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Hospitalité...

Épidémies, violences policières et dépressions : ce que la France offre aux réfugiés de Calais

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De retour d’une mission humanitaire en Bolivie, une jeune psychologue française raconte la « jungle » de Calais. Avant de repartir en mission avec Action contre la faim, Sadia Diloo a accompagné bénévolement, pendant un mois, les réfugiés, malades ou blessés, qui vivent dans ce camp. À son poste de médiateur sociosanitaire pour l’association Médecins du monde, elle a observé et écouté ce que vivent les hommes, femmes et enfants, qui sont parqués dans la « jungle », tels des animaux. Elle raconte leurs épouvantables conditions de survie.

« Ici, règne une atmosphère de guerre. » Telle est la première impression de Sadia à son arrivée dans ce « village » autogéré que les exilés appellent la « jungle ». Elle se revoit, ce matin-là, dans la clinique de Médecins du monde, installée dans le camp. Quelques tentes en guise de salles d’attente et trois chalets comme cabinets de consultation. Comme chaque matin, autour d’un café noir, la jeune psychologue participe au debriefing quotidien. « Hier, un jeune Syrien m’a confié qu’il était mieux sous les bombes », rapporte un médiateur. « Il y a deux jours, ajoute un médecin, j’ai reçu un homme très affaibli à la clinique. Il ne voulait plus boire ni manger pour éviter d’aller aux toilettes. » Sadia comprend vite le malaise et la gêne éprouvée à l’idée de devoir s’agenouiller dans les allées boueuses et irrespirables qui servent de sanitaires pour les 6 000 habitants de ce bidonville.

L’eldorado rêvé a viré au cauchemar

Ce jour-là, alors qu’elle parcourt le terrain, Sadia croise Ayman, 22 ans, sur le point de perdre sa hanche. Il a été renversé par une voiture en Syrie, il y a trois ans. Les quelques vis incrustées dans sa chair au fond d’un dispensaire syrien n’ont pas soigné sa blessure, qui s’est infectée. Ayman est bloqué au camp, dans l’attente d’une nouvelle opération. « Je suis fatigué, confie-t-il à Sadia. C’est ça la France ? » Un peu plus loin, du côté du « quartier » kurde, elle aperçoit cette petite fille aux yeux émeraude : « Elle était là, assise par terre, à me regarder tout en mangeant des pâtes crues. » La psychologue se souvient aussi de cet homme agenouillé sous un robinet, se contorsionnant dans différentes positions pour se laver. « Les points d’eau installés au ras du sol coulent en permanence, et certaines tuyauteries ont lâché, formant de véritables mares autour des robinets. »

Un gaspillage d’eau potable que dénonce la bénévole ébranlée par un sentiment d’impuissance qui frôle la honte. Celle de se retrouver confrontée à une telle situation de crise humanitaire dans son propre pays, la France. Pour ces exilés qui fuient la guerre, la torture et la dictature, l’eldorado tant rêvé a viré au cauchemar. « Tous ont cette même désillusion dans les yeux. Une immense déception de l’Europe et de la France, qu’ils voyaient comme un idéal. » Traumatisés, certains songent à rentrer, mais la plupart ont encore l’espoir d’une vie meilleure de l’autre côté de la Manche, comme cet Éthiopien qui se confie à Sadia. Après avoir fui la guerre dans son pays, il a vécu en Égypte, où il a été victime de violences raciales et emprisonné, injustement. « Tout ce que je cherche, c’est la liberté », répète l’homme âgé d’une quarantaine d’années, porteur de l’hépatite B.

Cinq enquêtes liées à des violences policières

Il fait partie de ces petits groupes de migrants qui quittent la « jungle » toutes les nuits, à la lueur de la lune. Direction l’Angleterre par le tunnel sous la Manche ou le ferry. « Des collègues me racontaient qu’aux abords des bateaux, les CRS veillent et délogent, à coups de pied et de gaz lacrymogènes, ceux qui réussissent à monter dans les camions de marchandises. » Les réfugiés préfèrent désormais partir en journée, m’explique Sadia, même si, aux dires de ses collègues, ces abus perdurent de nuit comme de jour. L’organisation Médecins du monde a d’ailleurs déposé plusieurs réclamations auprès du Défenseur des droits, Jacques Toubon.

