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Agro-business

« Pouloducs », élevages intensifs, aliments importés : les dérives de l’œuf bio industriel

par Sophie Chapelle -

Des élevages industriels de poules pondeuses bio apparaissent en France, encouragés par un règlement européen qui n’impose aucune limite de taille. Sur le terrain, les agriculteurs et organisations soucieux de préserver les petits élevages et les valeurs fondamentales de l’agriculture bio lancent l’alerte.

C’est un marché en pleine expansion. Un œuf sur cinq vendu aujourd’hui dans l’hexagone provient d’un élevage labellisé en agriculture biologique [1]. A la différence des poules élevées en cage ou « au sol », qui ne voient ni soleil ni herbe, celles élevées en plein air, en bio ou label rouge, ont accès à un parcours extérieur. Ces élevages peuvent cependant être assez imposants : la majorité des œufs bio vendus en grande surface proviennent d’exploitations comptant au minimum 3000 poules [2]. Et les fermes qui se spécialisent en œufs bio ont en général des élevages trois fois plus grands.

La tendance ces dernières années est même à l’agrandissement. « Des élevages de plus de 15 000 poules pondeuses biologiques sont apparus en France ces dernières années. Ils ne représentent encore que 2% des exploitations mais déjà 20% du cheptel », alertait la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) début 2019. Jusqu’où ira cette course à l’agrandissement ?

Les exploitations géantes légalisées par un nouveau règlement

Un nouveau règlement européen de l’agriculture biologique a été voté en mai 2018 et entrera en vigueur en 2021. Il pourrait accélérer l’industrialisation des élevages. Le règlement précédent prévoyait 3000 poules pondeuses par bâtiment. « Cela a été interprété de manière large par des États membres qui l’ont traduit par "3000 poules pondeuses par salle d’élevage" », observe Fiona Marty, chargée des affaires européennes à la Fnab. Le terme « bâtiment » a ainsi été remplacé par « compartiment » dans le nouveau règlement.

Un éleveur peut ainsi concevoir un bâtiment avec quatre « compartiments », séparés par des cloisons, abritant chacun 3000 poules. Total : 12 000 gallinacées pondeuses, dont les œufs pourront être sans problème labellisés bio... Sachant que l’éleveur peut construire d’autres bâtiments, pour accueillir encore plus de poulaillers géants. « Ça légalise les dérives que l’on voit déjà sur le terrain, constate David Léger, secrétaire national de la Fnab en charge de la filière volailles. En Italie, il y a un élevage bio de 100 000 poules, vous imaginez ? Ne pas mettre de taille maximale sur les élevages de poules pondeuses bio n’a pas de sens ! On va vers des systèmes invraisemblables. »

« Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir du bio ? »

Des entreprises comme Sanders, leader français des aliments composés pour animaux et marque du groupe Avril, se sont déjà engouffrés dans la brèche, comme en témoigne Jean Marc Restif, administrateur du groupement des agriculteurs biologiques en Ille-et-Vilaine (AgroBio35). Engagé dans la bio depuis vingt ans, il siège dans une commission en charge de valider les projets d’installation et d’agrandissement dans son département [3]. « On a récemment vu passer un dossier avec un projet industriel de 24 000 poules pondeuses où le bâtiment faisait 4000 m2 », alerte-t-il.

Outre la taille gigantesque, assimilable à ses yeux à de la bio industrielle, Jean-Marc Restif déplore le modèle « clé en main » associé à ce projet. Dans le cadre d’un contrat dit de « prestation », le producteur s’engage à acheter le bâtiment, les poussins et l’aliment auprès d’une entreprise. Cette dernière, en contrepartie, lui achète toute sa production d’œufs à un prix « garanti » sur une durée déterminée. « Les producteurs ne discutent rien, ils sont juste libres de signer en bas du contrat. Ce modèle n’est pas durable et ne privilégie ni l’éleveur, ni le consommateur. Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir de la bio ? », alerte Jean-Marc Restif.

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« On nourrit les poules avec des céréales qui viennent de l’inconnu »

La cohérence globale de ces immenses élevages est également mise en cause. Selon la réglementation, pour être considérée comme élevée « en plein air », chaque poule nécessite 4 m2 de terrain. Un poulailler géant de 24 000 pondeuses doit donc disposer d’un terrain de 9,6 hectares pour que la volaille puisse s’y promener et picorer. Pour atteindre de telles surfaces, on voit désormais apparaître des « pouloducs » : des tunnels sous les routes sensés être empruntés par les poules, pour circuler d’un terrain à un autre ! « Une poule n’est pas un bovin, s’emporte David Léger, qui élève 1800 poules pondeuses bio. C’est un animal qui a besoin d’avoir des repères pour s’éloigner du bâtiment, de se sentir protégé par des haies ou des arbres. Un parcours à découvert, ça ne fonctionne pas. » Or, la réglementation actuelle ne prévoit pas d’obligation pour aménager le parcours, ce qui peut avoir d’autres conséquences. « Les poules restent autour du bâtiment. Cela implique une sur-concentration en azote, à cause de leurs déjections, illustre Jean-Marc Restif. De telles densités d’animaux provoquent des risques sanitaires. »

