Manifestation du 14 juin

Loi Travail : « Je me bats pour ces jeunes surexploités, moi je n’ai plus grand chose à perdre »

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Ils sont dockers, électriciens ou soudeurs, elles sont vendeuses ou éboueurs. Tous sont venus du Havre pour manifester à Paris ce 14 juin. Basta ! les a suivis du train jusqu’aux pavés parisiens. Ils racontent pourquoi ils se mobilisent et sont encore prêts à faire grève malgré les jours non-payés : les conditions de travail qui se dégradent, leurs craintes pour les jeunes sous-payés et surexploités, leurs inquiétudes pour leur santé et celle de leurs collègues... Reportage auprès de la France qui se bat.

Ils sont nombreux à être venus en train, comme cette centaine de dockers du Havre qui envahissent la gare Saint-Lazare avant de s’engouffrer dans les rames de métro. Direction : place d’Italie, point de départ de la manifestation contre la loi Travail. L’ambiance est bonne enfant, mais les dockers rechignent à parler à la presse. « Les médias racontent trop de bobards sur nous. Ils disent que nous sommes des casseurs ou des privilégiés, finit par lâcher l’un d’eux. Alors que ce que nous voulons, ce pourquoi nous nous battons, c’est pour nos droits, nos acquis sociaux et ceux de tous les travailleurs. Venez voir la dureté de notre travail et vous verrez qu’on n’est pas des privilégiés ! » Depuis le début du mouvement contre la loi Travail, Le Havre et ses alentours sont à la pointe de la mobilisation. Dockers, salariés de la raffinerie ou éboueurs de l’agglomération, nombreux sont les secteurs qui ont enchainé débrayages et blocages.

La dureté du travail est l’une des premières raisons de la forte mobilisation dans le département de la Seine-Maritime. Dans plusieurs industries, la recherche d’un niveau de profits élevé accélère le recours aux sous-traitants, dilue la responsabilité des donneurs d’ordre, tout en multipliant les risques en cascade pour les salariés. Parmi les manifestants venus du Havre, tous disent la même chose : les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader. Et cela va s’aggraver si la loi travail est adoptée.

C’est pour cette raison que Valérie est venue battre les pavés parisiens. Aussi attentionnée vis-à-vis de ses camarades de lutte qu’elle est déterminée, cette conductrice de camion poubelle à la Communauté d’agglomération du Havre (CODAH) a été de tous les blocages. « Nous avons tenu jusqu’à samedi dernier, jusqu’à ce que la police vienne nous déloger du centre de traitement que l’on bloquait. Mais ce n’est pas fini, on va poursuivre la mobilisation ! », lance-t-elle. « Dans notre secteur, les conditions de travail se dégradent. Ce n’est bon ni pour nous, ni pour les usagers. Je n’ai pas été augmentée depuis six ans et je vois des postes de titulaires supprimés. Nous ne pouvons accepter qu’une plus grande précarité s’installe dans notre région, comme en France, alors que les salariés et les ouvriers sont déjà autant fragilisés. »

« Vingt-cinq ans de boîte » et un cancer

Norbert est un grand costaud, à la fois débordant de gouaille et de gentillesse. En ce 14 juin, il fête ses 59 ans. Il est de toutes les luttes, de toutes les mobilisations. Soudeur à Endel, filiale d’Engie (ex-GDF-Suez), lui aussi constate la dégradation des conditions de travail. « Un jour, un chef, soumis à la pression pour aller toujours plus vite, me demande de me placer sous une machine et de réaliser une soudure. Les conditions étaient extrêmement dangereuses. J’y ai vu trop de gens perdre leurs jambes. J’ai donc refusé. C’est alors à un petit jeune intérimaire, à peine arrivé dans la boîte, à qui on donne l’ordre de travailler dans ces conditions. Je l’ai retiré vite fait de là. C’est pour ces jeunes surexploités, payés entre 700 et 1000 euros bruts, que je me bats. Moi j’ai plus grand chose à perdre ». En l’occurrence, Norbert a déjà subi les conséquences de son travail. Confronté depuis ses « vingt-cinq ans de boîte » à des fumées de soudage toxiques, il a été victime d’un cancer de l’œsophage qui a failli l’emporter, mais dont il a fini par triompher.

