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Crise sanitaire

À la Poste, le PDG se réjouit des colis, le service public pâtit, les postiers morflent

par Marie Toulgoat (Politis), Rachel Knaebel -

Depuis le début du confinement, la direction de La Poste a tardé à protéger ses travailleurs, fermé puis rouvert des bureaux, et n’a donné aucune consigne claire sur les opérations à prioriser. Résultat : les postiers sont inondés de colis, et les usagers doivent faire de longues queues pour des opérations indispensables.

Le 16 mars, Emmanuel Macron annonce l’entrée en confinement de tout le pays. « Nous avons eu un CHSCT [comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail] ce jour-là. À la fin de la réunion, la décision de la direction a été de ne laisser que 47 bureaux ouverts sur les 400 alors actifs en Bretagne, pour respecter les règles du confinement et parce que, entre les personnes qui doivent rester chez elles pour garder leurs enfants et celles qui sont particulièrement fragiles car en affection longue durée, on perdait un effectif important, retrace Stéphane Gefflot, représentant des guichetiers de La Poste en Bretagne et délégué Sud-PTT. Le lendemain ou le surlendemain, on a eu un rectificatif pour ouvrir en fait 70 bureaux dans la région. »

Le 18 mars, le délégué du personnel reçoit un coup de fil d’un collègue de Dinard. « Il me dit : “Ce serait bien que tu passes voir la situation.” Ils étaient huit guichetiers au lieu de trois environ d’habitude ! Les guichetiers des bureaux fermés avaient été rapatriés là… » Voilà comment la gestion du confinement a commencé à La Poste, ancien établissement public devenu société anonyme depuis 2010, qui fait travailler 250 000 personnes.

Partout, la réorganisation des services et du travail s’est faite dans l’impréparation, rapportent plusieurs postiers. Il n’y avait pas de plan, pas de masques pendant plusieurs semaines, les consignes ont changé d’une zone à l’autre et d’un jour sur l’autre. « À l’annonce du confinement, la première chose qu’on a demandé, c’est de fermer pendant deux ou trois jours pour pouvoir s’organiser, savoir quelles opérations nous allions continuer à faire, quels bureaux resteraient ouverts, quelles protections nous aurions. Cela nous a été refusé, relate Arnaud Vossier, guichetier et représentant du personnel au CHSCT pour les trois départements Isère, Drôme et Ardèche. Alors, nous nous sommes adaptés tout en travaillant. Dans les premiers jours, la doctrine de la direction était, comme celle du gouvernement, que les masques, c’était pour les malades, et qu’un guichetier, s’il était malade, il rentrait chez lui, et s’il venait travailler, il ne devait pas porter de masque. » Les postiers de Grenoble ont aussi dû bricoler des protections aux guichets avec « des films plastiques récupérés ». Ce n’est que fin mars que des plexiglas leur ont été fournis.

© Pedro Brito Da Fonseca

Les équipements de protection ont tardé à venir partout. « Nous avons fait valoir notre droit de retrait pour avoir du gel hydroalcoolique », dit une factrice de Chambéry. « Ils ont approvisionné au fil de l’eau en masques et en gel. Pour les plexiglas, dans les bureaux de Bretagne, nous ne les avons obtenus que le 2 ou 3 avril. Les guichetiers ont travaillé plus de deux semaines sans », indique Stéphane Gefflot. Pendant ce temps, les cas de Covid testés positifs ou suspectés se multiplient parmi les postiers. Le 27 mars, le syndicat Sud-PTT dit avoir connaissance de plus de 850 cas avérés ou de suspicion de Covid-19 chez des travailleurs de La Poste à travers la France [1].

