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Dialogue anti-social

Air France, Goodyear : derrière les procès médiatisés, une répression anti-syndicale en passe de se généraliser

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Dans la rue, devant les tribunaux, comme dans les usines et les bureaux, la répression de toute contestation sociale et syndicale se durcit. Alors que s’est ouvert le 27 septembre le procès de la très médiatique affaire des « chemises arrachées » d’Air France, et que l’appel des anciens ouvriers de Goodyear condamnés à de la prison ferme sera jugé mi-octobre, la criminalisation syndicale n’a jamais été aussi intense que ces six derniers mois. Les témoignages de brutalités policières gratuites, de peines de prison disproportionnées, de tirs de flashballs qui mutilent, et de répression dans les entreprises s’accumulent. C’est sans doute ce qu’on appelle la « modernisation du dialogue social ».

Les premiers ont été qualifiés de « personnes stupides », « isolées » et « extrêmement violentes », par l’ancien ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Les seconds de « barjots communistes » et de « mabouls » qui «  ne travaillent que trois heures  » par l’homme d’affaires états-unien Maurice Taylor. Les premiers sont des salariés d’Air France, accusés d’avoir pris à partie des cadres de l’entreprise. Ce 27 septembre s’est ouvert leur procès, celui des images de chemises arrachées qui ont fait le tour du monde. Les seconds sont les ouvriers de Goodyear d’Amiens. Le 19 octobre, huit anciens ouvriers de l’usine de pneumatique, condamnés en première instance pour avoir séquestré des cadres en janvier 2014, seront jugés en appel. L’actualité risque de nouveau de se focaliser sur la « violence » des salariés, et d’omettre l’extrême brutalité sociale qui est à l’origine de leurs actes.

Quinze salariés d’Air France seront jugés cette semaine – 14 membres de la CGT et un de FO – au tribunal correctionnel de Bobigny : dix pour « dégradations volontaires en réunion » et cinq autres pour « violences en réunion ». Ils encourent jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Tout commence par le comité central d’entreprise du 5 octobre 2015, qui doit annoncer 2 900 suppressions de poste potentielles et une centaine d’heures de travail en plus par personne, à salaire égal. Et ce, malgré le retour « sur le chemin de la rentabilité » de la compagnie affichée non sans fierté par son PDG Alexandre de Juniac. Déjà violente en soi, cette décision fait suite à une casse sociale qui a supprimé 12 400 postes depuis 2009, divisé pendant des années personnel au sol et personnel navigant et pilotes, et surtout engendré la pression managériale et les risques psychosociaux liés aux plans de restructuration passé et à venir, aux jolis noms de « Transform 2015 » ou « Perform 2020 »...

Banalisation de la casse sociale

Cette régression est d’autant plus difficile à accepter par les ouvriers qu’elle est imposée par un PDG qui s’autorise alors une rémunération annuelle en hausse de 65%, portée à 1,062 million d’euros, un petit pécule lui permettant de mettre en application sa maxime favorite : « Aujourd’hui, si tu n’as pas réussi à mettre cinq millions de côté, tu n’es pas un vrai riche. » [1] Alexandre de Juniac ne cache pas non plus son admiration pour la culture d’entreprise de son « homologue de Qatar Airways », dont la direction n’est jamais ennuyée par des pilotes en grève puisque, là-bas, « on les aurait tous envoyés en prison ». L’ancien énarque a lâché cette boutade révélatrice aux Entretiens de Royaumont, applaudi par un un parterre de patrons.

Alexandre de Juniac n’est pas présent ce jour où deux cadres, Xavier Brosetta et Pierre Plissonnier, se font arracher leurs chemises. Qu’importe. « Le 5 octobre est le reflet d’une liesse collective focalisée sur une direction qui n’a pas de visage, explique un ancien élu CGT du CHSCT [2], parti de l’entreprise au moment du plan Transform 2015. Les ouvriers ne connaissaient pas ces cadres, même de vue. Avant cet épisode, personne ne savait qui était Pierre Plissonnier. C’est davantage pour ce qu’il incarne que pour ce qu’il est, que des ouvriers ont pu lui en vouloir. » Les images font le tour du monde et libèrent un certain mépris social. « Les extrémistes d’Air France vont-ils tuer la compagnie ? » titre par exemple Le Figaro. « La direction, appuyée par le gouvernement, cherche à créer une symbolique dangereuse autour de cette affaire. Elle consiste à laisser croire qu’on peut laisser passer un tel plan social, une telle casse, sans qu’il n’y ait de réponse », commente Mehdi Kemoune, secrétaire général adjoint de la CGT Air France.

