minimum.

Il n’aurait jamais cependant imaginé se retrouver dans une situation comme celle-ci. « Nous sommes une communauté unie ici. Nous laissons nos portes ouvertes. Nous nous aidons mutuellement à reconstruire les digues durant les inondations. Il y a les travaux de digues qui valent deux bières, et ceux qui en valent quatre, rigole-t-il. Nous adorons cet endroit. »

La sociabilité facile de Bayou Corne lui convenait parfaitement, lui qui pouvait passer des heures dans son garage à souder les composants d’un avion à deux sièges de type Zenith 701 en kit, et qui se décrit comme « réservé ». Ce qu’il souhaite, ce n’est pas simplement l’absence de gouvernement ; c’est le sentiment d’appartenir à un groupe chaleureux et coopératif. Voilà à quoi le gouvernement finit selon lui par se substituer : la communauté. Et pourquoi payer de lourds impôts pour aider le gouvernement à vous dérober ce qui vous est le plus cher ?

En colère contre « le gouvernement »

À distance, nous voyons une pancarte clouée sur le tronc gris d’un tupelo, une espèce d’arbre locale : « DANGER. ACCÈS INTERDIT. GAZ EXTRÊMEMENT INFLAMMABLE ». Autour, dans l’eau, des cercles concentriques de bulles s’éparpillent comme des petits insectes. « Du méthane », explique Mike d’un ton détaché.

À la mi-2013, les autorités ont déclaré Bayou Corne « zone sacrifiée », et la plupart des 350 résidents avaient fui. Un petit groupe de récalcitrants qui avaient décidé de rester, comme Mike, s’attirait les foudres de ceux qui étaient partis, qui craignaient que leur présence ne fasse croire à Texas Brine que « ce n’était pas si terrible que ça », et puisse ainsi faire baisser le prix que ces réfugiés pourraient demander en compensation de leur souffrance.

Tout le monde savait que c’était le forage de l’entreprise qui avait provoqué l’effondrement de terrain, mais cela n’avait pas suffi à trancher la question de la responsabilité. Pour commencer, Texas Brine a accusé la Nature, en prétendant (fallacieusement) que les tremblements de terre étaient fréquents dans la région. Puis elle a rejeté la faute sur les assureurs et sur l’entreprise auprès de laquelle elle avait loué de l’espace dans le dôme.

Ceux qui étaient restés comme ceux qui étaient partis étaient surtout en colère contre « le gouvernement ». Le gouverneur Bobby Jindal a attendu sept mois avant de rendre visite aux victimes. Pourquoi a-t-il tant retardé sa venue, lui ont-ils demandé, et pourquoi celle-ci a-t-elle annoncée de manière si abrupte, un matin au milieu de la semaine, alors que la plupart des réfugiés de Bayou Corne étaient au travail ?

Une protection de l’environnement complétement défaillante

Comme un grand nombre de ses voisins, Mike Schaff a voté deux fois pour Bobby Jindal et, ayant travaillé dans le secteur pétrolier toute sa vie, il était favorable au plan d’incitations fiscales de 1,6 milliard de dollars annoncé par le gouverneur pour attirer encore davantage d’industriels du pétrole dans son État. Pendant trois ans, il a été impossible de savoir si les compagnies pétrolières avaient payé un seul centime à la Louisiane, puisque, sous le mandat de Jindal, la tâche de contrôler leurs paiements avait été confiée au Bureau des ressources minérales, étroitement liée à l’industrie, qui n’a pas effectué un seul audit entre 2010 et 2013.

En Louisiane, les régulations environnementales en vigueur étaient appliquées de manière très laxiste par les dirigeants conservateurs de l’État, dont beaucoup étaient issus du secteur pétrolier ou, comme le gouverneur Bobby Jindal, acceptait des dons des géants de l’énergie. Un rapport révélateur de l’inspecteur général de l’Agence fédérale de l’environnement (EPA), datant de 2003, classait la Louisiane comme le pire État de la région en termes de mise en œuvre des normes environnementales fédérales. La base de données de la Louisiane sur les installations de déchets à risque était truffée d’erreurs. Le département de la Qualité environnementale de l’État (on notera l’absence du terme « protection » dans ce titre) ne savait pas, pour beaucoup des entreprises qu’il était censé surveiller, si elles étaient « aux normes ». Ses agents avaient omis d’inspecter de nombreuses installations, et même lorsqu’ils identifiaient des entreprises qui ne respectaient pas les normes de l’État, le département ne fixait ni ne réclamait aucune amende.