L’inquiétude de Jean-Marc Restif concerne aussi la perte du « lien au sol ». « La cohérence entre la plante, l’animal et le sol, c’est l’esprit dominant de la philosophie de la bio et c’est fondamental. » Ainsi, la réglementation invite à ce qu’au moins 20 % de l’alimentation soit issue de la ferme ou, à défaut, produit dans la même région administrative. Mais ce n’est pas une obligation...

« Certains s’engouffrent dans cette faille, note David Léger. Il y a beaucoup d’agriculteurs et d’opérateurs sur le marché bio qui viennent du conventionnel et qui n’ont pas compris ce qu’était le bio. » Résultat, alors que la production céréalière bio est insuffisante en France, la part d’aliments importés tend à augmenter. En 2017, une enquête réalisée par la Fnab montrait que plus de 60 % des élevages de poules pondeuses bio étaient dans l’incapacité de produire un minimum de 20 % des aliments destinés à nourrir leurs volailles. « On nourrit les poules avec des céréales qui viennent de l’inconnu. Ce n’est plus du local. Et ça échappe aux producteurs », déplore Jean-Marc Restif.

« Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules, plutôt que 24 000 poules et un seul producteur »

Résultat de ces dérives : le Label Rouge pour les œufs est plus exigeant que le label bio. Il limite les élevages à 6000 poules par bâtiment et à un maximum de deux bâtiments par ferme – soit 12 000 poules maximum par exploitation. « Il y a vraiment un risque que la bio soit décrédibilisée et qu’on perde la confiance des consommateurs ! », estime Jean-Marc Restif. Selon lui, avec un élevage entre 1000 et 3000 poules, avec vente directe et circuit court, un producteur peut espérer dégager entre 30 000 et 50 000 euros de revenu par an. Et si l’on vend exclusivement ses œufs en grande surface, un élevage de 6000 poules en bio suffit pour dégager 1,5 smic par mois. Nul besoin, donc, d’un élevage industriel pour s’en sortir économiquement. « Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules pondeuses, plutôt que 24 000 poules avec un seul producteur », défend t-il.

Pour l’heure, les négociations se poursuivent à Bruxelles sur les « actes secondaires » du règlement biologique européen. « Ils discutent des détails techniques pour compléter les principes », précise Fiona Marty de la Fnab, qui bataille avec son organisation pour réintroduire la limitation de la taille des bâtiments. C’est en octobre que les États membres prévoient de voter le texte final proposé par la commission européenne.

« Alors que le règlement européen nous échappe, nous prévoyons dans les semaines à venir des rencontres avec les grandes surfaces, souligne David Léger. Ce sont elles qui gèrent les contrats avec les centres de conditionnement. Elles peuvent imposer des limites sur la taille des élevages, le lien au sol, l’aménagement des parcours... On n’a pas le droit aux dérives, il faut imposer une bio cohérente ! »

Les œufs issus de cages « aménagées » restent les plus consommés par les ménages

Si de plus en plus d’enseignes s’engagent à bannir les œufs de poules élevées en cage [4], les ménages continuent encore de privilégier les œufs issus de cages dites « aménagées » (48% des achats des ménages en 2018). Celles-ci sont un peu moins minuscules que les cages conventionnels, et prévoient quelques aménagements supplémentaires [5]. Les œufs de plein air et Label Rouge arrivent en deuxième position à 32% des parts de marché, suivis des œufs bio (17 %) puis des œufs issus de poules élevées au sol (3%).

Pour s’y retrouver, il est inscrit sur chaque œuf un code qui correspond aux conditions de vie de la poule qui l’a pondu – le code « 3 » pour les poules en cage, « 2 » pour les poules « au sol », qui restent cependant confinées dans des bâtiments fermés, « 1 » pour celles élevées en plein air et « 0 » pour les œufs bio. Face aux dérives de la filière, un code qui distingue la bio-industrielle de la bio « fermière » [6] ou « paysanne » pourrait être utile. Privilégier l’achat en « Amap » (association entre consommateurs et producteurs), à la ferme ou sur les marchés est aussi une façon pour le consommateur de soutenir une agriculture biologique locale plus « cohérente ». Selon la Fnab, la moitié des producteurs en poules pondeuses bio en vente directe ont des élevages de moins de 500 poules.

Sophie Chapelle (texte et photo)