Hospitalité

Accueil des réfugiés : quand l’ombre de « la conférence de la honte » de 1938 plane sur l’Europe de 2015

par , Olivier Favier

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L’Europe a-t-elle réellement avancé en soixante-dix ans ? Sur sa capacité à accueillir des réfugiés fuyant guerres et persécutions, on peut décemment se poser la question tant les tergiversations d’aujourd’hui rappellent celles d’avant-guerre. Il s’agissait alors d’accueillir des dizaines de milliers d’Allemands et d’Autrichiens fuyant le nazisme. Si les situations ne sont pas superposables, la question des réfugiés, omniprésente depuis les naufrages du printemps 2015, les réticences de certains, et la volonté de beaucoup, de trouver des solutions plus humaines, valent de se pencher sur cette terrible année 1938. Se tient alors en France la conférence d’Evian, chargée de statuer sur le sort de ces nouveaux migrants.

« J’ai le privilège de recevoir sur la terre de France, terre d’asile et de libre discussion, le comité intergouvernemental pour les réfugiés qui a répondu à un appel émouvant. La France reste ainsi fidèle à ses traditions les plus anciennes d’hospitalité universelle. » Le délégué français, Henri Bérenger, ajoute que son pays a l’intention de « contribuer dans la limite de ses moyens » à l’arrivée massive de réfugiés, bien que la situation soit arrivée « au point extrême de saturation ».

S’agit-il d’une des multiples réunions inter-gouvernementales qui se tiennent en ce mois de septembre 2015 pour répondre à l’afflux de réfugiés syriens aux portes de l’Europe ? Non, nous sommes en juillet 1938, à Evian. La ville thermale accueille alors une conférence de la Société des nations – l’ancêtre de l’ONU – afin de statuer sur le sort de dizaines de milliers de réfugiés allemands et autrichiens, principalement juifs [1]. 32 délégations – 9 européennes, 20 latino-américaines et 3 des pays du Commonwealth – sont présentes au bord du Lac Léman.

Préférence nationale et quotas d’ouvriers étrangers

1938 est une de ces années-charnières, où le sort d’un continent bascule, mais où la conscience de ce qui se produit de manière ouverte, accélérée et irréversible, n’apparaîtra aux yeux de tous qu’a posteriori. Pour autant, la menace commence à se préciser pour quiconque est attentif à l’information et doté d’un minimum de sens critique. Le 12 mars marque le premier passage à l’acte d’une Allemagne qu’on avait voulue jusque là démilitarisée, soumise au contrôle des vainqueurs de la Grande guerre. C’est l’Anschluss : l’annexion immédiate de l’Autriche par l’Allemagne hitlérienne suite à un coup d’état du parti nazi autrichien.

Vienne était jusque-là un refuge prisé, en raison de sa proximité et de la communauté de langue. Mais aux 500 000 juifs allemands, soumis depuis 1935 aux lois raciales de Nuremberg, s’ajoutent désormais 250 000 juifs autrichiens, à leur tour victimes d’une législation raciste, des violences et des homicides perpétrés par les nazis. Dans ce contexte, la question des réfugiés – pour lesquels le droit international n’a pas encore statué – devient une question européenne et mondiale. Mais l’époque où l’immigration était bienvenue, pour reconstruire des pays rendus exsangues par la Première guerre mondiale, est révolue. En 1932, la France a établi la préférence nationale dans le marché du travail et déterminé des quotas d’ouvriers étrangers dans les entreprises.

Les réserves, voire les refus, de nombreux gouvernements d’accueillir alors les réfugiés allemands et autrichiens font comme un étrange écho aux tergiversations d’aujourd’hui. Les débats que provoquent l’arrivée massive de réfugiés, principalement syriens, qui fuient une guerre civile – et une idéologie qualifiée par certains, comme le Premier ministre Manuel Valls, d’« islamo-fascisme » – ne sont pas sans rappeler les discours d’hier, face aux « migrants » qui tentent d’échapper nazisme.

En 1938 comme en 2015, le marquage des réfugiés

Ce n’est pas une photo – comme celle du corps du petit Aylan Kurdi aujourd’hui – qui provoque l’émoi en 1938 et oblige la communauté internationale à réagir, mais l’appel lancé par les Etats-Unis de Roosevelt, suite à l’exode provoqué par l’annexion de l’Autriche au 3ème Reich. « Nous avons affaire à une forme de migration particulière, car obligatoire », souligne le délégué états-unien à la tribune de la conférence d’Evian. Un appel qui ne semble guère émouvoir les autres nations présentes. Le délégué britannique ne manque pas de rappeler que « la Grande-Bretagne n’est pas une terre d’immigration ». Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?