Interpellé par plusieurs associations en janvier dernier, il s’est saisi d’office et a déclenché une enquête après la diffusion, en mai, d’une vidéo dans laquelle des migrants sont violentés par des CRS. Dans son rapport du 6 octobre 2015, il dénonce les atteintes aux droits fondamentaux et les conséquences humaines de la « fermeture étanche de la frontière » franco-britannique. « Il a assuré à l’ONG l’ouverture de cinq enquêtes liées à des violences policières », précise la psychologue. Ce type d’exactions se déroule aussi aux abords du camp. Sadia Diloo n’oubliera pas ce jour où le mot d’ordre était de « ramener tout le monde à l’intérieur ». C’était le 21 septembre. L’opération policière lancée ce jour-là répondait à une décision judiciaire suite aux plaintes du voisinage hostile à la présence d’environ 200 Syriens installés près du port.

Les forces de l’ordre avaient pour mission de démanteler le moindre campement « sauvage », y compris les quelques familles établies autour de la « jungle ». « C’était d’une violence incroyable », les CRS hurlaient les ordres dans un mégaphone dernier cri avec traduction instantanée en arabe. «  Ils ont fini par détruire les baraquements à coup de bulldozer. La scène a viré à l’émeute. Ils se sont mis à tirer des cartouches de lacrymo. Un homme, asthmatique, a été touché. Son cœur s’est arrêté. » « La jungle c’est pour les animaux, on n’est pas des animaux ! », scandent les révoltés délibérément parqués dans le camp. Au lendemain des évènements, la maire de Calais, Natacha Bouchart (Les Républicains), s’est félicitée de cette intervention : « Pour qu’il y ait de l’humanité, il faut aussi de la fermeté », avait-elle déclaré à la presse. « Ils sont surveillés en permanence », s’indigne Sadia. À l’écouter parler des policiers postés aux quatre coins du terrain, ce camp ressemble à une prison où l’humanité n’est pas la priorité des matons.

« L’état dépressif est devenu la norme »

L’homme asthmatique est sain et sauf, réanimé par les médecins à la clinique. Chaque jour, Sadia et ses collègues y reçoivent entre 50 et 70 patients. La plupart souffrent de problèmes liés à l’humidité (toux, nez bouché), au manque d’hygiène (infections gastro-intestinales) et aux blessures à la frontière (barbelés plantés dans la peau, fractures aux talons, etc.). «  Sans compter l’épidémie de gale. Les traitements sous forme de spray, fournis par les services du ministère de la Santé, ne permettent pas d’enrayer le phénomène [1]. C’est le camp entier qu’il faudrait désinfecter. » Mais le plus difficile à soigner, c’est le traumatisme psychologique causé par la guerre. « Beaucoup sont insomniaques et font des cauchemars. » Se remémorant des discussions avec des psychologues de Médecins du monde, Sadia Diloo analyse de son côté : « C’est délicat de diagnostiquer un état dépressif ici, car la dépression est presque devenue la norme. Il faudrait repenser cette pathologie dans le contexte de Calais. »

Depuis que Sadia a quitté Calais, une question l’obsède : jusqu’à quand tiendront-ils ? Elle repense alors à l’impact psychologique des toilettes insalubres sur le moral des réfugiés. Elle songe à l’hiver qui approche, à l’humidité et au froid qui persistent au fond des tentes. « J’aimerais lancer un projet de toilettes sèches avec des architectes ou des associations qui pourraient aider à construire des abris en matériaux recyclés. C’est une autre forme de thérapie, concrète, économique et écologique, qui fait sens pour améliorer les conditions de vie et redonner de la dignité à tous ces déracinés. » La psychologue a déjà fédéré deux architectes parisiens autour d’un projet de foyer avec sanitaires, douches, cuisine autogérée, lieu d’échange social et culturel. Reste à trouver les fonds pour lancer les chantiers de construction avant les premières gelées.

Pauline A.Dominguez

Photo : CC Jey OH photographie

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