« Et là, les chaises ont volé dans tous les sens »

La même dynamique a frappé Goodyear, où la brutalité de la direction s’exerce pendant plusieurs années avant que des salariés ne séquestrent des cadres. En octobre 2007, la direction impose aux salariés de choisir un « plan de modernisation » prévoyant l’augmentation du temps de travail, le passage aux « 4 x 8 » et la suppression de 450 postes. Les ouvriers sont déjà mobilisés pour réduire leur exposition à des produits toxiques et cancérigènes, tels les « Hydrocarbures aromatiques polycycliques », utilisés dans la composition des pneus. Cancers, affections respiratoires et cutanées... : un grand nombre de salariés sont alors confrontés au risque de maladies professionnelles graves, et en décèdent parfois dans l’indifférence. « On a toujours pensé, à partir de 2007, dès lors qu’on a découvert le problème des produits toxiques, qu’il n’était pas anodin de faire cette annonce de plan social », se souvient Mickaël Wamen dans le documentaire de Mourad Laffitte intitulé Goodyear, la mort en bout de chaîne [3].

Contrairement à leurs voisins de Dunlop, à majorité CFDT, les « Goodyear » refusent le plan de modernisation. S’ensuivent alors des années de bataille juridique menée par la CGT pour tenter d’empêcher les plans de suppression d’emploi lancés par Goodyear malgré ses bénéfices records. Des années rythmées par la promesse non tenue du candidat François Hollande de mettre en place une loi contre les licenciements dans les entreprises dégageant du profit, et le mépris de Maurice Taylor, le PDG de Titan, qui veut bien racheter l’usine... à condition de licencier les 1 173 salariés pour en réembaucher... 333.

Ultime provocation, alors que la CGT accepte finalement, au terme de sept ans de conflit, des indemnités de licenciement, Mickaël Wamen se souvient sur le plateau de Mediapart de la réponse du directeur des ressources humaines devant 200 salariés, ce 6 janvier 2014 : « J’ai posé la question [du montant des indemnités] au nom des salariés et leur réponse a été claire : "La CGT n’a pas voulu négocier avec nous, il est trop tard. Vous n’aurez rien de plus." Et là effectivement les chaises ont volé dans tous les sens. » La suite est connue : deux dirigeants sont retenus par les salariés en colère durant trente heures. Malgré l’annulation de leur plainte, le procureur décide de poursuivre huit salariés – sur 800 présents. Ils ont depuis été condamnés par le tribunal correctionnel d’Amiens à deux ans de prison, dont quinze mois de sursis assortis d’une mise à l’épreuve de cinq ans. Ce même procureur classera sans suite 450 plaintes déposées par les salariés pour harcèlement ou mise en danger de l’entreprise...

« Une criminalisation syndicale encore jamais vue »

Pour la CGT Goodyear comme pour la CGT Air France, ainsi que pour d’autres acteurs proches du dossier, les dérapages aboutissant à la scène de la « séquestration » comme celle des « chemises arrachées » auraient été volontairement provoqués par les directions des deux entreprises [4]. « Les images ont servi à créer une sorte d’émoi de l’opinion public et un climat de défiance vis-à-vis des salariés », estime Céline Verzeletti, chargée des questions de libertés syndicales à la CGT. Des procès politiques vont suivre, avec pour but de "montrer l’exemple" en ces temps de mobilisation sociale pour l’abrogation de la loi Travail. C’est une criminalisation syndicale encore jamais vue. »

Depuis le début des manifestations contre la loi Travail, 101 enquêtes sur de possibles violences policières auraient été ouvertes par l’IGPN. Près d’un millier de personnes auraient été interpellées en manifestations [5]. Impossible d’être exhaustif sur les conséquences du durcissement de la répression policière en manifestation. Et pour cause, aucune enquête d’ensemble n’a été initiée par les pouvoirs publics.