Sur ce point aussi, la politique de La Poste a changé ces dernières semaines. Stéphane Gefflot rapporte que « pendant la deuxième quinzaine de mars, lorsqu’il y avait une suspicion de Covid chez un postier, on plaçait tout le personnel qui travaillait dans son bureau en confinement. Puis, la direction a dit qu’il fallait identifier quelles relations la personne suspectée avait eu avec ses collègues. Seuls étaient confinés ceux qui avaient passé 15 minutes à parler avec le collègue suspecté de Covid à moins de 30 centimètres. Depuis début avril, plus aucun bureau n’est fermé pour cause de suspicion. »

« Le service minium que La Poste doit fournir, ce n’est quand même pas pour enrichir une boîte comme Amazon ! »

Quelques jours après le début du confinement, pour diminuer les risques de contamination dans les équipes, La Poste réduit les jours de travail des postiers. En conséquence, la distribution du courrier n’a plus lieu que trois jours par semaine. Pour certains facteurs, comme celle de Chambéry ou le guichetier de Grenoble, cette décision était « idiote », « ridicule ». Elle a fait attendre des usagers pour recevoir du courrier, privé des abonnés de la lecture quotidienne de leurs journaux, et elle a excédé les éditeurs de presse papier. Finalement, La Poste est revenue là-dessus aussi. Le courrier est distribué quatre jours par semaine depuis la semaine du 20 avril, avant de repasser bientôt à cinq puis six jours.

D’autres mesures permettant de réduire les risques n’ont été mises en place que parce que les travailleurs ont fait pression. « Il a fallu qu’on insiste pour avoir des prises de service décalées. En temps normal, nous sommes 100 le matin pendant deux heures dans le centre de tri au moment des prises de service. Aujourd’hui, la moitié arrive à 6 h 15, l’autre à 8 h 15. Mais cela a pris deux semaines pour arriver à cela », relate la factrice de Chambéry. Autre question épineuse : quelles opérations fallait-il prioriser, avec moins de bureaux, moins de personnels, et des règles de distanciation qui allongent les temps d’attente à l’entrée des bureaux. « Dans notre bureau, on a bataillé pour définir les besoins vitaux. Car on est inondé par une quantité astronomique de colis. Le service minimum que La Poste doit fournir, ce n’est quand même pas pour enrichir une boîte comme Amazon ! », dénonce Arnaud Vossier, à Grenoble. En Bretagne, « il y a eu une tergiversation pendant les quinze premiers jours, un coup, on faisait de l’affranchissement, un coup on n’en faisait pas. Donc, cela crée des incivilités parce qu’il n’y avait aucune norme. Nous recevions des ordres et des contre-ordres. Alors que les choses vitales, ce sont les prestations sociales, les retraits d’argent et pouvoir venir chercher ses recommandés », détaille Stéphane Gefflot.

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Pour Nicolas Galepides, secrétaire général de Sud-PPT à La Poste, il faut que « les missions de l’entreprise soient définies par l’État, parce que c’est quand même lui la tutelle ». Fin mars, Sud-PTT attaque La Poste en référé, c’est-à-dire en procédure d’urgence, sur cette question et sur la sécurité des postiers pendant la crise du Covid. Le syndicat demande une évaluation des risques professionnels. Le 6 avril, Sud-PTT révèle que l’avocat de la direction de La Poste a fourni, au cours de la procédure, un document attestant que l’entreprise avait en stock 24 millions de masques de protection ! Ce n’est pourtant que quelques jours plus tôt que la plupart des agents avaient commencé à en recevoir. Le 8 avril, devant le Sénat, le PDG de La Poste, Philippe Wahl, se défend en disant qu’« il n’y a pas d’affaire de masques cachés. Ils n’ont jamais été cachés. » Les stocks auraient été constitués au moment de la grippe H1N1, en 2009-2010.

Près de Rennes un centre de tri avec 200 0000 colis et 170 intérimaires

Le 9 avril, le tribunal de Paris rend son jugement sur l’action en référé de Sud-PTT. La justice oblige La Poste à produire un document d’évaluation des risques professionnels du Covid en son sein, comprenant « le recensement de l’ensemble des activités postales estimées essentielles et non essentielles à la vie de la Nation ». « Dès la semaine qui a suivi le jugement, on a vu sur nombre d’ordres du jour de CHSCT cette évaluation des risques professionnels. Depuis le référé, c’est laborieux, mais il y a des avancées concernant les conditions de travail », concède Nicolas Galipedes. Depuis, La Poste réalise des évaluations des risques professionnels (EvRP). Mais Stéphane Gefflot reste très sceptique sur la réelle bonne volonté de la direction : « La semaine dernière, je me suis rendu dans les bureaux pour réclamer les EvRP. Quand on les compare, ils sont totalement identiques ! Ce sont des copié-collés. On ne peut pas avoir les mêmes évaluations des risques quand la configuration des locaux, les effectifs, la population sont différentes. »

