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Affaire Snowden : « La surveillance généralisée est la porte ouverte au totalitarisme »

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Les révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance intrusive et généralisée de la NSA ont provoqué l’indignation, puis… plus rien. Du moins en France. « Les Européens en général et les Français en particulier sont trop dépendants de la NSA pour émettre autre chose que des protestations formelles », explique Antoine Lefébure, historien des médias et expert des technologies de l’information. Ce pionnier des radios libres revient, dans un livre à paraître le 20 février, sur l’affaire Snowden et la manière dont les Etats-Unis espionnent le monde. Entretien.

Basta ! : Jusqu’à l’éclatement de l’affaire Snowden, le grand public n’avait jamais entendu parler de la NSA. Pourtant, les premières révélations datent de 1976 [1]

Antoine Lefébure : [2] La NSA est restée totalement inconnue pendant de longues années parce que ses priorités sont techniques : c’est une agence d’écoute des communications. Or la principale caractéristique de ce type d’activité c’est qu’elle doit rester secrète sinon les gens se méfient. La NSA est parfaitement organisée pour garder ce secret, et a réussi à ne quasiment jamais faire parler d’elle jusqu’à aujourd’hui.

La NSA est devenue au fil des ans « une agence hors-la-loi qui a les capacités d’un FBI d’Edgar Hoover avec une forte injection de vitamines », selon Russel Tice, un ancien analyste de l’agence. Comment en est-on arrivé là ?

La puissance de la NSA est directement liée à la volonté de pouvoir des Etats-Unis. Créée au moment de la guerre froide pour écouter les communications ennemies, ses activités sont vite passées du domaine militaire au domaine civil. En 2001, après les attentats du 11 Septembre, on a assisté à une croissance vertigineuse de son budget et de ses pouvoirs. « L’ennemi est partout, il faut surveiller tout le monde » : voilà l’idée sur laquelle la NSA a prospéré. Aujourd’hui, l’objectif du gouvernement américain est d’assurer la sécurité globale du pays mais aussi son hégémonie mondiale. L’idéal des États-Unis, c’est d’avoir les cartes de tous leurs adversaires et alliés afin de s’assurer un avantage déloyal concernant les accords politiques, économiques, industriels et commerciaux. Dans cette lutte pour la suprématie, la NSA est un dispositif essentiel. Les technologies du numérique en termes de stockage et de traitement de l’information ont tellement progressé que les États-Unis ont pu organiser une surveillance universelle inédite et redoutable.

Quelles sont les méthodes de surveillance de la NSA ?

La NSA utilise trois techniques. La surveillance tous azimuts des communications, qu’elles passent par le téléphone, le téléphone mobile ou Internet. Cela consiste à ramasser l’intégralité des données par le contrôle de tous les supports, hertziens et câblés. Il faut savoir que tous les câbles sous-marins en fibre optique existant autour de la planète sont connectés aux trente-deux câbles transitant par les États-Unis, avec la Grande-Bretagne comme complice et relai qui en ont ainsi un contrôle quasi-absolu. La surveillance ciblée d’une personne ou d’un réseau de personnes, un gouvernement étranger par exemple. Enfin, la surveillance intrusive : quand les écoutes des communications ne suffisent pas et que la NSA cherche à obtenir des informations qui se trouvent sur des ordinateurs non connectés à Internet, elle entre dans leurs systèmes informatiques grâce notamment à des virus de surveillance qui permettent de relever régulièrement les données stockées.

C’est l’une des grandes révélations de l’affaire Snowden : la NSA est capable de déjouer toute une série de systèmes créés précisément pour protéger la vie privée sur Internet. Comment procède-t-elle ?

Son mode opératoire consiste à se mettre dans les process dès l’origine, au moment des brevets, et d’installer une « back door », c’est-à-dire une faiblesse qui leur permette de rentrer plus facilement dans le système informatique. On ne connaît pas le niveau de complicité des entreprises : est-ce leurs patrons ou leurs employés qui ont collaboré ? Ou ont-elles été piratées par la NSA ? Cela concerne des sociétés de logiciels comme Microsoft ou des routeurs comme Cisco.

En 1988, un journaliste écossais, Duncan Campbell, révélait l’existence du réseau Echelon. Quels sont les points communs avec le programme Prism aujourd’hui ?

Echelon est un système de surveillance des satellites internationaux de télécommunications, qui a été très puissant dans les années 90, alors qu’Internet n’en était qu’à ses balbutiements. Il est aujourd’hui supplanté par le programme Prism, qui permet à la NSA d’avoir un accès privilégié aux serveurs et aux données de neuf géants de l’Internet, parmi lesquels Google, Microsoft, Facebook et Yahoo.