Dans les manifs : grenades, lacrymo et flashballs pour tout le monde

« Pourquoi est-on autant encadrés, fouillés, avant d’entrer dans le cortège ? Pourquoi est-on chaque fois gazés, interpellés, alors que l’on manifeste pacifiquement ? Pourquoi laisse-t-on certains groupes tout casser alors que des militants sont arrêtés et placés en garde à vue pour rien ? » C’est pour répondre à ces questions que Céline Verzeletti, de la CGT, a demandé une enquête parlementaire sur la gestion du « maintien de l’ordre » lors des manifestations aux côtés de la FSU, de Solidaires, de la LDH, du syndicat des avocats de France, de l’Unef et de l’UNL. « Pour le moment, aucun groupe parlementaire n’a accepté de se saisir de cette question », regrette la secrétaire confédérale.

Dernier épisode de ce déchainement répressif, le 15 septembre à Paris, un syndicaliste de 46 ans, militant de Sud Santé Sociaux, a perdu un œil à cause d’un explosif lancé par les forces de l’ordre. « Une bavure c’est quand c’est exceptionnel, or ce n’est plus le cas depuis des mois. Des tirs de grenades de désencerclement, de lacrymo et de flash-ball visent également les manifestants qui ne s’affrontent pas aux forces de l’ordre, témoigne Eric Beynel, porte-parole de l’Union syndicale solidaires. Le camarade qui a perdu un œil était en retrait, à l’écart des heurts. Il était 16 h 45 environ, c’était une fin de manif classique, les gens discutaient tranquillement. » L’IGPN, la police des polices, a été saisie par la préfecture de police de Paris pour diligenter une enquête [6].

Matraqué sans raison, puis accusé de violences

Plus d’une vingtaine de militants de la CGT ont été placés en garde à vue depuis le début de la mobilisation. La plupart ont ensuite été condamnés une peine de prison avec sursis. La seule relaxe dont la secrétaire confédérale ait connaissance concerne Cédric Crozet, 39 ans, vivant à Saint-Étienne et placé 48 heures en garde à vue – le parquet réclamait même de la détention provisoire – suite à des accusations de violences contre des policiers intervenues à la manifestation parisienne du 14 juin.

On lui reproche un « tir tendu de fumigène contre les forces de l’ordre », suivi d’une « interpellation mouvementée ». « En réalité, précise Céline Verzeletti, c’était une fusée de détresse qu’il a lancée pour alerter les secours qu’une personne était blessée. Au final, c’est lui la victime, car il a pris des coups et a été blessé par les forces de l’ordre ». Après avoir reconstitué les faits, notamment grâce à une vidéo amateure prise lors de l’interpellation, la CGT et leur avocat font tomber l’accusation : « La procureure, sans preuve, bien embêtée, n’a rien requis, et a préféré s’en remettre ’’à la sagesse des juges’’. »

Généralisation des brutalités policières

Même avec une vidéo prouvant l’absurdité de l’intervention violente de la police, l’affaire qui poursuit Denis Beckrich, employé communal encarté à la CGT, n’est pas terminée. Ce 17 mars à Metz (Moselle), alors que les CRS chargent sans sommation pour empêcher les manifestants de bloquer un pont, Denis Beckrich voit son ami Yann Tavernet, ouvrier chez Peugeot, saigner abondamment du nez suite à un coup de matraque.

« Les CRS bloquent les ambulances et arrachent Yann des mains des pompiers », se souvient Denis Beckrich. Lui-même, ancien pompier de Paris, se scandalise qu’on « empêche [son] camarade d’être soigné ». Selon son témoignage, trois agents de la brigade anti-criminalité s’approchent, l’insultent, le plaquent au sol et mettent un genou sur son crâne. « La douleur est insupportable. Quand ils commencent à me prendre les pieds et à m’étrangler au point de suffoquer, je me débats. J’ai absolument besoin de respirer. Dans l’action j’ai dû mettre un coup à l’un des agents de la Bac. C’est ce geste qui me sera reproché. » Denis Beckrich, tout comme Yann Tavernier, seront condamnés à 500 euros d’amende en mars par le tribunal correctionnel de Metz, puis relaxés en mai. Mais le parquet a fait appel, l’affaire sera donc rejugée. Les deux hommes ont également porté plainte pour coups et blessures volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique.

