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Face au Covid

Plus de tests, plus de santé de proximité, moins de discours martiaux : comment l’Allemagne s’en sort mieux

par Rachel Knaebel -

L’Allemagne n’a pas multiplié les tracasseries administratives pendant son confinement, moins strict. L’endiguement du virus y semble pourtant plus efficace qu’en France, avec quatre fois moins de décès. Explications.

Avec 175 000 cas enregistrés depuis le début de l’épidémie et 8000 morts au 19 mai, l’Allemagne semble s’en sortir bien mieux que la France – 142 000 cas confirmés et plus de 28 000 décès – dans la crise du coronavirus [1]. Moins touché, le pays a commencé à déconfiner fin avril. Certaines classes ont repris l’école dès le 27 avril. Des classes de lycée, de collège et d’école primaires rouvrent progressivement. L’accueil redevient normal dans les crèches et jardins d’enfants dans plusieurs régions. Les commerces ont repris, les restaurants commencent à servir à nouveau des clients.

L’Allemagne a adopté dès mi-mars des mesures sanitaires. À Berlin par exemple, les musées ont fermé le 14 mars, suivis une semaine plus tard par les écoles, cinémas et commerces non essentiels. Les rassemblements de plus de deux personnes ont été interdits, sauf pour les membres d’un même foyer. Il n’était officiellement autorisé de sortir que pour des activités nécessaires. Outre-Rhin, prendre l’air, faire une balade, demeuraient des activités jugées essentielles. Des amendes étaient prévues, des contrôles de police aussi. L’Allemagne n’a cependant pas mis en place un système d’ « attestations de sortie » comme en France. Les parcs, jardins, forêts, n’ont en général pas été fermés au public.

Pas de discours guerrier, centralisé et infantilisant

Le pays déconfine, mais pas à pas et à des rythmes différents dans chaque État-région. C’est l’une des spécificités allemandes : le pays est fédéral. Les seize États-régions – les « Länder » – disposent de leur propres gouvernements et parlements régionaux, et détiennent de larges compétences. Les décisions sont toutes prises en concertation, avec autour de la table la chancelière Angela Merkel, son ministre de la Santé Jens Pahn et les ministres compétents des 16 États-régions. Les Länder ont ainsi poussé à déconfiner plus rapidement que ce que souhaitait la chancelière. Et les régions adaptent les mesures à leur situation. Le Mecklembourg-Poméranie, dans le Nord-Est, n’a enregistré pour l’instant que 740 cas de Covid. Les autorités régionales ont donc décidé de rouvrir les restaurant dès le 9 mai, avant le reste du pays [2] Partout, le port du masque, chirurgical ou en simple tissu, est devenu obligatoire dans les transports en commun et les magasins.

Macron a annoncé le confinement le 16 mars, lançant un martial « nous sommes en guerre » qui reste dans les esprits. Le discours du 18 mars d’Angela Merkel était d’un tout autre genre. Pas de métaphore guerrière, mais un discours posé et rigoureux :  « Une crise inédite depuis la Réunification, non depuis la Seconde Guerre mondiale », a-t-elle alors déclaré, ajoutant : « Nous avons besoin de vous », « Il n’y a pas encore de thérapie ni de vaccin. Aussi longtemps qu’il n’y en aura pas, il faut ralentir la propagation, pour gagner du temps (...). Chaque vie compte ». Sans oublier de remercier les soignants et les travailleuses et travailleurs des commerces de première nécessité [3]. Macron ne le fera que dans son « adresse aux Français » du 13 avril.

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Pourquoi quatre fois moins de morts qu’en France ?

Ce ne sont toutefois sûrement pas les mots de Merkel qui ont tenu le nombre de morts du Covid à un niveau relativement bas. Dix morts pour 100 000 habitants en Allemagne contre 40 morts pour 100 000 habitants en France. On meurt moins du Covid en Allemagne. Pourtant, le nombre de cas déclarés y est supérieur. Ces chiffres peuvent avoir plusieurs explications.

D’une part, la chance. L’Allemagne n’a pas connu de gros foyer de contaminations comme celui de la réunion évangéliste de Mulhouse fin février. Il y a bien des « clusters », comme dans la commune de Gangelt, près de la frontière néerlandaise, où des centaines de personnes ont été contaminées mi-février suite à une fête de carnaval [4]. Mais rien de comparable à la déflagration de Mulhouse qui a ensuite propagé le virus dans tout le Grand-Est.

Depuis avril, le pays voit cependant se multiplier les foyers de contaminations dans les maisons de retraites : par exemple à Wolfsburg (Basse-Saxe), où 43 résidents d’une maison de retraites sont décédés du Covid, ou à Würzburg (Bavière), où 25 des 160 résidents d’un Ehpad sont morts du virus [5]. Depuis début mai, comme en France, des foyers sont apparus dans de grands abattoirs industriels de plusieurs régions, où les travailleurs viennent en grande partie d’Europe de l’Est et sont logés par leurs employeurs dans des conditions souvent déplorables, notamment en termes de promiscuité. « Il faut partir du principe qu’il ne s’agit pas de foyers isolés, puisque les conditions de vie et de travail sont similaires dans toute la branche. Nous demandons que tous les travailleurs des abattoirs soient testés », a réagi le syndicat des travailleurs de l’alimentaire NGG dans une lettre ouverte adressée au ministre du Travail allemand [6].

