Témoignages Répression

« Je voyais son avant-bras écraser le larynx de mon fils. J’ai aussitôt pensé à la mort de Cédric Chouviat »

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A l’issue de la manifestation du 11 janvier à Amiens, Jules, 21 ans, a passé quasiment deux jours en garde à vue pour... « rébellion ». Convoqué en juin prochain au tribunal, il n’a pas le droit de manifester d’ici là. Voici le récit de son père.

« On est là ! On est là ! Même si Macron ne veut pas nous on est là. Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur, même si Macron ne veut pas nous on est là. » La clameur enfle, monte, et éclate contre les murs du Palais de Justice d’Amiens. Jules descend les marches, fort de ce soutien. Assourdi par ce chœur tonnant sa détermination. Il vient d’être déféré au parquet. La procureure lui a signifié sa convocation en correctionnelle au 17 juin 2020. Pour rébellion. Puis le juge des libertés impose le contrôle judiciaire, assorti d’une interdiction de manifester dans la Somme jusqu’au jour de l’audience. Enfin, un petit tour devant l’enquêtrice sociale, et le voilà libre. Enfin.

Des charges très minces

On est lundi, il est 17 heures. L’arrestation de Jules remonte au samedi précédent, à 17 heures. 45 heures de garde à vue. Plus trois heures au tribunal. Le compte est bon, pile poil 48 heures de privation de liberté. Les informations postérieures nous apprendront que les charges étaient tellement minces, et l’interpellation si litigieuse que la garde à vue s’est vue prolongée au delà des 24 heures initiales, afin de trouver une petite aspérité propre à y accrocher une infraction.

On lui reprochera d’abord des actes de violence. Les vidéos enregistrées par un journaliste, et une avocate présents sur les lieux infléchiront cette position. Et pour cause, on y voit des policiers en civil et en uniforme exercer des violences envers des manifestants. Les faits reprochés seront requalifiés en entrave à interpellation, puis finalement en rébellion. La confusion qui a régné autour de l’établissement du chef d’accusation en dit long sur l’équité de cette arrestation.

La haie d’honneur qui s’étire en une double file tout au long du majestueux et solennel escalier de pierre menant à l’entrée du TGI exprime à pleins poumons son soulagement. 48 heures de soutien. Devant le commissariat, puis au tribunal. Derrière d’abord, pour son arrivée. Devant ensuite pour sa sortie. Des centaines de personnes se sont relayées. Restant quelques instants. Quelques heures. Des journées entières pour certains. Dans le froid, l’incertitude, révoltées par une prolongation de garde à vue abusive, et au yeux de tous, injustifiée. Alors, pour évacuer toute cette tension accumulée, pour montrer notre solidarité, pour crier notre détermination, on chante.

« La mort de Cédric Chouviat me revient immédiatement »

Tout a commencé par des chants ce samedi 11 janvier. Au terme d’une manif calme et pacifique, on chante devant la maison de la culture. A distance raisonnable du cordon de CRS qui nous empêche l’accès au centre ville. Mon drapeau enroulé, je tourne les talons pour rentrer. Ou aller boire un coup avec quelques potes, plus vraisemblablement. Soudain, des cris éclatent. Me retournant, je vois des copains manifestants molestés par des hommes, au nombre de 4 ou 5. Déjà d’autres manifestants se précipitent, pour tenter de les arracher à leurs agresseurs.

En un geste réflexe, jetant mon drapeau, je les rejoins. Un individu se rue sur moi, et tente de me frapper, le visage déformé par un rictus de haine. Reculant, j’esquive, je pare ses tentatives de coups. Très vite, il rebrousse chemin. Aussitôt, je repars vers l’échauffourée. Dans la mêlée, je vois mon fils, Jules, subir un étranglement par un agresseur placé derrière lui. Son avant-bras lui écrase le larynx. Me vient aussitôt en tête la bavure policière qui a causé la mort de Cédric Chouviat, quelques jours auparavant, et dont l’autopsie a révélé une fracture du larynx. Je me jette dans la mêlée, et extirpe Jules, le tirant en arrière.

