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Covid-19

Réouverture des écoles : personne ne sait combien d’enseignants ont contracté le virus

par Nolwenn Weiler -

Le gouvernement a décidé de rouvrir les écoles maternelles et élémentaires, contre l’avis du conseil scientifique, qui préconisait d’attendre septembre. Comment s’y préparent les membres de la communauté éducative, dont certains ont été volontaires pour garder les enfants de soignants ?

Combien y a-t-il de malades du Covid-19 parmi les enseignants ? Mystère. Aucun recensement n’a, à ce jour, été établi. L’information aurait pourtant pu aider à organiser la reprise, en plus de renseigner les enseignants et les personnels scolaires sur la dangerosité de leur lieu de travail. Sans information sur l’état sanitaire de leurs équipes, certains enseignants se sentent inquiets. D’autres ignorent s’ils peuvent reprendre le travail, ne sachant pas bien s’ils sont contagieux ou non.

Des conditions de travail limite pour les enseignants volontaires

C’est le cas de Stéphanie, enseignante et directrice d’une école maternelle dans le Loir-et-Cher. Guérie depuis trois semaines, elle a été sévèrement secouée par le Covid-19, sans pour autant être hospitalisée, et se sent encore « extrêmement affaiblie ». « Cela a duré deux semaines, avec des douleurs intenses, et beaucoup de fièvre, se remémore-t-elle. Les premiers symptômes sont apparus le 1er avril. Quatre jours avant, j’étais volontaire pour garder les enfants du personnel soignant », ajoute l’enseignante, qui pense donc avoir avoir contracté le virus à l’école. « C’est la seule sortie que j’ai faîte. Avant, j’étais confinée chez moi avec mon mari et mes enfants. »

Si l’enseignante, syndiquée au SNUipp, soupçonne son travail, c’est aussi parce que les conditions sanitaires y étaient réellement lamentables. « Quand je suis arrivée, je me suis rendue compte que le ménage n’avait pas été fait. Les poubelles n’avaient pas été vidées. Rien n’avait été désinfecté. J’ai amené des gants et des lingettes, et j’ai commencé à nettoyer les objets dont je comptais me servir avec les enfants. Avec les collègues, nous avons tapé du poing sur la table et avons finalement obtenu de la mairie que le ménage soit fait. Là, nous avons vu arriver des contractuels… et non le personnel auquel nous sommes habituées ! »

Trois semaines sans masques avec les enfants des soignants

Comme elle, plusieurs milliers d’enseignants se sont portés volontaires pour accueillir chaque jour les 20 000 à 30 000 enfants des soignants. Plusieurs font état de conditions de travail pour le moins inconfortables, voire carrément périlleuses, avec une absence quasi-systématique de masques. « Entre le 13 mars et le 6 avril, nous avons travaillé sans masque », raconte Cécile Ducos, enseignante au Havre, et syndiqué à la CGT. « Nous n’avions pas non plus de gants, pas de gel, et pas de consignes. » Certains de ses collègues ont amené de l’eau de javel de chez elles pour nettoyer les tables. Ailleurs, ce sont les mairies qui ont fourni des masques aux enseignants, en attendant que l’Éducation nationale en livre à ses fonctionnaires [1].

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Heureusement, les enseignants ont, semble-t-il, un système immunitaire à toute épreuve. C’est en tout cas ce que semble croire le ministère de l’Éducation nationale. Contacté par Basta !, il affirme « ne disposer d’aucune information faisant état d’enseignants volontaires qui auraient été contaminés ». Le ministère concède qu’il y a « bien sûr » des enseignants malades, qui ont contracté le virus avant le confinement. Mais combien ? Et dans quelles régions ? Impossible de le savoir. « Il y a zéro recensement officiel, relève Mélanie Faivre du Syndicat national des enseignants du second degré (Snes). Nous avons interpellé le ministre sur cette question, sans réponse à ce jour. Nous estimons que les chefs d’établissements pourraient faire remonter ces informations. »

Visualiser les personnes touchées par département pourrait être un appui pour la reprise du travail

« Cette question du recensement est délicate, intervient Isabelle Marchand, proviseure dans un lycée professionnel situé à une dizaine de kilomètres de Mulhouse, et membre du syndicat des personnels de direction SNDPEN. Car dire que l’on a été malade, cela relève de la vie privée. Je comprends bien l’importance de cette information pour les autorités sanitaires, mais ce ne peut pas être à nous, chefs d’établissements, de recenser ces informations. » À moins, peut-être, d’avoir des directives très claires en ce sens.

