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L’« écologie humaine », nouvel avatar de la droite conservatrice et catholique pour promouvoir ses valeurs morales

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Ils passent de la lutte contre le mariage gay à la défense de la biodiversité, de la remise en cause du droit à l’avortement au soutien des « zones à défendre »… De nombreux activistes catholiques traditionalistes se convertissent à l’écologie. Une conversion qui n’est qu’apparente : elle permet de verdir une certaine vision réactionnaire de la famille sans véritablement interroger les défis environnementaux. Les dirigeants du mouvement Ecologie humaine ne cachent pas, par exemple, leur proximité avec l’industrie agroalimentaire ou nucléaire. Enquête sur ce verdissement des droites conservatrices.

Ils sont catholiques, plutôt jeunes, combattent le droit à l’avortement et le mariage pour tous, et maîtrisent parfaitement les réseaux sociaux. Galvanisés par les manifestations contre la Loi Taubira en 2012 et 2013, ces activistes nouvelle génération continuent à occuper l’espace public. Ils multiplient les terrains d’intervention, du blasphème à la théorie du genre. Un nouveau sujet les mobilise plus particulièrement : l’écologie. En quelques mois, conférences, livres et blogs se sont emparés de la question.

Gautier Bès de Berc, 25 ans, est professeur de français dans la banlieue lyonnaise, et cofondateur des Veilleurs, un mouvement d’opposition au mariage homosexuel. Il publie en juin 2014 un petit ouvrage très commenté dans la cathosphère conservatrice : Nos limites – pour une écologie intégrale [1]. En octobre 2014, l’association Les alternatives catholiques, lancée par des normaliens lyonnais, organise une série de conférences à connotation écolo avec, entre autres, le journaliste et blogueur Patrice de Plunkett (« Les catholiques face aux enjeux et défis écologiques ») et un jeune théologien, Fabien Revol (« Jalons pour une théologie de la Création » [2]).

« Verdissement » des droites conservatrices

Le mouvement de « verdissement » des droites conservatrices est général. Le lobby de la Manif pour tous au sein de l’UMP, Sens commun, publie dans Le Figaro, en octobre 2014, une tribune au titre explicite : « Pourquoi la droite doit développer une conscience écologique », qui dénonce le projet du barrage de Sivens. Mais ceux qui suscitent le plus d’échos fin 2014 sont les fondateurs du courant L’écologie humaine. Leurs premières Assises nationales, réunies les 6 et 7 décembre 2014 à Montreuil (93), rassemblent plusieurs centaines de personnes et sont relayées par de nombreux médias. Leur thème aurait pu être celui d’un rassemblement d’Europe Ecologie - les Verts : « Changeons le monde par nos initiatives ».

L’une des conférences d’introduction a été donnée par Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne, spécialiste réputé des questions d’environnement, peu soupçonnable d’accointances avec les thèses catholiques conservatrices [3]. « J’y suis allé parce que je connais un des organisateurs, avec qui j’ai travaillé, mais très sincèrement ce courant m’intéresse assez peu, confie-t-il. Je leur ai parlé du concept de « crise écologique », que je réfute car il suggère que le problème se pose dans une période brève alors que nous vivons une modification profonde des conditions d’habitabilité de notre planète. Par ailleurs, j’y ai entendu des témoignages intéressants d’expériences locales. »

Références à Pierre Rabhi ou à la gauche radicale...

Les circuits courts, à l’image des Amap, y ont été mis à l’honneur, comme dans les conférences des Alternatives catholiques ou dans le livre de Gaultier Bès. Ce dernier revendique la notion de « sobriété heureuse », développée par l’agriculteur et essayiste Pierre Rabhi, qu’il cite comme une de ses références. Gaultier Bès va plus loin encore dans la transgression, en couplant son discours écologique à une critique du système économique dominant, n’hésitant pas à citer des penseurs de la gauche radicale, tel l’économiste Jacques Généreux, conseiller de Jean-Luc Mélenchon, ou le philosophe Jean-Claude Michéa.

« On trouve chez certains chrétiens une critique de la technique toute puissante, qui s’inscrit parfaitement dans la pensée écologique, observe Dominique Bourg. Par exemple lorsqu’ils dénoncent avec virulence le transhumanisme. » Une pensée critique qui s’inscrit également dans une tradition chrétienne récente, où apparaissent les noms de Jacques Ellul et d’Ivan Illich, abondamment cités par nombre de ces activistes. Leur militantisme écologique montre cependant certaines limites.

Gaultier Bès et les fondateurs de l’Écologie humaine proposent des systèmes d’analyse globale et des pistes de réflexion politique assez faibles, en dehors du soutien à des initiatives locales existantes. « Je n’ai lu aucun texte ni entendu aucun discours au sein de ce mouvement qui fasse une critique approfondie des problèmes d’environnement tels que le réchauffement climatique ou la transition énergétique », souligne Ludovic Bertina, doctorant à l’École pratique des hautes études, membre du laboratoire GSRL (Groupe Société Religion Laïcités), qui suit L’écologie humaine depuis sa création, en 2013.