Passeport d’un juif allemand marqué d’un grand J rouge.

À la suite de l’Anschluss, seuls quelques milliers de juifs ont trouvé refuge en Suisse, qui, devant la fermeture des autres frontières européennes, a rétabli un visa, sur lequel elle demandera d’apposer, quelques mois plus tard, un grand J rouge afin de mieux pouvoir identifier les candidats aux voyages sans retour. Huit décennies plus tard, des réfugiés syriens interpellés en République tchèque sont marqués d’un numéro sur leur main. Le Danemark puis l’Autriche ferment leur liaison ferroviaire, le premier avec l’Allemagne, la seconde avec la Hongrie.

Pour le Canada, « un seul serait déjà trop »

Retour en juillet 1938. Pour les réfugiés juifs qui ne privilégient pas la Palestine ou une terre coloniale lointaine, les pays d’Amérique latine ou du Commonwealth constituent le dernier espoir. Les réponses ne se font pas attendre : « N’ayant aucun réel problème racial en Australie nous ne sommes pas désireux d’en importer en encourageant une large immigration étrangère. » Quant au délégué canadien, interrogé sur le nombre de réfugiés que son gouvernement envisage d’accueillir, il répond : « Un seul serait déjà trop. »

Soixante-dix ans plus tard, Xavier Bertrand, maire de Saint Quentin (Picardie), et tête de liste des Républicains aux élections régionales, ne dit pas autre chose : « La ville de Saint-Quentin n’accueillera pas de nouveaux réfugiés », déclare-t-il le 8 septembre sur Europe 1. «  Je ne sais pas les accueillir, les former, les intégrer, leur donner un emploi. » Et de s’inquiéter : « Est-ce que vous pensez sincèrement qu’ils retourneront dans leurs pays ? ». « Il faut les ramener dans leur pays, quitte à organiser des zones humanitaires où ils sont en sécurité », propose quelques jours plus tôt Marine Le Pen. « Si nous devons accueillir des réfugiés de guerre, nous devons les accueillir pour la durée de la guerre et ils doivent retourner ensuite chez eux », renchérit Nicolas Sarkozy, le 13 septembre.

La « conférence de la honte »

En 1938, la seule exception vient de la République de Saint-Domingue qui propose d’accueillir 10 000 juifs moyennant finance. Mais le massacre récent de 20 000 Haïtiens dans l’île décourage les autres nations de donner suite à cet appel, du reste largement motivé par la présence jugée excessive de la population noire. La conclusion du délégué français à ce qui restera dans l’Histoire comme la « Conférence de la honte » est un bijou de rhétorique : « La France, messieurs, est heureuse d’avoir pu montrer (...) qu’elle était en mesure par la fidélité de ses institutions républicaines et l’ordre public de sa démocratie de recevoir toutes les nations du monde et de leur assurer (...) un asile pour les délibérations intergouvernementales en vu de la paix de tous les peuples, de l’indépendance de toutes les patries, de la liberté de tous les citoyens du monde. » Un asile pour les délibérations gouvernementales...


À Vienne, en mars et avril 1938, des hommes d’affaire juifs sont contraints à laver les rues à genoux sous le regard de la foule

Côté français justement, si l’Algérie colonisée est évoquée comme terre d’accueil, les autorités locales y sont farouchement opposées, par crainte d’une montée de l’antisémitisme déjà très présent, mais aussi par peur que ne s’y installe une cinquième colonne allemande. Avec l’incarcération dans les camps d’internement des « étrangers indésirables », puis l’arrestation des ressortissants du Reich en 1939 – dont nombre de réfugiés politiques antifascistes – la peur des rouges et la germanophobie sont bien plus développées que l’antinazisme au sein de l’administration française. En 2015, c’est la peur du « terroriste déguisé » en réfugié qui pousse des maires – tels ceux de Belfort et de Roanne – à n’accueillir que des réfugiés « chrétiens ».

La naissance du statut de réfugié

Suite à la conférence d’Evian, le seul objectif sérieux poursuivi par les États-Unis est la création d’un Comité permanent pour les réfugiés, prototype de l’actuel Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), afin de négocier avec les autorités du Reich. Ces projets de tractations indignent les pays d’Europe de l’Est pour des raisons qui n’ont rien d’humaniste. Si Bucarest parle d’une « prime à l’injustice et à la brutalité », elle prend soin de préciser que le problème juif « se pose dans les mêmes conditions en Roumanie ». La Pologne se préoccupe surtout de la possibilité d’« un plan précis d’immigration de la population juive » qui lui permettrait d’expulser sa propre communauté.


