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Pollutions

Un projet de carrière de calcaire inquiète les habitants du Parc naturel régional du Vexin

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Elle alimenterait en ciment le Grand Paris et la région Île-de-France. 700 000 tonnes de calcaire seraient extraites chaque année de cette nouvelle carrière implantée en plein cœur du Parc naturel régional du Vexin, à côté de Mantes-la-Jolie. De quoi défigurer un paysage unique, provoquer de multiples nuisances, et menacer les ressources en eau. Les opposants craignent également que la zone soit ensuite transformée en décharges, pour enfouir des déchets. Élus et habitants s’organisent pour contrer l’avancée de ce projet soutenu par l’État.

En cette fin du mois de juin, la lumière du soleil illumine les murs en pierres apparentes qui cachent de belles demeures. Dans la commune de Brueil-en-Vexin, 700 habitants, la vie semble paisible. Sur la place du village, on entend les élèves de l’école primaire, en récréation. Pas de commerces, peu d’activités : Brueil, comme les villages des alentours situés à quelques encablures de Mantes-la-Jolie, font partie de cette quatrième couronne de la banlieue parisienne. Beaucoup rejoignent la capitale, à 50 km d’ici, pour y travailler et reviennent le soir, au milieu des vallons, des champs et des bois. Un environnement qu’un projet de carrière cimentière vient perturber. Par la poussière, le bruit, la pollution, et le bouleversement du paysage.

Au total, ce ne sont pas moins de 700 000 tonnes de calcaires qui seraient extraites chaque année, pendant trente ans, par Calcia, une filiale d’Italcementi, cinquième producteur mondial de ciment. Avec en prime la construction d’une voie d’accès afin de permettre le passage des camions. Ces derniers transporteraient les blocs de calcaire de la nouvelle carrière à l’ancienne où se situe le concasseur. Le calcaire moulu est ensuite acheminé par un tapis roulant souterrain de 2,5km jusqu’à l’usine qui produit le ciment. Sur un périmètre de 80 hectares, la première phase d’exploitation s’attaquerait, en partie, au territoire de Brueil, jusqu’à moins de 400 mètres des maisons. Là où le calcaire est le plus proche de la surface, et l’extraction, moins coûteuse.

Le projet se situe en plein cœur du Parc naturel régional du Vexin, dont le vice-président, Bruno Caffin, est aussi maire de Brueil. « Lorsque le Parc naturel régional tente de s’opposer au projet, nous recevons des injonctions de la Région, explique-t-il. Le préfet défend lui aussi le projet, car c’est une décision ministérielle. » A ses côtés, Monique Roncin, présidente des Amis de Brueil, une association de défense de l’environnement, s’inquiète. «  Il existe un risque de pollution des eaux qui vont dans l’étang de pêche et vers le centre équestre, lance-t-elle. Ce plateau est une véritable éponge, il est la réserve d’eau de toute la vallée de la Montcient, une rivière qui se jette dans la Seine. »

« Comme si le calcaire était de l’or »

Le projet remonte à une vingtaine d’années. Au bord de la Seine, l’usine de Gargenville, à 6 km de Brueil, transforme le calcaire de la région en ciment depuis près d’un siècle. Sa principale ressource : la carrière de Guitrancourt, à 5 km de Brueil. Cette dernière voit ses réserves s’amoindrir. La société Calcia, du groupe Italcementi, qui exploite les infrastructures, souhaite donc agrandir l’exploitation. Les élus et les habitants s’y opposent. « La bataille judiciaire a débuté dans les années 1990, se rappelle Gérard Béguin, le maire de Sailly, une des communes impactées par le projet. Nous sommes allés jusqu’au Conseil d’État et nous avons perdu. » La zone 109, du nom du code minier qui régit les carrières, est créée : sur ce territoire de 550 hectares, l’exploitation est envisageable, à condition, notamment, que les terrains soient réaménagés. « Une zone de non droit dans laquelle n’importe qui peut faire n’importe quoi », estime Bruno Caffin. « Comme si le calcaire était de l’or ! », ajoute Dominique Pélegrin, présidente de l’association vexinoise de lutte contre les carrières cimentières (AVL3C Vexin zone 109).

Pendant 10 ans, les riverains n’entendent presque plus parler d’exploitation. Jusqu’en mai 2014, où un projet est présenté aux élus et aux associations. Quasiment bouclé. L’entreprise Calcia projette de beaux power-points : les nouvelles ressources sont nécessaires pour continuer à faire fonctionner l’usine de Gargenville, qui produit chaque année 600 000 tonnes de ciment et emploient une centaine de personnes. L’usine doit d’ailleurs être modernisée... ou mourir. Des emplois seraient en jeu. « L’usine s’arrêterait de fonctionner si Italcementi n’a plus de calcaire, nous dit-on, raconte Bruno Caffin. Les gens ne savent pas qu’une usine moderne, rénovée, n’emploierait que 25 salariés. » Quatre fois moins qu’aujourd’hui. 

Pour les associations, le chantage à l’emploi est un faux problème. « Avec son projet, Calcia empêche à une entreprise locataire sur la commune de Brueil, qui salarie 40 personnes, de développer ses activités », pointe Dominique Pélegrin. Le groupe de BTP a commencé à acheter des terres de la zone à des prix exorbitants. « Elle propose parfois aux agriculteurs plus de 50 000 euros l’hectare, alors que les terres valaient 5 000 euros l’hectare », précise Dominique Pélegrin. De quoi faire réfléchir quelques propriétaires terriens et d’assurer à l’entreprise une plus grande liberté qu’avec un accord de location. Le « fortage », par exemple, implique que les propriétaires touchent des redevances pendant l’exploitation et récupèrent leurs terres après, pour les exploiter à nouveau. Leur qualité doit donc être respectée par l’entreprise.