Selon un document Snowden, ces entreprises ont obtenu de la NSA des millions de dollars en vendant les données personnelles de leurs utilisateurs…

Il faut comprendre que le modèle de développement de ces entreprises est exactement le même que celui de la NSA. Les premières surveillent pour des raisons commerciales, la seconde pour des raisons politiques, mais le fait est qu’elles sont liées et travaillent ensemble. Sauf que quand la NSA se fait prendre, c’est une catastrophe pour les entreprises car elles perdent la confiance de leurs clients.

En dehors des États-Unis, quels pays collaborent avec la NSA ?

Le premier cercle, c’est la Grande-Bretagne. Le service de renseignement électronique du gouvernement britannique, le GCHQ (Government Communications Headquarters), a plus d’expérience que les États-Unis en matière d’espionnage. Sauf qu’aujourd’hui, avec les technologies et l’argent que les Anglais n’ont pas, les Américains ont pris le leadership. Le second cercle est constitué par onze pays dont l’Espagne, l’Italie et la France. On ne sait pas jusqu’à quel point, mais il ne fait aucun doute que ces pays, et la France en particulier, collaborent avec la NSA, en vertu d’accords internationaux secrets. La NSA est notamment intéressée par les câbles sous-marins qui passent par la France et qui recueillent des données sur l’Afrique du nord et l’Afrique noire. La France, elle, a besoin d’informations dont seule dispose la NSA, et qui peuvent lui servir lors d’interventions à l’étranger, comme au Mali ou en Centrafrique récemment. Voilà le type de données que s’échangent les deux pays.

Passées les réactions à chaud au moment du scandale et les indignations unanimes de la classe politique, une contre-offensive se prépare-t-elle au niveau européen pour faire cesser cette surveillance intrusive ?

Non, les Européens en général et les Français en particulier sont trop dépendants de la NSA pour émettre autre chose que des protestations formelles. Et puis comme ils font à leur population en petit ce que font les Américains en grand, il leur est difficile de donner des leçons de morale… La seule chance pour faire évoluer les choses, c’est une offensive au niveau mondial et la mise en place d’une norme internationale de protection contre l’espionnage généralisé, comme il existe une norme sur l’utilisation des armes chimiques. Pour y parvenir, il faut une mobilisation citoyenne d’ampleur. Ce qui est certain c’est que l’initiative ne viendra pas d’Obama qui, à supposer qu’il veuille réformer l’activité de la NSA, est tenu non seulement par les Républicains mais par la NSA elle-même, dont la capacité de lobbying sur le Congrès est énorme.

N’y a-t-il pas au contraire une forme de fatalisme des citoyens ?

Dans les pays où l’information a été bien relayée, où il y a une sensibilité sur les libertés comme en Allemagne ou au Brésil, une majorité de citoyens a compris l’enjeu : une surveillance généralisée, c’est la porte ouverte au totalitarisme. On va commencer à ne pas signer de pétition parce que ça pourrait nous faire du tort, à ne pas donner notre opinion au cas où ça nous causerait préjudice… C’est rien moins que la démocratie qui est en danger ! Si les citoyens ont un sursaut de conscience et exigent de leurs dirigeants de se mobiliser pour la démocratie, le prix à payer pourrait devenir exorbitant pour le gouvernement américain et les entreprises américaines, qui seraient boycottés, et vus comme des tricheurs. Les États-Unis seraient obligés de faire la part des choses entre ce que la NSA leur apporte et ce qu’elle leur fait perdre.

Les lanceurs d’alerte sont-ils les nouveaux dissidents ?

Il y a quelques jours, les chefs du renseignement américain ont parlé de Snowden et de ses « complices » [3]… Le mot n’est pas neutre. Les lanceurs d’alerte sont les dissidents d’États qui se proclament démocratiques. Quand on voit que Julian Assange (le fondateur de WikiLeaks, ndlr) a vu sa vie basculer, que Bradley Manning (analyste au sein de l’armée des États-Unis et source de WikiLeaks, ndlr) a pris 35 ans de prison… Il faut être courageux et un peu cinglé pour devenir aujourd’hui un lanceur d’alerte. Que va-t-il arriver à Snowden ? L’idéal pour le gouvernement américain serait qu’il disparaisse. La solution intermédiaire : qu’il reste planqué en Russie, ne fasse plus parler de lui. Et la catastrophe : qu’il ramasse le prix Nobel et soit reconnu internationalement. Les États-Unis sont bien décidés à en finir avec lui pour l’exemple. Afin qu’il n’y ait pas d’autres Snowden.

Propos recueillis par Marina Bellot

Photo : CC Chris Hardie

A lire :L’Affaire Snowden, comment les États-Unis espionnent le monde, aux Éditions La Découverte, sortie le 20 février (voir ici) Pour commander ce livre dans la librairie la plus proche de chez vous, rendez-vous sur le site Lalibrairie.com..

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