Débattre #imagineLaGauche

Alain, anthropologue : « La gauche du futur couve déjà dans les mobilisations actuelles »

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Qu’est-ce qu’être de gauche selon vous ? Y a-t-il encore du sens à se dire de gauche ? Comment voit-on la gauche du futur ? Quelles sont ses valeurs, ses idées, ses projets, ses défis ? #imagineLaGauche, c’est la série lancée par Basta !, pour comprendre, reconstruire, rêver, renouveler, mettre en débat… Salariés, chômeurs, retraités, étudiants, paysans, militants associatifs, syndicalistes, artistes, chercheurs, jeunes et moins jeunes, témoignent.. Aujourd’hui, Alain Bertho, universitaire à Saint-Denis.

Aujourd’hui, la notion de gauche est devenue très obscure. Les marqueurs traditionnels de la gauche du 20ème siècle sont éclatés. Certains les mobilisent de manière incantatoire, d’autres les piétinent, d’autres enfin font les deux à la fois. Tel est sans doute le résultat le plus dramatique de l’épreuve du pouvoir comme de sa contestation sans principe. Que devient l’idée de protection sociale après la loi Macron suivie de la loi El Khomri ? Où sont passées les valeurs de liberté et d’État de Droit dans la prolongation sans fin de l’état d’urgence ? Comment porter les valeurs de l’antiracisme, de la laïcité, de la tolérance et laisser se propager voire promouvoir une islamophobie incontrôlable ? Le débat sur la déchéance de nationalité a dévasté la notion de nation citoyenne. Sur l’écologie, la gauche adopte des positions qui vont du productivisme maintenu à la décroissance. Même la défense des droits humains au plan international ne fait plus consensus : qu’une gauche dite insoumise ait plus que de l’indulgence sur l’intervention de la Russie aux côtés du régime de Bachar el-Assad est assez dramatique.

Ces repères symboliques ont fait le lien en France entre les principes de la République et la mobilisation sociale. Ces valeurs étaient des marqueurs efficaces pour tracer les chemins de ce qu’on nommait le progrès. Il nous faut les réarmer pour faire face aux trois défis du 21ème siècle : l’épuisement de la politique dans sa forme représentative, la destruction de la planète et la révolution numérique qui bouleverse les conditions de l’activité humaines. La démocratie représentative, le productivisme et le salariat sont à bout de souffle. Comment faire face à la période historique qui s’ouvre en énonçant des principes immédiatement opératoires, en renouvelant les marqueurs d’avenir ?

Pour une autre perspective productive et démocratique

La gauche ne rêve plus. Comme dit Slavoj Žižek, « il est aujourd’hui plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». De graves menaces planent sur le monde. Certaines comme la guerre ou la dette ne sont souvent agitées que pour mieux asservir. La menace écologique qui a tardé à s’imposer dans les consciences est d’une autre nature. L’urgence climatique risque d’être une incantation si on n’en tire pas les conséquences pratiques. Si, par exemple, l’abandon du projet d’aéroport à Notre Dame des Landes ne fait pas consensus. En prendre la mesure nécessite de s’engager dans une autre perspective productive et démocratique. Nous sommes en panne d’avenir. Ce « No future » fait aujourd’hui le lit des récits religieux, des engagement millénaristes et meurtriers ou de mobilisations purement identitaires. Le djihad d’un côté ou l’égoïsme national xénophobe de l’autre. Il est urgent de rêver la fin du capitalisme rentier qui tue la planète et appauvrit l’humanité.

Socialisme et communisme portaient une grande idée : celle de l’abolition de l’exploitation du travail dans le rapport salarial marchand. Le discours dominant à gauche aujourd’hui est celui de la préservation acharnée de ce salariat même au prix, pour certains, de la « baisse du coût du travail », c’est-à-dire de la hausse de l’exploitation. Or l’abolition du salariat a commencé et dans les pires conditions. La révolution numérique dans une logique marchande détruira toujours plus d’emploi en remplaçant une part des salariés par des robots. Cette logique tend à précariser le travail créatif et coopératif socialement nécessaire à la création de la valeur, voire à ne plus le rémunérer du tout. Faut-il obliger les entreprises privées à embaucher contre leur logique de rentabilité rentière, en soldant le travail salarié ? Jusqu’où ira cette logique de bradage dont Uber est un archétype ? Jusqu’où ira l’explosion mondiale des inégalités de revenu et de richesse ?