« Les services du ministère sont incapables de nous dire qui a été malade ?, comment ? et où ?, c’est quand même incroyable, pense Stéphane Legardinier, enseignant en Seine-Maritime et syndiqué à la CGT. Le 9 avril, lors d’un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) extraordinaire, le représentant de l’académie nous a parlé de 8 cas sur les 23 000 personnels dont s’occupe le CHSCT, nous avons trouvé ça grotesque. » « C’est important d’avoir des données pour protéger les salariés, explique Cécile Ducos, l’institutrice du Havre. Comment peut-on évaluer la dangerosité du lieu de travail, dans le cadre d’une épidémie, sans savoir qui a été malade parmi les salariés ? Si nous pouvions visualiser les personnes touchées par département, cela pourrait être un appui pour la reprise du travail : est-ce que l’on reprend ou non ? Avec quel effectif d’enseignants ? Quelles précautions doit-on mettre en place ? »

« Nous revendiquons que les collègues malades, et notamment ceux qui ont été volontaires pendant la période de confinement, soient reconnus victimes d’accidents du travail, ajoute Stéphane Legardinier. Nous avons donc besoin de ces données. Mais le sujet dépasse le cadre de l’Éducation nationale. Ce type d’information participe à la connaissance générale de la maladie, et peut donner des clés sur la manière de la contrer. D’ailleurs, on aurait aussi pu se poser la question des élèves. » Une étude menée par l’institut Pasteur au sein de la population d’un lycée de l’Oise, à Crépy-en-Valois, révèle que 41 % de la communauté scolaire a été infectée (élèves, enseignants, personnel non enseignant). Cette étude n’est pas représentative de l’ensemble des écoles, mais elle indique à quel point les établissements scolaires peuvent devenir des foyers de contamination [2].

Immunité : nombreuses incertitudes

« Pour le moment, seuls les cas les plus graves sont remontés, reprend Isabelle Marchand. Nous sommes généralement avertis des hospitalisations par les familles, que nous appelons régulièrement ensuite, pour prendre des nouvelles. Les soutenir fait partie de notre travail. » Les estimations du nombre de personnes malades sont aussi liées aux déclarations volontaires des enseignants, qui ne sont tenus à rien, mais qui estiment pour certains qu’il est important de signaler leur contamination.

C’est le cas de Jérôme, enseignant dans un lycée strasbourgeois où se côtoyaient 1800 élèves. Tombé malade au tout début du confinement, Jérôme soupçonne son activité mais sans pouvoir identifier précisément le moment où il a contracté le virus, ayant effectué de nombreux déplacements professionnels durant les jours qui ont précédé le confinement. « Dans mon établissement, à ma connaissance, 25 personnes ont présenté des symptômes, et deux ont été hospitalisées en réanimation », détaille-t-il [3].

« J’ai très envie de reprendre le travail, ajoute l’enseignant, mais je ne sais pas si je suis immunisé, ni si je suis contagieux. » Pour en avoir le cœur net, il a décidé de faire un test de sérologie, prescrit par son médecin traitant, et non remboursé. « Cela coûte 42 euros. Il est évident que tout le monde ne pourra pas se le payer. » Les résultats du test confirment que Jérôme a bien développé des anti-corps, mais « on ne sait pas s’ils sont protecteurs ». « Je suis dans l’expectative, dit de son côté Frédéric, enseignant dans le Nord-Pas-de-Calais.

Confiné 48 heures au retour des vacances scolaires de février, parce qu’il avait été en contact avec une personne de la base militaire de Compiègne, source possible de l’entrée du virus en France, il a finalement repris le travail car asymptomatique, puis il a été confiné [4].

« Mon épouse a été très malade pendant quinze jours, rapporte-il. Moi, un peu moins. Je ne sais pas dans quelle mesure je suis encore contagieux. Je n’ai aucune instruction officielle. » Le ministère affirme que les personnes fragiles ne reprendront pas le travail. Mais les enseignants qui ont été malades en font-ils partie ? Nul ne semble le savoir à ce jour. « Je ne suis pas encore prête à prendre en charge une classe toute une journée, avance Stéphanie. Je suis bien trop fatiguée. » Elle confie aussi avoir très peur de contracter à nouveau le virus, qui l’a réellement terrassée.

Des doutes persistent sur la contagiosité des enfants

Parmi les craintes des enseignants, il y a celle d’être contaminé par les enfants, soupçonnés d’être des vecteurs majeurs de l’épidémie, même en l’absence de symptômes. « Nous manquons cruellement de données. Contrairement à ce qui était dit au début de l’épidémie, les enfants ne sont pas plus contagieux que les adultes », résume Etienne Javouhey, président du Groupe francophone de réanimation et d’urgences pédiatrique, mi-avril, dans une interview accordée au quotidien Le Monde.