Il aura le temps de recevoir un coup de poing au visage, asséné par un de nos agresseurs. Et d’être gazé par les CRS accourus entre temps. Tandis que je continue de tirer Jules, les coups de matraques pleuvent. Les jets de gaz lacrymogène se succèdent. Nous aidant les uns les autres, nous nous replions sur le parvis de la Maison de la Culture. Beaucoup sont sous le choc de cet épisode aussi soudain que violent. Et inexpliqué. Certains vident des flacons de sérum physiologique dans les yeux brûlés de ceux qui se sont fait gazer à bout portant.

Des interpellations ciblées ?

Puis au bout de quelques minutes, nous quittons les lieux, peu enclins à rester dans cette ambiance délétère. Alors que nous marchons tranquillement, un véhicule s’arrête à notre proximité. Un moment d’hésitation, de flottement stoppe le groupe. Deux hommes descendent de la voiture. L’un d’eux pointe Jules du doigt : « Avec ou sans violence, vous allez nous suivre. » Je reconnais les personnes qui nous agressaient quelques minutes auparavant. Alors que je m’avance, quelqu’un parmi nous s’écrie « C’est la BAC ! »

En l’absence de tout signe distinctif apparent, sans décliner la moindre identité, s’exonérant de présenter la moindre carte professionnelle, les deux hommes emmènent Jules, lui menottant les mains dans le dos. Je reste à distance raisonnable, distinguant un aérosol de défense.
– Pourquoi vous l’arrêtez ?
– Outrage. Il a fait un doigt d’honneur. On a la vidéo !
Puis, me faisant face, il regagne le siège passager de la Skoda Superb.
Non sans un dernier :
– Pourquoi, y a un problème ?
– Non, y a aucun problème. Je suis un citoyen lambda, sur la voie publique.
– Moi aussi je suis un citoyen lambda. Conclut-il en fermant la portière.

Tout le temps de cette pseudo-conversation, et jusqu’à ce que la voiture s’éloigne, nos regards ne se quittent pas l’espace d’un dixième de seconde. Il m’adresse toute sa haine. Le fixant, je lui renvoie, n’en ayant que faire. C’est le gars qui a essayé de me cogner, tout à l’heure. Jules l’entendra clairement dire à ses collègues, tout en me désignant : « Lui, c’est la prochaine cible ». Cette affirmation sera corroborée par une proposition peu commune, d’autant qu’il est largement majeur, faite à Jules au début de sa garde à vue. Celle de se faire visiter par un membre de sa famille.

« Certains policiers violentent. Impunément ».

A ce moment, je suis devant le commissariat, faisant masse avec les copains, en soutien, offrant un contexte assez peu propice à l’interpellation sereine. La ficelle est un peu épaisse, le piège un peu trop grossier. Mais l’effort vaut d’être salué, même s’il prend sa source aux limites de la déontologie. J’irai en garde à vue les gars, mais pas ce samedi. J’ai des choses à dénoncer avant. En deux phrases anodines, l’une, mensongère, l’autre, hors de toute déontologie, ce garçon exprime beaucoup de choses. « Moi aussi je suis un citoyen lambda. » Vraiment ?

Lorsqu’il est en service, un policier, a fortiori un agent de la BAC n’est pas un citoyen lambda. Sa fonction lui octroie des pouvoirs interdits à monsieur tout le monde. Il a le pouvoir de contrôler, de réprimer, d’user de la force sur ses concitoyens. Il est armé. Il est aux ordres du pouvoir politique, couvert par sa hiérarchie. Il est assermenté. Pas sûr que le citoyen lambda jouisse de toutes ces prérogatives. Ivres de ce pouvoir, certains policiers s’en accordent davantage. Frustrés par un cadre légal trop restrictif à leur goût, ceux-là insultent, intimident, violentent. Impunément.

Eric L.

Photo de une : acte 62 des gilets jaunes / © Serge d’Ignazio

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