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Municipales

Dans le fief de Christophe Castaner, une liste citoyenne peut battre la droite radicale

par Isabelle Bourboulon -

Ils ont élaboré un programme au fil de leurs assemblées citoyennes, décident au consentement et sont désormais au coude à coude pour le deuxième tour des municipales avec un jeune loup de la droite. Rencontre avec les candidats de la liste citoyenne à Forcalquier, petite ville de 5000 habitants dans les Alpes-de-Haute-Provence, taxée de « péril rouge » par ses adversaires.

« Marre de ces journalistes qui ne veulent avoir un entretien qu’avec la tête de liste ». La remarque ne nous est pas destinée, mais révélatrice. Ils seront donc trois candidats de la liste citoyenne de Forcalquier à nous recevoir ce 4 juin dans leur local de campagne, au cœur de la vieille ville. Dominique Rouanet, professeure agrégée en économie et gestion, a déjà effectué deux mandats municipaux, dont le dernier en tant que déléguée à l’environnement et à l’éducation ; Danièle Klingler est trésorière de l’épicerie sociale et solidaire locale ; Bernard Gache est médecin généraliste, à l’origine de la création de la Maison de santé du Pays de Forcalquier. Il et elles mènent la liste citoyenne « Forcalquier en commun », en mesure de conquérir, le 28 juin, la petite ville provençale dont Christophe Castaner était maire (PS avant de rallier En marche) depuis 2001.

Au terme d’un long processus, Dominique Rouanet a été désignée tête de liste. Elle a été membre des Verts mais a rendu sa carte depuis quelques années déjà. D’ailleurs, aucun.e des 31 candidat.es de la liste ne revendique une appartenance politique particulière. Il y a bien parmi eux des Insoumis, sans doute des écolos, peut-être un ou deux anciens membres du Parti socialiste, mais « soit on ne le sait pas, soit on ne le dit pas ».

Réunion au local de campagne, février 2020. © Forcalquier en commun

« Faire l’apprentissage de la démocratie en grand nombre »

C’est un mouvement de mobilisation contre l’agrandissement de l’Intermarché situé dans la zone artisanale qui a décidé ce collectif à « partir en politique pour se faire entendre ». Petit à petit, par cooptations affinitaires successives, ils en sont venus à l’organisation d’une assemblée citoyenne « parce que la politique municipale ne s’arrête pas au vote et que les projets devront se décider en coconstruction avec le conseil municipal ». Seize commissions thématiques sont créées et un manifeste est adopté autour des trois valeurs fondatrices que sont la démocratie, l’écologie et la solidarité [1]. Dès janvier 2019, le processus d’élaboration du programme commence avec un noyau de plus d’une centaine d’habitant.es, sur les 5000 que compte la ville.

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Le groupe s’est emparé des outils d’intelligence collective comme les Mooc de formation à distance pour s’organiser et se structurer [2]. Il s’agissait, selon Dominique, de « faire l’apprentissage de la démocratie en grand nombre ». Exemple, avec la décision par consentement, à mi-chemin entre le consensus et le vote. Démonstration : quelqu’un.e propose un premier projet, puis les autres participant.es apportent des modifications ; ensuite, le sujet amendé est remis en débat et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le monde s’y retrouve et apporte son consentement. Et d’ajouter : « Dès que nous pouvons, nous remettons en cause le vote, car il y a toujours ceux qui sont contents d’avoir eu raison et ceux qui qui sont mécontents d’avoir eu tort ».

La liste citoyenne est désormais taxée de « péril rouge », « ultra-gauche » et autres noms d’oiseaux

Imaginez une réunion à 100 personnes. Elle a lieu le 14 janvier 2020, soit un an jour pour jour après le démarrage du processus de liste citoyenne. 17 candidat.es se portent volontaires. Au mur, leurs photos s’affichent avec quelques éléments de présentation dont leur temps à consacrer à un mandat électif éventuel. Les participant.es se déplacent et prennent position sous les photos. Cela ressemble encore trop à un vote ? Alors, on va échanger et chacun.e d’expliciter les raisons de son choix. Résultat, certain.es se déplacent à nouveau, convaincus par les arguments développés. Et ainsi de suite jusqu’au dernier… Celui ou celle qui a obtenu le plus d’adhésions se voit demander : « Tu serais d’accord pour être tête de liste ?  » Si c’est non, on recommencera toute la procédure ; si c’est oui, on demandera s’il y a des objections, etc. Cela a dû vous demander un temps fou ? « Une heure et demie, pas plus, pour désigner les 4 premiers de la liste qui porteront l’essentiel de la campagne ». Au cours de réunions ultérieures, les 31 places de la liste seront affectées exactement de la même manière.

Stupéfaction chez les professionnels de la politique locale, journalistes compris, qui n’en sont pas encore revenus. D’autant que la tête de liste, Dominique Rouanet, n’était même pas présente au début du processus. Commencent alors à pleuvoir les sarcasmes habituels dans une campagne électorale : ce seraient tous des « bobos charlots », le candidat LR David Gehant s’appliquant à commencer toutes ses interviews d’un « nous, nous sommes des enfants du pays » (en réalité, il a vécu longtemps à Paris). Après les résultats du 1er tour les mettant au coude à coude (42 %, 6 voix d’écart), la liste citoyenne est désormais taxée de « péril rouge », « ultra-gauche » et autres noms d’oiseaux.