Quelques uns des premiers jeunes réfugiés juifs entre 12 et 17 ans reçus en Angleterre en décembre 1938, d’abord dans un camp de vacances, puis des familles, avant d’être dispersés dans les possessions britanniques. Leur accueil est financé par des dons privés. Le programme prévoit la venue de 5000 enfants

Enfin, l’hypothèse américaine d’un fonds de garantie alimenté par les biens des juifs pour financer leur départ ne verra jamais le jour. Elle intéresse les nazis soucieux de trouver des finances pour leur réarmement, mais les institutions juives se montrent extrêmement réticentes, comme on peut l’imaginer. La fin de l’année 1938 est marquée par une accentuation et une extension des persécutions. Après l’adoption des lois raciales en Italie, l’Allemagne se livre à son premier meurtre de masse lors de la Nuit de Cristal – une centaine de morts en quelques heures et trente mille déportés. Des milliers de juifs trouvent refuge dans des destinations lointaines, au Paraguay ou à Shanghai. Sur les 140 000 demandes effectuées, les États-Unis n’accueillent que 27 000 juifs allemands et autrichiens pour toute l’année 1938 (jusqu’en septembre 1939, la France en accueille 30 000).

Revivre 1938 ?

L’un des rares acquis de la Conférence d’Évian est « l’élaboration d’un droit des réfugiés », explique l’historienne Catherine Nicault. Mais le problème se déplace, poursuit-elle, sur les conditions qui font du migrant un demandeur d’asile. À l’aune de la crise actuelle, ce n’est pas la seule actualité de cet épisode peu glorieux. Le processus de Khartoum, lancé en novembre 2014 à Rome, avec l’implication et le soutien du HCR, propose la cogestion des flux migratoires avec les pays de départ – dont certains, comme l’Érythrée, sont des régimes totalitaires aboutis, où l’emprisonnement et le meurtre font partie des outils ordinaires de gouvernement.

Face à la crise syrienne – qui, rappelons-le, existe depuis 2011– et à l’afflux de réfugiés passant par la Grèce, la tentative d’établir des quotas d’accueil par pays européens s’est heurté ce 14 septembre à un nouvel échec. Ironie du sort, c’est l’Allemagne qui, s’attendant à l’arrivée sur son territoire de 800 000 demandeurs d’asile pour l’année 2015, vient de débloquer quelque 6 milliards d’euros, une somme sans commune mesure avec tout ce qui a pu être fait jusque là [2]. Cela n’a pas empêché Angela Merkel d’être critiquée, y compris par la gauche radicale : « À la limite pour l’Allemagne, c’est jouable dans la mesure où ils ont un déficit de population qui est tragique. Donc, il y a là une décision un peu opportuniste », raillait Jean-Luc Mélenchon, leader du Parti de gauche, le 11 septembre au micro de RTL.

Avec la création annoncée de « hotspots » permettant de faire le tri entre « réfugiés » et « migrants économiques » – lesquels seraient reconduits immédiatement vers leur pays d’origine –, l’Europe conserve des catégories qui, sur le terrain, ont montré toutes leurs limites. Tous les migrants ont en commun une très grande précarité matérielle, même quand ils ont laissé derrière eux un solide bagage universitaire et un bon niveau de vie.

Des conditions de vie désastreuses, quelle qu’en soit l’origine, sont la raison essentielle d’un départ où l’on met tout en jeu, y compris sa vie. Dans un documentaire de Michel Vuillermet consacré à la Conférence d’Évian, c’est une ancienne victime des persécutions antisémites de l’Allemagne nazie qui l’exprime : « Pour émigrer il faut être très pauvre et n’avoir rien à perdre ou alors être très courageux. »

Olivier Favier, avec Ivan du Roy

Photo de une : Enfant réfugié syrien / CC Bengin Ahmad

Pour aller plus loin :

- Michel Vuillermet, Évian 1938 : la conférence de la peur, 2009 – 68 minutes. L’essentiel des citations historiques de cet article sont issues de cet excellent documentaire.
- Sur les raisons de l’accueil en Allemagne, voir l’émission d’Arrêt sur images du 4 septembre 2015 (accès payant).
- Pour un autre parallèle à faire, cette fois avec les difficultés concrètes des exilés juifs d’avant-guerre, voir les deux romans d’Erich-Maria Remarque, Les Exilés et Arc de triomphe, tous deux rassemblés dans le volume Les Romans de l’exil, Omnibus, 2010.

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