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Épidémie

La psychiatrie au temps du Covid-19 : l’hôpital se replie, une solidarité confinée s’organise

par Mathieu Bellahsen -

Ne pas sortir de sa chambre, limiter les interactions humaines… Ces règles pour lutter contre le coronavirus doivent aussi s’appliquer dans les hôpitaux psychiatriques, où le soin passe avant tout par l’humain. Comment font-ils ? Récit par Mathieu Bellahsen, psychiatre dans un secteur hospitalier de région parisienne. Son service a déjà plusieurs cas de Covid-19.

Depuis bientôt quinze jours, les équipes de psychiatrie, les patients et leurs familles ont du s’adapter à la situation nouvelle qu’impose le confinement de la population. La transmission possible du virus impose des règles strictes dans les lieux de soins allant à rebours de ce qui permet habituellement le soin psychique.

De la banalisation aux premières mesures

Les semaines précédents le confinement, avec la majorité de l’équipe, nous sommes encore dans la banalisation de ce qui se passe à quelques kilomètres de notre hôpital, dans le département voisin de l’Oise. Depuis une quinzaine de jours, un patient délirant porte un masque au motif qu’il ne veut pas être contaminé par nous. Nous mettons ça sur le compte de ses angoisses délirantes... Nous avons tort. Il est juste en avance sur nous.

Puis quelques collègues ne reviennent pas après les vacances scolaires, leurs enfants scolarisés dans l’Oise ne retournent pas à l’école du fait de ce premier confinement. Les témoignages dramatiques venus d’Italie puis de l’Oise se diffusent progressivement et concourent à lever le voile du déni. Le président de la République parle le jeudi 12 mars.

Les pouvoirs publics commencent à prendre des mesures face à la pandémie de Covid-19. Sur fond de pénurie organisée par les politiques publiques et renforcée par le lean management, les discours guerriers des gouvernants se marient aux promesses sans lendemain [1]. Quelques jours plus tard et pour parer au risque mortel que propage le virus sur un système de soin détruit par des politiques abusives et criminelles depuis des années [2], la psychiatrie se confine.

Dès le lundi 16 mars à 9 heures, nous faisons, dans notre service, notre première réunion d’équipe en plein air avec les gestes barrières. Nous réorganisons l’ensemble du secteur, les unités ambulatoires (hôpital de jour, centre d’accueil thérapeutique à temps partiel, centre médico-psychologique) et l’unité d’hospitalisation. Nous décidons de privilégier les accueils physiques nécessaires, les entretiens téléphoniques sans rendez-vous, des visites à domicile régulières et toute initiative pour désamorcer l’angoisse, les crises et les risques d’hospitalisation.

L’enjeu est de maintenir une continuité du lien sous quelque forme que ce soit. Tous les matins, pendant une heure, nous passons en revue tout ce qui a été fait la veille, tout ce qu’il y a à faire pour les patients de toutes les unités. Des initiatives émergent sur proposition du collectif de soin (patients et soignants) dont des groupes dématérialisés, une astreinte téléphonique de soir et de week-end, le soutien aux collègues des Ehpad, aux sans abris confinés dans une structure d’accueil… Les liens téléphoniques plusieurs fois par jour entre les soignants de l’unité d’hospitalisation et de l’ambulatoire se font d’une façon beaucoup plus intense et plus facile. Personne ne rechigne à la tâche étant donné l’enjeu de vie et de mort, physique et psychique.

Du côté de l’unité d’hospitalisation, alors que la pratique des réunions « soignants-soignés » est un organisateur de la vie collective pour parler de l’ambiance et la traiter, nous informons les patients que nous allons prendre des mesures radicalement différentes de nos habitudes. En une semaine, tous les acquis des années précédentes sont remis en cause pour respecter les règles « covidiennes » : fermeture de la porte du service (l’unité a sa porte ouverte depuis plus de sept ans), arrêt des temps collectifs, arrêt des activités thérapeutiques dans l’établissement, arrêt du self commun entre les professionnels de l’établissement, patients et étudiants infirmiers. Tout ce qui concourt à faire lien et à traiter l’aliénation du lieu de soin est mis en suspens. Nous organisons quelques sorties accompagnées dans le parc pour garder un minimum de circulation avant que celles-ci ne soient rendues impossibles par le confinement général de l’unité.

Comme beaucoup, nous pensons que nous allons passer à travers les gouttes du virus. Et puis le premier cas arrive dans notre unité. Et puis trois autres très peu de temps après. Non seulement la porte est fermée mais chaque personne doit rester confinée dans sa chambre. Des personnes dont le repli est pathologique n’ont pas de problème pour s’y accommoder (il est fort à parier que nous en subirons les conséquences psychiques dans quelques temps). D’autres, qui sont submergées d’angoisses habituellement les mettent en sommeil, prennent soin des soignants, demandent comment nous allons.

Les permissions sont arrêtées, les visites des proches sont suspendues. L’hôpital psychiatrique se replie. Heureusement, les associations loi 1901 sont encore présentes dans notre établissement. Le club thérapeutique prend le relais pour les achats du quotidien alors que plus personne ne peut sortir de l’établissement pour retirer de l’argent, pour acheter quelques vivres. Une solidarité confinée s’organise. La wifi devient en libre accès, les entorses à la loi Evin sont officialisées : les patients peuvent fumer en chambre accompagnés d’un soignant. Une patiente peut même dire : « C’est bien ce confinement, c’est comme à l’hôtel : on nous apporte notre petit déjeuner en chambre ainsi que nos repas. Les soignants sont très bien, on peut même fumer en chambre… Accompagné hein ! » Et certaines prises de position vont nous soutenir dans ces choix comme celle du Contrôleur général des lieux de privation de libertés [3]. Nous n’avons que très peu de matériel, beaucoup d’inconnues, peu de connaissance et beaucoup d’angoisses.