Dans les entreprises, toute une gamme d’outils répressifs

« Qu’un policier interpelle un syndicaliste ou un opposant à la loi Travail dans une manifestation au moindre prétexte ou qu’un directeur des ressources humaines menace d’une plainte de harcèlement un élu du personnel – une stratégie patronale de retournement de l’accusation –, tout cela participe à un même projet : étouffer la mobilisation sociale et imposer plus facilement, la prochaine fois, l’institutionnalisation du "dialogue social" », estime Emmanuelle Boussard-Verrecchia, avocate et membre de l’Observatoire de la discrimination et de la répression syndicales. Cet Observatoire réunit des membres de différentes organisations syndicales et vise à « donner une visibilité » à la répression et aux discriminations syndicales pour mieux les combattre. Le Conseil national de l’information statistique (CNIS) a récemment donné son accord « en vue de la production d’un rapport sur les freins à la syndicalisation », précise l’avocate.

Cette répression syndicale prend des formes multiples au sein des entreprises – licenciement abusif, discrimination à l’embauche, harcèlement, discrimination salariale… Elle repose aussi « sur des formes de plus en plus perverses, un contrôle totale du corps et des esprits ». Exemple ? « L’individualisation du monde de l’entreprise avec la multiplication des critères comportementaux sur la base desquels vous êtes promu ou pas, augmenté ou pas, déplacé de poste ou pas. », estime Emmanuelle Boussard-Verrecchia. Sans oublier « l’abaissement colossal de la représentation syndicale et l’éclatement de la communauté de travail dus au recours toujours plus important à la sous-traitance. » A cela s’ajoute les dernières lois sur le dialogue social qui poussent les syndicats à délaisser, selon elle, le « syndicalisme de proximité, avec des salariés qui s’investissent sur des mandats courts » et renforce « les mandats des représentants du personnel et délégués syndicaux les plus cumulards et déconnectés de la réalité ».

Avec la loi Travail, des licenciements facilités

Dans le cortège de la manifestation du 15 septembre dernier à Paris, cinq personnes, syndiquées à la Confédération nationale du travail (CNT), racontent leur histoire. Elles étaient toute salariées de l’École spécialisée d’architecture (ESA), un petit établissement supérieur privé parisien, géré par une association. Elles sont alors reprographiste, bibliothécaire ou chargée de l’accueil. En 2011, les cinq salariés s’inquiètent des conditions de travail et de sécurité « très dangereuses » de leur collègue chargé de l’atelier « bois et maquette ». Il travaille dans un environnement jugé cancérigène par la médecine du travail, à cause des rejets élevés en poussière de bois et en produits toxiques. La Caisse régionale d’assurance maladie d’Île-de-France a d’ailleurs « ordonné des travaux qui n’ont jamais été réalisés. On a sciemment laissé travailler les élèves et un salarié dans un endroit nocif pour eux », dénoncent-ils.

Constatant qu’ils ne sont pas écoutés, ils demandent la réactivation du CHSCT et du comité d’entreprise. En vain. Ils décident alors de monter une section syndicale. La direction n’écoute pas pour autant : refus d’organiser l’élection du comité d’entreprise, diabolisation de leur syndicat, refus de congés, multiplication des avertissements... Finalement, les cinq gêneurs ainsi que quatre autres syndicalistes de la CGT sont licenciés suite à « une réorganisation structurelle », justifiée par la direction dans le journal Le Parisien par des « déficits récurrents » hérités de « l’équipe précédente [qui] a vu trop grand ».

Les anciens salariés tentent de faire reconnaître l’illégalité de leur licenciement au tribunal des prud’hommes. L’affaire devrait, elle-aussi être jugée en octobre. « Si la loi Travail avait été adoptée plus tôt, estiment Céline et Grégoire, avec la facilitation des licenciements pour motif économique, l’école n’aurait jamais eu à rendre de comptes auprès du ministère du Travail et nous aurions tellement été fragilisés en termes de représentation syndicale, que nous n’aurions jamais pu mener ce combat... »

Franck Dépretz

Photo : Eros Sana

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