Des « écolos » proches des banques et de l’industrie nucléaire

Un constat aisément vérifiable en visitant leur site internet. Le profil du trio fondateur le confirme également. L’initiateur, Tugdual Derville, est surtout connu pour ses combats contre le droit à l’avortement ou le mariage pour tous. Il est depuis 1994 le délégué général de l’association Alliance Vita (fondée par Christine Boutin en 1993) et depuis 2012 un des porte-paroles de la Manif pour tous. Pierre-Yves Gomez, lui, est enseignant à l’école supérieure de commerce EM Lyon - Business School, et conseiller en stratégie de grandes entreprises et de banques : Bolloré énergie, BNP, Société Générale. Des banques qui ne se distinguent pas par leurs investissements écologiques...

Il travaille également pour deux mastodontes de l’agroalimentaire : Danish Crown, deuxième exportateur de viande de porc dans le monde, et Soufflet (céréales, restauration rapide… ; chiffre d’affaires de 4,7 milliards d’euros en 2013). On est assez loin des circuits courts... Quant à Gilles Hérard-Dubreuil, le plus « écolo » du trio, il s’est spécialisé, avec son cabinet Mutadis, dans le contrôle des sites nucléaires et l’accompagnement des populations exposées aux radiations, n’ayant sur le sujet aucun point de vue tranché : « Mutadis n’est ni pro-nucléaire, ni anti-nucléaire », explique-t-il sur son site.

Surtout, ces nouveaux militants écologistes demeurent limités par une approche identitaire. Le principe central autour duquel tournent tous leurs raisonnements est celui d’une « loi naturelle » qui place l’homme au centre de tout et lui ordonne certains comportements impératifs tels que protéger la vie « de la conception à la mort » ou fonder une famille. Principe qui s’annonce en conclusion systématique de tous leurs discours. « Pour ces courants chrétiens, il y a des degrés de valeur entre la nature et l’homme, ce dernier étant au centre de toute préoccupation, constate Dominique Bourg. Ceci les éloigne de la pensée écologique, qui a parmi ses piliers fondateurs la critique de l’anthropocentrisme. »

La morale conservatrice avant la biodiversité ou le climat

Le concept d’« écologie humaine », que Tugdual Derville et ses amis ont emprunté à Jean-Paul II, est une illustration de cet anthropocentrisme catholique : « A la croisée des considérations écologiques et du milieu humain s’établit un discours que Jean-Paul II nommera « écologie humaine » et qui se focalisera avant tout sur la défense des valeurs familiales, explique Ludovic Bertina. Si la crise environnementale est morale, alors, tout redressement de la société passera par la consolidation de son noyau, la famille » [4]

Leurs priorités ne sont pas la biodiversité ni le climat, mais le statut de l’embryon ou celui des personnes homosexuelles. Leur intérêt nouveau pour l’écologie ressemble alors à une opération de récupération, de greenwashing. « Beaucoup de courants de pensée se réapproprient l’écologie, c’est très à la mode », constate Dominique Bourg (c’est également le cas au FN). Gaultier Bès, lorsqu’il conteste le projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes, avance par exemple ce type de slogans : « Défense du mariage, défense du bocage, même combat ! » Marianne Durano, membre des Veilleurs, résume leur philosophie en une formule : « L’idée est moins de sauver la création que de sauver l’humanité » [5].

Leur intransigeance en matière de bioéthique et de famille, outre qu’elle interroge la cohérence de leur pensée écologiste, pose la question des alliances, dans une perspective politique. De nombreux chrétiens (et athées) ont su trouver des terrains de lutte communs avec des défenseurs de l’environnement qui ne partageaient pas forcément leurs convictions en matière de bioéthique, à propos de la gestation pour autrui par exemple (Dominique Bourg confie y être opposé, tandis qu’EELV la défend). Ceux qui se revendiquent d’une « écologie humaine » feront-ils passer la lutte contre le réchauffement climatique et la défense de la biodiversité avant la promotion de leur conception de la famille ? Comme souvent chez les catholiques, la réponse pourrait venir d’en-haut.

La prochaine encyclique du pape François, prévue pour l’été 2015, portera sur l’écologie. Habitué à secouer son institution depuis qu’il la dirige, osera-t-il quelque nouvelle provocation en prenant du recul avec la tradition catholique anthropocentriste ? Il pourrait par exemple citer ce concept très cher au continent qui l’a vu naître : la Pachamama (Terre mère), qui place la protection de la nature au-dessus de tous les autres principes. Il en a déjà esquissé le geste, en déclarant, à l’occasion d’un congrès de la FAO (Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), le 20 novembre 2014 : « Dieu pardonne toujours, les hommes pardonnent parfois mais la Terre ne pardonne jamais. »

Martin Brésis

Photo : Manif contre le mariage pour tous aux Invalides, le 21 avril 2013 / CC Rémi Noyon

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