« Contrairement aux situations observées avec de nombreux virus respiratoires, les enfants sont moins souvent porteurs du Sars-Cov-2 que l’adulte et les données disponibles sur la contagiosité des enfants entre eux et vers les adultes sont rassurantes, en particulier en ce qui concerne les jeunes enfants. Le risque d’infection pour les adultes relève surtout du contact entre adultes eux-mêmes (enseignants, personnels et parents groupés en sortie d’école) », ajoute fin avril l’Association française de pédiatrie ambulatoire. D’autres études, dont l’une publiée par le journal scientifique The Lancet évoque le fait que les enfants sont touchés de la même façon que les adultes, ni plus, ni moins (mais ils développent beaucoup moins de formes graves que les adultes). Ce sont aussi les conclusions auxquelles sont arrivées les investigations menées par l’institut Pasteur à Crépy-en-Valois. Les auteurs y expliquent que si le virus est introduit dans un foyer, les parents et les fratries ont une chance sur dix de l’attraper [5]. D’autres incertitudes entourent la durée de la contagiosité [6].

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Toutes ces inconnues imposent des conditions de reprises extrêmement strictes, qui risquent de peser lourd sur les enfants, et sur le personnel qui les encadre. Ceux et celles qui ont été volontaires pendant le confinement ne voient pas bien comment ils vont pouvoir procéder. « Nous avons accueilli de tous petits groupes, de trois à cinq enfants, rapporte Stéphanie. Et nous avons pu constater combien il est difficile de respecter les distanciations sociales. J’ai dû développer des trésors d’inventivité pour occuper les enfants sans qu’ils s’approchent les uns des autres. Comment va-t-on faire avec quinze enfants ? Ou même dix ? »

Un protocole si contraignant qu’il pourrait être maltraitant pour les enfants

« A partir du 11 mai, les gestes barrières seront appliqués partout », répond le ministère à Basta !, comme si c’était évident, et si simple. Pourtant, certains directeurs d’écoles maternelles et élémentaires ont d’ores et déjà averti qu’ils ne pourront pas garantir le respect des distances de sécurité dans les couloirs ou dans les cours de récréation. L’application très concrète du protocole sanitaire dessine une école déconcertante, étouffante : « Les enfants ne se donnent plus la main », « ils ne jouent plus ensemble », illustre une note envoyée aux parents par des directeurs d’écoles publiques en Bretagne. « Votre enfant ne jouera plus dans un coin cuisine, plus de jeux de tapis, plus de jeu de société, plus de jeu de construction, plus de jeu pédagogique, plus de pâte à modeler, ou d’ordinateur. » Il sera aussi interdit de grimper sur les structures collectives, de jouer au ballon, ou de danser avec ses camarades…

Extrait du Protocole sanitaire (de 63 pages) sur la réouverture des écoles maternelles et élémentaires, effectué pour le ministère de l’Education nationale

Les règles imposées par le protocole sanitaire national sont si contraignantes que de nombreux enseignants estiment que la situation sera maltraitante pour les enfants. Il faudra par exemple leur intimer de se débrouiller seuls pour remettre un bouton quand ils n’y arrivent pas, en restant à un mètre de distance ou encore s’abstenir de les consoler en leur prenant la main quand ils se font mal. « Je vais passer mon temps à prendre des distances », rapporte Cécile, qui craint de devoir bricoler comme elle l’a fait pendant le confinement. « J’avais mis des chaises tout autour de mon bureau pour que les enfants ne s’approchent pas. Et quand ils voulaient me montrer leur travail, ils tendaient la feuille face à moi pour que je puisse la lire sans m’approcher d’eux. »

« J’aurais préféré que l’on nous demande de continuer à faire de la garderie, ajoute-elle. Plutôt que de nous imposer de faire semblant de reprendre l’école. » A côté des séances pour des demi-groupes, qu’il leur faudra inventer, les enseignants devront continuer à assurer des cours à distance pour les enfants qui ne reprendront pas tout de suite. « Il aurait fallu que les enseignants reprennent, pour préparer vraiment sérieusement la rentrée de septembre, mais sans les élèves », pense Jérôme. « En plus de laisser du temps aux équipes pédagogiques, cela aurait permis d’aménager les locaux avec de vrais toilettes en nombre suffisant, par exemple. Et puis, on en aurait su davantage sur ce virus. » Nombre de ses collègues partagent son point de vue. Une fois de plus, ils ne semblent pas avoir été entendus en haut lieu.

Nolwenn Weiler

Photo : © Jean de Peña