L’inspecteur général se déclarait donc « incapable de garantir au public que la Louisiane menait ses programmes d’une manière qui protège effectivement la santé humaine et l’environnement ». Selon le site internet officiel de l’État, 89 787 permis d’entreposage de déchets ou d’autres actions affectant l’environnement ont été déposés entre janvier 1967 et juillet 2015. Seulement 60 de ces demandes – soit 0,07% - ont été refusées.

Plus un État est pollué, plus il vote conservateur

La Louisiane n’est pas un cas isolé. Une étude de 2012 du sociologue Arthur O’Connor démontre que les résidents des red states – les États conservateurs acquis aux Républicains – subissent un niveau de pollution plus élevé que ceux des blue states à tradition démocrate. Les électeurs des 22 États qui ont systématiquement voté Républicain lors des cinq élections présidentielles entre 1992 et 2008 vivent dans des environnements plus pollués. Et ce qui est vrai des red states en général et de la Louisiane en particulier l’est également en ce qui concerne Mike lui-même. Mon assistante Rebecca Elliot et moi-même avons examiné les taux d’exposition aux déchets toxiques. Nous avons découvert que les gens qui pensent que « les Américains se préoccupent trop d’environnement » et que les États-Unis « font déjà suffisamment » pour protéger l’environnement tendent à vivre dans les zones qui présentent le plus fort taux de pollution. Membre du Tea Party et victime du désastre environnemental entraîné par l’effondrement de terrain de Bayou Corne, Mike incarne une manifestation particulièrement exacerbée d’une troublante contradiction d’envergure nationale.

Mike voulait vivre dans une société de marché presque totalement libre. D’une certaine manière, la Louisiane se conformait déjà à cet idéal. Le gouvernement était à peine présent. Mais comment, me demandais-je, Mike pouvait-il réconcilier son profond amour de Bayou Corne et son désir de le protéger, avec sa détestation des régulations gouvernementales ? En l’occurrence, il faisait ce que font la plupart d’entre nous face à un dilemme de ce type. Il s’est construit de toutes pièces un nouveau modèle conciliant ses convictions contradictoires, se qualifiant lui-même d’« environnementaliste Tea Party ».

Assis à sa table à manger, entouré de cartons remplis avec ses affaires, il rédige de nombreuses lettres pour se plaindre auprès des législateurs de la Louisiane, exigeant qu’ils contraignent les entreprises comme Texas Brine à verser rapidement des compensations à leurs victimes, qu’ils n’autorisent pas le stockage de déchets dangereux dans des milieux aquatiques fragiles, et qu’ils n’autorisent pas la reprise des forages dans le lac Peigneur, où a eu lieu un terrible accident pétrolier en 1980. En août 2015, il avait déjà envoyé une cinquantaine de lettres aux fonctionnaires fédéraux et de l’État. « Je n’ai jamais été aussi proche de devenir un écolo larmoyant, dit-il. 99% des environnementalistes que je rencontre sont de l’autre côté de l’échiquier politique. Mais je devais faire quelque chose. Ce bayou ne sera jamais plus le même. »

Environnementalisme à la mode Tea Party

Tandis que notre bateau glisse à travers le bayou, je lui demande : « Le gouvernement fédéral a-t-il fait quelque chose pour vous dont vous soyez content ? »

Une pause.

« Les fonds de soutien pour les ouragans », répond-il finalement.

Nouvelle pause. « L’autoroute I-10… », ajoute-t-il, en référence à une route financée par les fonds fédéraux.

Une autre longue pause. « Bon, l’assurance chômage. » (Il en a une fois, brièvement, bénéficié.)

J’évoque alors les inspecteurs de la Food and Drug Administration, qui contrôlent la qualité de notre nourriture.

« Ouais, ça aussi. »

L’armée, dans laquelle il s’était enrôlé ?

« Oui, OK. »

« Est-ce que vous connaissez quelqu’un qui reçoit des aides sociales fédérales ? »

« Bien sûr, répond-il. Et je ne leur jette pas la pierre. La plupart des gens que je connais ont recours aux programmes gouvernementaux disponibles, puisqu’ils les ont financés en partie. Si les programmes existent, pourquoi ne pas les utiliser ? »

Puis la conversation se poursuit sur la même lignée : a-t-on vraiment besoin de gouvernement pour ceci, cela ou telle autre chose ?

Mike et sa femme ont déménagé de leur maison en ruine près du trou, pour une grande maison à retaper sur un canal donnant dans le lac Verret, à une vingtaine de kilomètres au sud de Bayou Corne. La nuit, Mike entend les appels à deux tons des grenouilles et crapauds arboricoles. Il a surélevé le sol du séjour, ajouté une nouvelle terrasse, et installé son kit de construction d’avions dans le garage. Une récente tornade a arraché le drapeau américain du mat auquel il était accroché au-dessus de ce garage. En revanche, elle a laissé intact le drapeau confédéré accroché au-dessus de l’entrée de son voisin.

