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Entraide

Auprès des sans-abri, confinés dans la rue et les interstices urbains

par Ivan du Roy -

Avec le confinement, la vie à la rue est encore plus dénuée de tout. Pour apporter un repas, un café, des kits d’hygiène basique, et un peu de solidarité, des associations continuent d’organiser des maraudes à travers la capitale, la nuit. Reportage.

Jeter un œil dans l’escalier souterrain où un jeune homme a posé ses couvertures. Repérer une tente, cachée dans un recoin de béton. Saluer un petit groupe réfugié à l’abri des bâches d’un café éphémère, déserté de ses usagers habituels. S’approcher d’une obscure entrée de parking, où deux hommes somnolent sur des matelas de fortune, entre une poubelle et des cartons abandonnés. Il faut le coup d’oeil aguerri d’Aurore pour trouver ces interstices urbains où dorment des sans-abri, au nord-est de Paris, entre le Bassin de la Villette, le canal Saint-Martin et la gare de l’Est. Cela fait deux ans qu’elle participe, en tant que bénévole, aux actions de l’association Autremonde, basée dans le 20ème arrondissement parisien. L’association lutte contre l’exclusion et tente de recréer du lien. Tout a basculé le 16 mars : plus de cours d’alphabétisation, de français, ni d’accompagnement scolaire, finies les sorties culturelles, terminées les activités sportives, annulés les cafés conviviaux du dimanche où sans-domicile, réfugiés, et familles modestes étaient accueillis inconditionnellement.

Les plus démunis ne peuvent plus venir dans les locaux de l’association, qu’importe, les bénévoles décident de systématiser des « maraudes » pour aller à leur rencontre, et perpétuer le lien malgré l’état d’urgence. « Avec le confinement, Autremonde a bien rebondi. On n’est resté qu’une semaine sans rien faire. Puis, on n’a pas tergiversé », explique Aurore. Chaque soir, à 21h, une petite équipe de bénévoles se retrouve au métro Stalingrad. Entre un Paris aux rues quasi-désertes et la place qui surplombe le canal, « le contraste est saisissant », avec « tous les galériens rassemblés au même endroit parce qu’ils n’avaient nulle part où aller », décrit la bénévole.

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« Les gens avaient faim, certains avaient même soif, c’est rare de voir cela à Paris »

Les besoins, aussi, ont changé. « Les gens avaient faim, certains avaient même soif, c’est rare de voir cela à Paris », observe Simon, fonctionnaire à l’Insee et investi depuis trois ans au sein de l’association. D’habitude, il y donne des cours de français ou anime les cafés du dimanche. De nombreux points de distribution alimentaire et associations ont fermé, les centres d’accueil n’accueillent plus, les fontaines d’eau potable se sont taries (la mairie en a depuis rouvert certaines). Les toilettes publiques ne sont plus entretenues et seuls quelques bains-douches ont rouvert. Et il est devenu impossible de faire la manche. Les thermos de café et thé chauds traditionnellement servis dans la rue ne suffisent donc plus. Il faut désormais s’approvisionner auprès de la Protection civile pour distribuer des sachets repas, 60 par maraude au début, 120 désormais. On collecte des savons, des brosses à dents, des rasoirs jetables, des mouchoirs, pour constituer des « kits hygiéniques ». Quelques vêtements aussi pour les nuits encore fraîches.

« Pour les maraudes, avant, on faisait le job à pieds à deux ou trois. On est passé de trois à huit personnes. On a triplé nos effectifs, en plus de disposer d’un camion », détaille Aurore. Les bénévoles installent les cartons de biens de première nécessité le long de la fontaine, éteinte, de la place Stalingrad. Sous la lumière blafarde de l’éclairage public, des silhouettes s’avancent vers le comptoir improvisé. Surtout des hommes seuls, quelques femmes, plusieurs couples. Ils demandent un repas, ou seulement une boisson chaude, du savon ou une paire de chaussettes. Chacun y va de son remerciement, furtif, timide ou appuyé. « Vous êtes nos anges, nos sauveurs », « vous êtes gentils quand même », « merci mesdames ». Un livreur à vélo s’arrête pour prendre un café. « Il n’y a plus de thé ? La chance m’a abandonné, zut », sourit un réfugié. « Je vais prendre deux repas, pour moi et mon ami », demande un autre avant de repartir dans la pénombre. Une fourgonnette de police roule au pas, un agent posté devant la porte latérale, ouverte.