François est également soudeur chez Endel, au Havre. Il a « huit ans de boîte », dont trois en intérim. Il n’a été titularisé qu’après l’intervention de l’inspection du travail. Celle-ci a mis un terme à la situation précaire de nombreuses personnes employées. Les contrats d’intérim s’étaient multipliés, explique l’ouvrier, « parfois pendant dix ans ! ». Ayant déjà subi la précarité dans son secteur, François ne veut pas qu’elle soit renforcée et généralisée à tous.

« Si on survit jusqu’à la retraite, ce sera déjà bien »

Avec ses « treize ans d’ancienneté », son collègue Franck n’est payé que 1300 euros bruts. Il a vu tant de collègues cassés par la pression et les accidents au travail. « Si tu ne veux pas le faire, un autre prendra ta place, nous disent nos chefs. Et quand les salariés expriment leur droit de retrait (le droit pour le salarié de se retirer d’une situation de travail présentant un « danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé »), tu commences à sentir la valise. » La valise ? Une mesure de rétorsion de la part des dirigeants d’entreprise qui imposent à un salarié récalcitrant de réaliser des missions sur toute la France. « Cela brise le moral : tu es éloigné de ta famille, de tes collègues et de leur solidarité. »


Philippe, qui travaille dans l’industrie nucléaire, est intarissable sur ce sujet. Il est membre du collectif « Santé/sous-traitance », qui réunit les salariés de la sous-traitance des industries nucléaires et chimiques. Pendant la manifestation, nombreux sont les salariés qui viennent le remercier pour son intervention lors de leur procédure de licenciement, pour ses conseils sur leur dossier aux Prud’hommes ou son soutien dans les luttes. Philippe dénonce les choix des décideurs : « Ils nous assassinent à petit feu. On brûle avec les rayonnements ionisants. Des salariés souffrent de cancer nasal à cause des fumées de soudage. Si on survit jusqu’à la retraite, ce sera déjà bien. » Les fumées de soudage peuvent comporter des éléments potentiellement cancérogènes tels que chrome, nickel, béryllium, cadmium, cobalt. « On est cassés par la sous-traitance des risques, mais toujours debout. »

« On se bat d’abord pour la qualité de notre travail »

Richard a trente ans. Il travaille à Enedis, ex-ERDF, filiale à 100% d’EDF. Pendant plusieurs jours, il a participé au blocage du rond-point de la Brèque, au Havre. Il est prêt à poursuivre le mouvement, malgré les jours de grèves non payés. « Cela nous coûte de l’argent mais nous ne sommes plus à un mois de salaire prêt ! Ce pour quoi l’on se bat, c’est plus que de l’argent. C’est d’abord la qualité de notre travail. Aujourd’hui, la recherche de résultats est telle, qu’on ne nous demande pas si le travail est bien fait, juste qu’il soit fait le plus vite possible, poursuit-il. Nous tiendrons aussi pour tous nos collègues en Europe qui n’ont pas les soutiens dont nous bénéficions. Tout le monde regarde la France. »


Jérôme vient aussi du Havre, il est chef d’atelier chez Vinci. Trentenaire dégourdi, il dénonce les dérives des dirigeants. « Ils cherchent toujours à payer les gens moins cher, toujours moins cher. Aujourd’hui on voit des stagiaires travailler comme des titulaires, sans la même rémunération, mais soumis aux mêmes cadences et aux mêmes risques. » Alyson vient aussi de Seine-Maritime. Elle a vingt-six ans et est préparatrice de commandes. Pendant cinq ans elle a été vendeuse, avant d’être licenciée avec la crise. Elle voit les gens de sa génération « galérer pour trouver un boulot et se faire licencier dès qu’ils arrivent à en trouver un ». Elle est prête à manifester encore et encore. « Si nous ne nous battons pas, personne ne se battra pour nous. » La manifestation parisienne du 14 juin a réuni un million de personnes selon les syndicats, 80 000 selon la police.

Texte et photos : Eros Sana / Collectif OEIL

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