Au niveau local, des CHSCT avaient déjà saisi l’inspection du travail avant le jugement du 9 avril. Comme à Moirans, en Isère, ou à Lisieux, dans le Calvados, où l’inspection du travail a mis en demeure la direction de La Poste de protéger les travailleurs (voir cet article de Politis). En Ille-et-Vilaine, les représentants des postiers ont alerté sur la situation au centre de tri du Rheu, près de Rennes. Guillaume Faligot est travailleur de nuit dans ce centre. Il y est aussi délégué du personnel : « L’inspection du travail a ordonné à la direction de la plateforme de faire respecter les mesures barrières et de modifier les procédures d’accueil pour les chauffeurs. Avant, les agents qui accueillaient les chauffeurs n’étaient pas du tout protégés, ils n’avaient pas de masques, et on ne limitait pas le nombre de personnes dans le local qui est pourtant très étroit. »

« La Poste a rouvert des infrastructures non pas en fonction des besoins des usagers, mais de la possibilité de faire du business »

Au centre de tri du Rheu, comme dans les bureaux de poste et dans les sacoches des facteurs, depuis le début du confinement, c’est l’inondation de colis. « Jamais il n’y a eu autant d’envois de colis ! », s’est réjoui Philippe Wahl le 9 avril [2]. « Nous sommes à plus de 200 000 colis par jour, sachant que nous travaillons aussi avec un sous-traitant qui met à disposition un entrepôt où ils font entre 45 000 et 50 000 colis par jour en plus, calcule Guillaume Faligot. L’activité au centre de tri est actuellement égale, voire supérieure à ce qui se passe habituellement pendant la période de Noël. Comme nous avons de l’absentéisme dû à la crise sanitaire, La Poste fait appel à de nombreux intérimaires, environ 170, pour 140 titulaires. En étant aussi nombreux sur la plateforme, c’est très compliqué de respecter les mesures barrières. » En plus, selon le délégué du personnel, les travailleurs du Rheu n’ont été approvisionnés en masques et gants que mi-avril.

Des images prises au centre de tri de Rheu, près de Rennes, mi-avril. ©DR.

Le débat a lieu au sein des travailleurs de La Poste pour savoir s’il ne faudrait pas réduire l’activité de colis pendant le confinement. Pour Nicolas Galepides, le problème est surtout que « La Poste a rouvert des infrastructures non pas en fonction des vrais besoins des usagers, mais en fonction de la possibilité de faire du business ». Le confinement a en fait jeté une lumière crue sur la double injonction faite aux postiers : assurer un service public vital tout en livrant des colis d’Amazon pour faire du chiffre.

Lorsque certains médias les ont accusés de tous les maux, la contradiction a parfois été brutale pour les travailleurs de La Poste, confrontés à la colère des usagers contre l’attente au guichet et le courrier qui n’arrive pas. Arnaud Vossier témoigne qu’« au début, les relations avec les usagers, ça allait. Mais quand les politiques ont commencé à s’y mettre, puis TF1, ça a été très dur. La communication désastreuse au sommet de La Poste nous met en danger ». Agnès Samson, factrice dans le Gers, dit également faire face « à de l’agressivité parfois », mais, ajoute-t-elle, « il y a aussi des gens qui nous disent “bravo, vous êtes un lien important, je vous félicite”. » Le 23 avril, le PDG de la Poste annonçait fièrement que 10 000 bureaux et points relais seraient ouverts à la fin du mois. Ce qu’il n’a pas rappelé, c’est que depuis dix ans, La Poste devenue société anonyme a fermé plus de 3 000 bureaux de poste à travers le pays [3].

Nous avons contacté la direction de La Poste, qui n’a pas répondu à nos questions.

Rachel Knaebel (Basta !), Marie Toulgoat (Politis)

Photo : © Pedro Brito Da Fonseca

- Lire aussi : « La Poste n’est plus qu’un fantôme de service public, c’est une société anonyme, une machine à fric »

Cet article est écrit en collaboration entre Basta ! et l’hebdomadaire Politis.

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