« M’engager dans le social, ça ne compense pas, mais c’est utile »

Une bénévole avise un petit groupe sous les arcades, pour aller leur proposer un repas. « N’y vas pas maintenant, ils sont en train de se shooter », conseille Aurore. L’expérience, encore. Cadre dans une entreprise du secteur pétrolier, elle s’investit auprès d’Autremonde pour « faire quelque chose de plus utile, de plus éthique », « en dehors » de son travail. « Je n’étais pas satisfaite de ce que je faisais professionnellement, dans une activité qui n’a pas vraiment un impact positif sur la société et la planète, confie-t-elle. M’engager dans le social, ça ne compense pas, mais c’est utile. Je souhaitais revenir à des choses essentielles : l’entraide, l’échange, le participatif, le retour à des valeurs plus humaines. » Simon tente d’appeler le 115 pour Hamid [1], qui ne peut plus rentrer chez lui. Une énième – et vaine – tentative depuis un mois pour décrocher un hébergement d’urgence. Hamid repartira cependant avec quelques vêtements et de quoi faire une toilette sommaire. « Ce sont des gens qu’on voit d’habitude dans des conditions plus sympas, soupire Simon. Ceux qui étaient déjà en galère le sont encore plus. »

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Après une heure de distribution, il est temps de partir pour la gare de l’Est, où d’autres sans-abri les attendent, en visitant les interstices urbains sur le chemin. Comme à Stalingrad, la perspective de boissons chaudes, de quelque chose à manger ou le simple plaisir d’un brin de causette font se mouvoir des silhouettes demeurées jusque-là dans l’ombre. Une mère et son enfant, un jeune couple en galère de logement, quelques personnes âgées viennent se sustenter autour du mini-comptoir improvisé : des personnes d’habitude invisibles, noyées dans l’effervescence du Paris nocturne et de ses terrasses bondées dès le retour des beaux jours. « Moi, j’dors au musée du Louvre. Des fois, j’rentre à minuit », frime Auguste [2], derrière sa barbe fournie. L’homme de 66 ans fait régulièrement l’aller-retour à pieds entre la gare de l’Est et les arcades de la rue de Rivoli, le Paris touristique, où il a élu domicile. Et s’endort vers 2h du matin quand toute circulation automobile s’éteint.

Distribuer de la nourriture, nouveau « délit de solidarité » ?

Dans les semaines qui viennent, le bruit continu de la ville emplira de nouveau la chaussée, les embouteillages recracheront leurs pollutions, les trottoirs s’agiteront. Et ces invisibles devenus visibles de jour comme de nuit, le temps du confinement, retourneront vivre dans les entrailles de la cité, imperceptibles laissés-pour-compte. Tout redeviendra-t-il vraiment comme avant ? « Il y a peut-être une prise de conscience que la vie, ce n’est pas seulement gagner de l’argent, vivre dans son petit confort personnel et se regarder le nombril en attendant que ça passe. Dans mon entourage, je constate un fort élan de solidarité depuis le confinement. Les gens semblent se tourner davantage vers l’autre, espère Aurore. Peut-être reconnaîtra-t-on aussi davantage le travail des petites gens qui font des boulots essentiels et qu’on ne regardait même pas avant. »

Tous ces anciens ou nouveaux bénévoles en font partie. Partout, ils et elles ont bravé le confinement pour aider autrui. Parfois même au risque de commettre un délit. Le 1er mai, des militants organisant une distribution alimentaire ont été contrôlés et verbalisés à Montreuil – logique, c’est la Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre et le plus verbalisé de France. L’entraide envers les personnes exilées était déjà devenu un « délit de solidarité » bien avant le confinement. Ce délit se généralisera-t-il à toute la population demain ?

Ivan du Roy

Photos de une : Une personne sans domicile dort sur un trottoir dans le 19ème à Paris, 25 Avril 2020 / © Anne Paq
Autres photos : Les bénévoles d’Autremonde à Stalingrad, dans la soirée du 24 avril 2020 / © Ivan du Roy

- Le site de l’association Autremonde

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