Le Covid arrive : rhabillez-vous !

À l’hôpital, en fonction de la forme et de la couleur du vêtement, vous pouvez avoir une idée du grade hiérarchique de la personne. En psychiatrie, la contestation du pouvoir psychiatrique disciplinaire s’est aussi faite par une révolution vestimentaire. Il aura fallu des années pour que « tombent des blouses », que ce soit les blouses des soignants ou les pyjamas des patients. Des années pour défaire cette matérialisation des barrières que l’on peut revêtir physiquement pour mieux les mettre psychiquement entre soi et l’autre afin de parer à la rencontre avec des existences fracturées voire brisées.

Ces formes de l’ancien pouvoir psychiatrique (qui n’avaient pas attendues le Covid pour revenir dans un nombre croissant d’endroits) ressurgissent avec le cortège de tout ce que nous dénoncions juste avant : le refus du contact humain. Cela se traduit dans certaines pratiques par le refus des mains serrées, des sourires, des gestes d’affection, du partage de la vie quotidienne lors des repas, des activités, des temps informels.

Le coronavirus fait refleurir les blouses blanches, puis les charlottes, les masques et les surblouses. Et nous commençons à nous plaindre de leur nombre insuffisant. Inimaginable quelques jours plus tôt.

Les mesures de distanciation sociale, habituellement mesures défensives des soignants pour empêcher la rencontre avec le patient, sont désormais une absolue nécessité. Nous les respectons scrupuleusement avec le peu de matériel que nous avons.

Nous mangions avec les mêmes couverts que les patients lors des repas thérapeutiques, nous partagions les mêmes repas dans les mêmes plats même si la cuisine de l’hôpital n’était que peu ragoutante. Désormais, le renversement coronavirien nous dicte les mesures inverses, pour préserver la santé. Inimaginable quelques mois plus tôt.

Préparer la catastrophe à venir

Pour faire face à la vague à venir, dans l’hôpital, nous réorganisons nos unités de secteur psychiatrique avec des unités par degré de pathologie, somatiques celles-là : suspect Covid, Covid confirmé...

Concrètement, nous avons mis en place dans l’urgence une première unité Covid dans notre hôpital psychiatrique de campagne, loin de tout, sans plateau technique. Très vite, quatre de nos patients sont dans cette unité dont l’un d’eux en mauvaise forme physique. Alors que certaines de ses constantes ne sont pas bonnes, les secours refusent de le transférer dans un hôpital général. Il n’y a quasiment plus de lits en unité Covid dans les hôpitaux généraux alentours, plus de place en réanimation. Finalement, il va mieux. Mais si l’un des nôtres a besoin de soins intensifs ?

Devant cette situation de la catastrophe en cours et à venir, la directrice et les soignants de l’hôpital général avec qui nous sommes en « direction commune » acceptent immédiatement de transférer cette unité Covid pour les patients psys au sein de leur hôpital général à 40 kilomètres de là, dans un autre département. Cette solidarité concrète tempère les peurs de reviviscences eugénistes. Et dans ce moment, ce n’est pas rien. C’est même tout à fait essentiel.

Pour autant, les discours sur la saturation à venir dans tous les services, le tri de ceux qui vivront et ceux qui mourront se fait de plus en plus pressant. Rappelons que ces choix impossibles ne sont pas les nôtres en tant que soignants même si en bout de course ce sont les soignants qui les assument. Ce cadre de choix, nous en sommes collectivement responsables en tant que citoyens quand on s’accommode toujours plus à l’idée que l’organisateur suprême de la société c’est la concurrence, l’argent et la finance.

Ce qui a présidé à ce genre de choix définitif (qui va vivre, qui va-t-on laisser mourir), est le cadre néolibéral mûri depuis des années avec toutes ces réformes. Voilà le réel des éléments de langage, de la communication et de la langue positive de ces réformes promouvant l’égalité, l’universalité, la santé… Le réel de ces mots, ce sont les morts consécutifs à ces choix enrobés de novlangue managériale. Qui est responsable de ces choix impossibles, délétères, cruels, si ce n’est l’évolution néolibérale de la société et ceux qui ont endossé ses habits de luxe et de mépris ?

Partages et solidarités nouvelles

Les règles de distanciation sociale et de confinement s’imposent à nous toutes et tous. Elles nous imposent de revenir en arrière sur tout ce que nous considérons comme possiblement thérapeutique en psychiatrie. Elle créent aussi des renversements dans un moment où nous partageons tous la catastrophe. Et peut être que de ce partage et des solidarités nouvelles qui émergent pouvons nous dès à présent, au cœur même de la tourmente, inventer des liens nouveaux. La psychiatrie est sensible aux catastrophes. S’y côtoient le pire et le meilleur. A nous collectivement de faire pencher la balance pour le second terme.

Aux côtés des enseignements généraux que nous tirerons de cette crise (la nécessité de repenser intégralement l’institution de la société, le rapport à l’espace et au temps, au travail, à l’argent etc.), d’ores et déjà des pistes pour les pratiques s’ouvrent, à nous de soutenir leur émergence collectivement.

Mathieu Bellahsen

Mathieu Bellahsen est psychiatre de secteur à l’hôpital public, auteur de La Santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle (La Fabrique, 2014) et co-auteur de La Révolte de la psychiatrie. Les ripostes à la catastrophe gestionnaire (la Découverte, 2020).

L’intégralité de ce texte "Psychiatrie confinée et nouvelle anti psychiatrie Covidienne" est à lire sur le blog de Mathieu Bellahsen sur Mediapart. Nous en publions ici une partie avec son autorisation.

Photo : © Pedro Brito Da Fonseca