Socialiser le travail

Le vrai collectif de travail « industriel » est aujourd’hui la société urbaine, ses activités culturelles, ses capacités de coopération y compris militante, d’auto-formation aux nouvelles technologies. Les entreprises s’en nourrissent et refusent de le payer à sa valeur. Il faut assumer cette révolution culturelle : une part non négligeable du travail est aujourd’hui social. Il doit être rémunéré par des dispositifs collectifs qui protègent la vie et le travail des aléas du marché et de la rentabilité comme a commencé à le faire la Sécurité sociale il y a 60 ans. Augmenter le temps non « employé » – celui que l’on passe à suivre des études ou des formations, à partir en vacances grâce aux congés payés, à pouvoir se soigner ou bénéficier d’une retraite – a été la logique majeure des avancées sociales du 20ème siècle jusqu’à la loi sur les 35 heures. Les fameuses « charges salariales » tant décriées sont déjà du salaire indirect socialisé. La Gauche mourra si elle se contente de défendre ces acquis sans ouvrir des nouveaux possibles. Une fois ce principe acquis, on peut discuter des différents scénarios possibles : sécurité sociale professionnelle, revenu universel, revenu contributif…. La gauche du 20ème siècle voulait socialiser les entreprises. Il faut aujourd’hui réfléchir aux moyens de socialiser le travail.

La politique est en panne car la démocratie est en crise. Les États sont pris dans les filets des marchés financiers mondiaux. Ils sont tous atteints par des formes variées de corruption et de généralisation du mensonge officiel, générant des rages populaires qui peuvent être aussi violentes qu’impuissantes. De Trump au Front national en passant par le Brexit ou le mouvement Cinq étoiles, ce qu’on appelle populisme exprime les effets de cette impasse démocratique sur l’absence de futur commun.

L’émergence d’une expertise populaire

Le rejet général des partis n’est pas un effet de mode. Les partis ont été les outils politiques majeurs du 20ème siècle dans la représentation des intérêts sociaux ou des courant idéologiques. L’État les a absorbés comme le mort saisi le vif. Podemos en Espagne, Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron en France affichent, chacun à sa façon, une prétention à les dépasser. Aucun n’y est pour l’instant parvenu. Dans ces conditions, la nécessaire réforme institutionnelle n’est qu’une réponse très partielle si elle est une affaire de techniciens.

Une nouvelle figure démocratique s’exprime aujourd’hui dans les formes mêmes des mobilisations. Les occupations de places, de la place Tahrir du Caire au parc Zuccotti à New York – avec Occupy Wall Street – en passant par Athènes, Tunis, Barcelone, Tel Aviv, Paris ou Madrid, ne sont pas de simples manifestations mais toujours d’immenses forums. Ces forums manifestent de manière spontanée l’exigence massive d’une expertise populaire et la volonté de construire sans intermédiaire un nouveau récit collectif.

Passer du ressentiment à la puissance

Le travail socialisé de la révolution numérique constitue un peuple socialement et politiquement plus diversifié, plus créatif et plus compétent que jamais dans l’histoire. Ce peuple fait quotidiennement l’expérience de la corruption du débat public et de l’incompétence des pouvoirs. Comment passer du ressentiment à la puissance ? Comment donner confiance et armer cette expertise populaire sans se contenter d’en chercher une « traduction politique » partisane à l’ancienne ? Tel est l’enjeu politique majeur de l’époque.

La gauche du futur, j’espère pouvoir la voir. Elle couve probablement dans toutes ces mobilisations collectives qui, sans la moindre reconnaissance ni visibilité médiatique, travaillent à chercher des possibles à l’échelle où sont les gens qui les animent. Elle se prépare dans le rêve d’une humanité réconciliée avec toutes ses diversités. Elle ne s’imposera qu’en portant l’idée que l’avenir de l’humanité ne peut laisser personne sur le bord du chemin. Et que c’est possible. Il lui manque sans doute encore la confiance.

Alain Bertho, anthropologue, Saint-Denis [1]

Recueilli par Ivan du Roy

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