Lors de la Fête en commun, événement festif et politique, en février 2020. © Forcalquier en commun

« Lui il est dans la com, nous dans l’action »

Seulement, les choses ne sont pas aussi simples. Un troisième candidat, « ni droite ni gauche », a obtenu les 16,08 % de suffrages exprimés restants. Il s’est retiré en annonçant qu’il voterait « à titre personnel » pour la liste citoyenne dont il s’était d’ailleurs largement inspiré pour son programme. Mais que fera son électorat ? « On ne sait pas très bien qui a voté pour lui. Sans doute, des gens qui ne voulaient pas prendre position. Maintenant, ils vont devoir choisir ». D’où l’incertitude qui pèse sur le scrutin du 28 juin.

On a beaucoup vu les bénévoles de « Forcalquier en commun » pendant le confinement. Danièle Klingler revient sur la façon dont la liste s’est mobilisée. D’abord pour aider les producteurs locaux, vite recensés afin que les habitant.es puissent effectuer leurs commandes directement, en se regroupant par îlots de voisinage ; puis, lorsque les marchés ont rouvert, pour encadrer leur organisation avec de nombreux bénévoles ; pour créer une chaîne de solidarité téléphonique, contacter les personnes isolées et leur venir en aide ; pour coudre des masques et les distribuer, puis lancer « le masque solidaire » à 2 euros au profit de l’épicerie sociale et de Migrants 04. « Nous ne nous présentions pas comme “Forcalquier en commun” ni ne portions nos badges. On a discuté très souvent d’éthique : fallait-il aller chercher des procurations dans les maisons de retraite ? Réponse, non. Faut-il faire des selfies sur les marchés ? Non ».

Réunion devant le local de campagne, juin 2020. © Forcalquier en commun

Le candidat LR, lui, ne s’en prive pas, qui a mis sur sa page Facebook une photo le montrant au milieu des gendarmes avec les masques qu’il leur a offert… « C’est hérissant, lui il est dans la com, nous dans l’action », s’énerve Bernard Gache. Lui, c’est David Géhant, étoile montante LR en Paca, soutenu par les pointures de la droite régionale, Renaud Muselier et Éric Ciotti, et même le Rassemblement national via Jean-Claude Castel, maire de Corbières. La trentaine décomplexée, un papa qui a quelques biens dans l’immobilier, une école de commerce à Toulouse, une première élection au Conseil régional… Bref, un pur produit de la reproduction à droite. « De son parcours bachelor payant, il a retenu que c’est la com qui fait tout », commente Danièle.

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« Toutes nos propositions sont une réponse à ce système mondial qui écrase les gens »

Curieusement, Christophe Castaner, actuel ministre de l’Intérieur, maire de Forcalquier jusqu’en 2017 [3] et actuel député de la circonscription, est totalement absent de la campagne. Il a évité de prendre parti et n’a même pas tenté de susciter une liste LREM. « Pour nous, c’est un non sujet. » Ce qui est bien réel, en revanche, ce sont les propositions du programme de « Forcalquier en commun ».

Des centaines recueillies au fil des assemblées citoyennes, une soixantaine ont été retenues dont quarante sont présentées dans le programme de la liste. Par exemple : attribuer des budgets participatifs par quartier ; examiner chaque euro dépensé sous l’angle de l’urgence écologique et sociale ; mettre en place une veille foncière agricole au profit des jeunes agriculteurs qui souhaitent s’installer ; renforcer la place des mobilités douces ; faciliter l’implantation d’une ressourcerie adossée à la déchetterie ; créer des « pass » culture pour les scolaires et les jeunes ; inscrire la commune dans la démarche expérimentale « Territoires zéro chômeur de longue durée »… Un programme parfaitement en résonance avec les réponses des mouvements sociaux face à la pandémie du Covid-19.

« Toutes nos propositions sont une réponse à la galère qu’on vient de vivre, à ce système mondial qui écrase les gens, où on massacre la biodiversité et où un mini grain de sable peut provoquer un effondrement et une récession de 11 %. Tout est dans notre programme : relocaliser notre alimentation, produire notre énergie de façon décentralisée, construire un territoire à économie choisie, réparer nos objets, ne pas laisser les gens sur le bord du chemin, faire en sorte que les services publics ne désertent pas nos campagnes ».

Isabelle Bourboulon

- Photo de une prise à l’issue du premier tour des élections municipales, le 16 mars 2020. Avec une participation de 58,43 % à Forcalquier, la liste « Forcalquier en commun » a recueilli 939 voix (soit 41,83 % des suffrages exprimés), celle de David Gehant du parti Les Républicains 945 voix (42,09 %) et celle d’Éric Lieutaud se revendiquant « ni droite ni gauche » a recueilli 361 voix (16,08 %). © Forcalquier en commun