Plus de tests, et plus vite

Tester tous les travailleurs de l’industrie de la viande, est-ce possible ? L’Allemagne a accumulé de grandes capacités de tests au fil des semaines. Le dernier bulletin épidémiologique de l’Institut Robert-Koch indique une capacité de plus d’un million de tests par semaine ! Dans les faits, 300 000 à 400 000 tests y sont effectués chaque semaine depuis mi-mars. Fin mars, la France arrivait à peine à réaliser 15 000 tests par semaine, et en effectue actuellement environ 100 000. Soit toujours trois à quatre fois moins.

Outre-Rhin, la consigne a été de tester aussi les personnes présentant des symptômes modérés et les personnes ayant été en contact avec un cas positif (à ce sujet, voir nos articles d’avril Dépister le virus : comment l’Allemagne réussit à tester cinq fois plus qu’en France et Pourquoi la France tarde-t-elle à pratiquer un dépistage massif du coronavirus ?). Soit des critères plus larges qu’en France, où jusqu’à mi-avril, les tests étaient réservés aux patients hospitalisés et au personnel soignant, avant de concerner les personnels en Ehpad et les personnes dotées d’une ordonnance de leur médecin.

Le rôle crucial des administrations de santé de proximité

Les administrations locales de santé allemandes tracent également les contacts des personnes contaminées. Et ce, depuis le début. C’est une autre spécificité : dans chaque commune, et chaque quartier d’une grande ville, il existe des administrations locales de santé publique. Elle ont le pouvoir de placer des personnes en quarantaine de deux semaines si elles reviennent de l’étranger ou si elles présentent un risque d’avoir été contaminées. « La quarantaine est prévue dans la loi de protection contre les maladies infectieuses », nous explique Ute Teichert, présidente du groupement des médecins des services de santé public. Cette loi, qui date de 2001, a été amendée en mars face à la crise du coronavirus.

« Les administrations locales de santé ont la compétence de décider des quarantaines, elles administrent et ouvrent des centres de dépistage et pratiquent aussi des tests à domicile, tout en assurant le suivi des contacts des personnes testées positives. Déjà, avant le Covid, ces administrations locales de santé avaient le pouvoir de placer les gens en quarantaine, mais cela n’arrivait que très rarement. Et en temps normal, elles mènent ce travail de suivi des contacts sur la tuberculose ou la rougeole. Pour la rougeole, nous allons chez les gens pour recommander un vaccin. Dans le cas du coronavirus, on met les gens en quarantaine et on les teste », précise Ute Teichert.

Une administration locale de santé. CC Soenke Rahn via Wikimedia Commons.

Ces agences locales disposent de larges missions de santé publique : prévention contre les maladies infectieuses, dont le VIH ; mais aussi vigilance quant au respect des règles d’hygiène dans les hôpitaux, les foyers et les Ehpad. Elles veillent à la qualité de l’eau, aux normes sanitaire en cas de nouvelles antennes téléphoniques… Elles proposent aussi des soins psychiques ou spécifiques pour les personnes sans domicile, les prostituées, les réfugiés… En France, une partie de ces missions (veilles des normes d’hygiène) sont assurées, mais au niveau régional, par les ARS, avec certaines délégations départementales. Mais sur de nombreux sujets, les ARS doivent en référer au ministère de la Santé avant de prendre une décision...

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En Allemagne aussi, les soignants sont mobilisés face à l’austérité budgétaire

Le ministre de la Santé allemand a annoncé que plusieurs milliers de recrues seraient engagés au sein de ces administrations sanitaires pour s’occuper du suivi des contaminations [7]. Sur le terrain, ces postes se font attendre. « On ne sait même pas si ce sera du personnel pérenne ou temporaire », déplore Ute Teichert. La responsable critique aussi les réductions budgétaires constantes dont souffrent les administrations locales de santé publique, qui sont financées par les communes. « Nous estimons que les administrations ont perdu un tiers de leur personnel durant les vingt dernières années à cause des réductions budgétaires. Aujourd’hui, seulement 2500 médecins travaillent dans ces administrations, sur plus de 300 000 médecins qui exercent en Allemagne. »

L’austérité budgétaire pèse sur le secteur du soin. Le pays comptait initialement, avant la crise du Covid, six fois plus de lits de réanimation que la France (28 000 contre 5000). Mais dans les hôpitaux, les cliniques, les maisons de retraites, les travailleurs du soin se mobilisent depuis des années face aux réductions budgétaires et au manque de personnel. Ils paient aussi le prix fort dans cette crise épidémique. Début avril, le ministère du Travail a augmenté le temps de travail légal des soignants pendant trois mois – à douze heures par jour, 60 heures maximum par semaine – pour faire face au virus [8]. Des deux côtés du Rhin, le personnel soignant sortira épuisé de la crise.

Rachel Knaebel