« Ils s’imposent, comme des cow-boys »

« Dans leur tract, Calcia dit : Un projet à construire ensemble ; mais ils s’imposent, comme des cow-boys », estime Gérard Béguin, le maire de Sailly. Du côté de l’entreprise, on affirme au contraire que la concertation avec les associations est une priorité, « afin de garantir une préservation du paysage du Vexin, qu’il convient de redonner ». «  Nous comprenons que les riverains soient inquiets, comme pour toute nouvelle installation industrielle », déclare Catherine Barbier-Azan, responsable communication de Calcia. Elle cite des exemples de réhabilitation d’anciens sites exploités par l’entreprise, comme à Bazoches-les-Bray (Seine-et-Marne), où une bergère fait paître ses 300 moutons « bio » deux à cinq mois par an. « Nous travaillons avec la chambre d’agriculture interdépartementale, ajoute-t-elle, pour savoir comment conserver la terre arable et pouvoir les remettre sur ces terres, après exploitation, afin de redonner à l’agriculture toute sa force. » Un schéma est d’ailleurs présenté sur le site de l’entreprise.

Cette technique, les opposants n’y croient pas. « La finalité politique, c’est de l’enfouissement de déchets », craint Alain Ithen, adjoint au maire de Fontenay, une commune située dans la zone 109, qui pourrait être impactée, au gré de l’extension de la carrière, dans… 90 ans ! « Stratégiquement, c’est un bel endroit pour y mettre des déchets, confirme Gérard Béguin. Le comblement des trous, en région parisienne, est une affaire très juteuse. » Le calcaire ne serait donc pas aussi rentable sans cette deuxième phase d’exploitation. Une option que dément l’entreprise, qui assure qu’elle s’engagera à ne pas en faire un centre d’enfouissement des déchets. Mais les opposants demeurent sceptiques : dans la carrière de Guitrancourt en fin d’exploitation, EMTA, une filiale de Véolia, enfouit des déchets, dont des déchets dangereux. Une enquête publique vient d’ailleurs de se terminer pour répondre à la demande de cette société d’augmenter son tonnage d’enfouissement.

De l’eau plutôt que du calcaire

Si la question des déchets cristallise tant les critiques, c’est qu’une des zones d’exploitation du nouveau projet est située juste au dessus des nappes phréatiques qui alimentent la rivière de la Montcient. « L’entreprise creuserait jusqu’à 8 mètres de la nappe, regrette Gérard Béguin, président du syndicat des eaux de la Montcient. Le risque est grand de la perforer, et donc de la polluer. » Des craintes que, là encore, l’entreprise réfute : « Une étude hydrogéologique est en cours. Elle permettra de déterminer les mesures à prendre pour préserver la nature des nappes. Ce qui est sûr, c’est que l’exploitation ne viendra pas les contaminer. »

Une simulation de la modification du paysage, si la carrière était créée.

L’eau est aussi une des préoccupations de Guitrancourt, le village où s’est implantée la première carrière de Calcia. Son maire, Patrick Dauge, a trouvé une astuce : faire reconnaître d’utilité publique ses ressources en eau, proches de la surface. « C’est un barrage naturel à une exploitation éventuelle », explique-t-il. « Cela fait un siècle que nous subissons l’exploitation des carrières. Après 82 ans, nous aspirons à plus de tranquillité : on ne veut plus des poussières et du bruit à cause des tirs de mines, même si on a noté une amélioration ces dernières années. » Déclarer l’utilité publique des ressources en eau fonctionnera-t-il face à la puissance de l’État, qui soutient le projet ? L’argument est-il transposable aux autres communes ? Et leur permettra-t-elle d’empêcher l’extension de la carrière ?

Du calcaire pour le Grand Paris

Empêcher l’exploitation : « Ce sera dur, mais on se battra jusqu’au bout », lance Monique Roncin, la présidente des Amis de Brueil. D’autres cherchent plutôt à obtenir le maximum de compensations : « Comment va-t-on être assez vigilant pour que les habitants du territoire concerné puissent continuer à vivre dans un cadre, même détérioré ? », s’interroge Bruno Caffin, le maire de Brueil. L’enjeu « officiel » de cette nouvelle carrière est de continuer à approvisionner toute l’Île-de-France, ses petits et grands projets, utiles ou pas. « Avec les projets du Grand Paris, il est inimaginable de penser que ça ne se fera pas, note Patrick Dauge. Sinon, il faut faire venir du ciment de l’étranger, et cela pose des questions de CO2. » Dominique Pélegrin n’est pas convaincue : « On importe et exporte le ciment au gré des fluctuations des finances internationales et du prix du transport, pas en fonction des projets locaux. » Les cimentiers figurent aussi parmi les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, aux côtés de l’industrie pétrolière.

L’argument d’utilité publique du projet est repris par l’État pour justifier la nécessité d’une nouvelle carrière. Mi-août, le préfet des Yvelines a signé un arrêté préfectoral afin de qualifier d’intérêt général l’ensemble du projet de carrière de Calcia. Et cela, avant même que la demande d’exploitation ne soit déposée par l’entreprise. « Il s’agit de faciliter le travail pour Calcia, au mépris des habitants et de leur environnement, dénonce Dominique Pélegrin. On voit vers quel camp penche l’administration. Mais nous ne baisserons pas les bras. »

Simon Gouin

Photos : CC fidber (une) / AVL3C

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