Son nouveau foyer est situé à l’entrée d’un déversoir du magnifique Bassin d’Atchafalaya, une zone de 3200 kilomètres carrés protégée pour sa flore et de sa faune sauvages – la plus grande zone humide feuillue de basse altitude de tout le pays – en partie sous la responsabilité du Département de la faune et de la flore et des pêcheries de la Louisiane. Lors de ma dernière visite, Mike m’a emmené dans son canot pour pêcher la perche, me montrant un aigle chauve sur la branche nue d’un grand cyprès. « J’ai troqué la peste contre le choléra, m’a-t-il expliqué. Ils déversent des millions de litres d’eaux usées issues de la fracturation hydraulique – l’industrie appelle ça ‘eau produite’ – ici même dans le Bassin. Elles contiennent du méthanol, des chlorures, des sulfates et du radium. Et ils en importent même de Pennsylvanie et d’autres zones d’exploitation du gaz de schiste, pour les mettre dans un puits d’injection tout près d’ici. Le sel a un effet corrosif sur le revêtement de ce genre de puits, et il n’est pas très éloigné de notre nappe phréatique. »

Un effondrement de fierté

Mike aime les eaux de Louisiane plus que tout au monde. Voter pour Hillary Clinton aiderait à protéger le Clean Water Act – la grande loi américaine de protection de la qualité de l’eau –, à garantir le fonctionnement de l’Agence fédérale de l’environnement, et à s’assurer que le gouvernement continuera à faire contrepoids face aux méfaits des Texas Brine de ce monde. Mais une chose est encore plus importante pour Mike que la qualité de l’eau : la fierté vis-à-vis de son peuple.

Il s’est battu avec acharnement pour échapper au destin promis au cinquième fils d’un plombier pauvre, pour obtenir un salaire annuel de 70 000 dollars dans une entreprise de construction de plateformes pétrolières, et une troisième femme qui était enfin la bonne, ainsi qu’une maison qu’il adorait et qui est maintenant en ruine. Au seuil de la classe moyenne, il a l’impression d’avoir reçu une baffe. Pour les mouvements des minorités des années 60 et au-delà – Noirs, femmes, minorités sexuelles, immigrés, réfugiés… -, le gouvernement fédéral est devenu, croyait-il, une machine géante à distribuer des tickets d’entrée, à une époque où l’économie réserve aux hommes blancs des classes populaires et classes moyennes le traitement naguère réservé aux Noirs. Il est convaincu que les Démocrates continuent à transformer le gouvernement en instrument de sa propre marginalisation – tandis que les gauchistes des médias méprisent les gens comme lui, en les traitant de retardés et d’ignorants. Culturellement, démographiquement, économiquement et désormais environnementalement, il se sent plus que jamais comme un étranger dans son propre pays.

Peu importe à Mike que Donald Trump ne réduirait pas la grande machine gouvernementale qu’il veut ardemment voir limitée au stricte minimum, qu’il soit tiède sur les positions anti-avortement, anti-mariage homosexuel qui lui sont si chères, ou encore qu’il n’ait jamais daigné mentionner la question de la dette publique. Rien de ceci n’a d’importance parce que Trump, pense-t-il, va éteindre cette machine de marginalisation et restaurer l’honneur des gens comme lui, son honneur à lui. Mike sait que les Démocrates favorisent bien davantage la protection de l’environnement que les Républicains, le Tea Party ou Donald Trump. Mais malgré sa maison perdue et sa terre souillée, comme d’autres voisins blancs plus âgés à Bayou Corne et ici dans le Bassin, Mike est à 100% derrière Donald Trump. Sa fierté était blessée à ce point, et cette blessure était profonde.

Que ferait Trump pour empêcher un nouveau désastre comme celui de Bayou Corne, avec sa boue imbibée de méthane, sa forêt disparue, ses poissons morts ? Le candidat Républicain est resté vague sur les politiques qu’il pourrait mener s’il était élu président. Mais sur un point au moins il a été clair : il supprimerait l’Agence de protection de l’environnement.

Arlie Hochschild

Cet article a été publié initialement en anglais par TomDispatch.com. Il est adapté du livre d’Arlie Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (The New Press), septembre 2016. Traduction : Susanna Gendall.

Copyright Arlie Hochschild. Reproduit avec permission. Ce texte, publié initialement en anglais par TomDispatch.com, est adapté du dernier livre d’A. Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (« Étrangers dans leur propre pays : colère et deuil de la droite américaine »), The New Press, paru aux États-Unis en septembre 2016.

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Photo : Rekha 6 CC

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