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Amérique latine

Au Brésil, des révélations étayent l’hypothèse d’une manipulation politico-judiciaire pour faire élire l’extrême droite

par Rachel Knaebel -

Le site d’informations indépendant The Intercept a publié des conversations tenues sur la messagerie cryptée Telegram entre des magistrats brésiliens, dont l’ancien juge Sergio Moro devenu ministre de la Justice de l’actuel gouvernement d’extrême droite. Il en ressort que le procureur en charge de l’affaire impliquant l’ancien président de gauche Lula émettait des doutes sur la véracité des éléments qui ont fait condamner et mené Lula en prison, l’empêchant de se représenter. D’autre part, les magistrats auraient manoeuvré pour faire interdire une interview de Lula, quelques semaines avant l’élection présidentielle d’octobre 2018. Les auteurs de ces révélations, qui ont provoqué un séisme au Brésil, sont désormais la cible de nombreuses menaces.

Il est le juge qui a fait emprisonner l’ancien président brésilien Lula da Silva – ce qui a empêché ce dernier de se présenter à l’élection présidentielle de 2018. Il est ensuite devenu le ministre de la Justice du nouveau président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Considéré par certains comme un « héros » des opérations anti-corruption, le juge Sergio Moro se retrouve désormais lui-même au cœur d’un scandale politico-judiciaire. Des révélations remettent en cause son honnêteté et son impartialité dans sa bataille judiciaire pour faire incarcérer l’ancien président de gauche brésilien.

Le 9 juin, le site d’informations indépendant The Intercept Brasil – l’édition brésilienne du site fondé par le journaliste états-unien Glenn Greenwald, célèbre pour avoir participé aux révélations sur les programme de surveillance de masse des services secrets états-uniens – a rendu publiques des conversations entre l’ancien juge et des procureurs brésiliens. Ces discussions se sont déroulées sur la messagerie cryptée Telegram, pendant la vaste opération anti-corruption « Lava Jato », du nom d’un système de financement illégal impliquant de nombreux élus et partis politiques au Brésil. Initiée sous la présidence de Dilma Roussef (Parti des travailleurs, PT), qui avait succédé à Lula, Lava jato est la première opération anti-corruption d’ampleur, dans un contexte où la justice a gagné en indépendance. C’est dans ce cadre que Lula a été condamné en janvier 2018 à plus de douze ans de prison. Il était accusé d’avoir bénéficié de largesses d’entreprises du BTP, en l’occurrence un appartement triplex à São Paulo.

Sergio Moro devenant le ministre de la justice du président Bolsonaro, la question de sa probité s’est posée. Car, par son acharnement à faire condamner et emprisonner Lula, le juge a rendu un grand service à Jair Bolsonaro, débarrassé d’un rival en mesure de le battre à l’élection présidentielle. « Son exclusion de l’élection, basée sur la décision de Moro, a été un élément clé pour ouvrir le chemin à la victoire de Bolsonaro, souligne le journaliste João Filho, de The Intercept. Il y avait déjà des indices selon lesquels existait une collusion politique entre les procureurs et un juge qui agissait en fait pour influencer le jeu politique et manipuler l’opinion. Il en manquait la preuve flagrante. Ce n’est plus le cas », poursuit le journal en ligne.

« Les procès de cette opération sont contaminés par des intérêts politiques »

Il y a plusieurs semaines, The Intercept a reçu d’une source anonyme une masse d’archives de ces échanges tenus sur Telegram entre 2015 et 2018. Parmi eux, une conversation de 2016 dans laquelle le procureur en chef de l’opération Lava Jato, Deltan Dallagnol, doute des preuves sur lesquelles se base l’accusation contre Lula. Dans une autre conversation, qui se déroule en 2018, quelques semaines seulement avant l’élection présidentielle, le procureur et d’autres de ses collègues évoquent une interview que Lula doit accorder à des journaux brésiliens. Ils envisagent de l’interdire par crainte que cela « ne fasse élire Haddad » – le candidat de gauche à la présidentielle, remplaçant Lula – ou permette « un retour du PT » au pouvoir, écrit The Intercept. L’interview n’aura jamais lieu. Et Fernando Haddad sera battu au second tour par Jair Bolsonaro.

Un extrait des messages entre le juge Moro et le procureur Dallagnol, en portugais et traduit en anglais :

Les archives révèlent ainsi « que les procureurs de Lava Jato, qui ont passé des années à insister sur le fait qu’ils étaient apolitiques, ont en fait travaillé à empêcher que le Parti des travailleurs gagne l’élection présidentielle de 2018 ». Pour le site, ces conversations indiquent aussi que « l’accusé (Lula) n’a pas eu droit à un jugement juste et impartial ».

Dans une autre conversation, d’avril 2017 cette fois, le juge Sergio Moro et le procureur Dallagnol échangent sur des investigations ouvertes contre un autre ancien président, Fernando Henrique Cardoso (président du Brésil de 1995 jusqu’à la première élection de Lula, en 2002), qui est lui issu d’un parti de droite, le PSDB. « À l’époque, Lava Jato était attaquée par des membres du PT et de groupes de gauche, qui accusaient l’opération d’être sélective dans ses cibles, et de préserver les politiciens du PSDB », rappelle The Intercept. C’est alors que les juges envisagent de lancer une enquête contre Cardoso. Mais, dans la conversation rapportée par le journal, le juge Moro n’est pas emballé par l’idée : il ne veut « pas se froisser avec quelqu’un dont le soutien est important ».

Ces échanges, note le site d’information, ne remettent pas en cause les fondements de l’opération anti-corruption ni n’innocente tous ses accusés – des responsables de grandes entreprises comme des dizaines de politiciens. « Cela prouve juste que les procès de cette opération sont contaminés par des intérêts politiques. » En clair, l’ancien président Lula aurait été victime d’une cabale politico-judiciaire sur la foi d’accusations de corruption pas forcément très solides. Un traitement qui a été épargné à d’autres personnalités politiques de droite et aux patrons d’entreprises mis en cause.

Le procureur en chef de l’opération Lava Jato. Delton Dallagnol. CC PT via Flickr.

La défense de Moro : il s’agit de hackers malhonnêtes

Suite à ces premières révélations [1], Sergio Moro a d’abord minimisé la portée des propos, puis dénoncé l’œuvre de hackers, et mis en cause la véracité des messages. Le ministre a tout de même dû s’expliquer devant le Sénat brésilien le 19 juin. L’explication a duré neuf heures ! « Il a répété 35 fois que les enquêteurs et l’opération Lava Jato étaient victimes de groupes criminels de hackers », rapporte le journal El País Brasil dans son compte-rendu de l’audition. Cette ligne de défense – des hackers qui auraient modifié les messages – a été reprise par le puissant groupe de presse Globo.

Les représailles ne se sont pas fait attendre. Glenn Greenwald, le fondateur de The Intercept, qui vit au Brésil depuis des années, subit de violentes attaques. Des pétitions en ligne ont été lancées sur des sites comme Change et Avaaz pour demander son expulsion, voire son emprisonnement. « Sur les réseaux sociaux, les insultes, dénonciations calomnieuses et menaces de mort se sont répandues comme une traînée de poudre, étayées par des informations fallacieuses visant à décrédibiliser le travail de la rédaction de The Intercept et le journaliste américain Glenn Greenwald, lauréat du prix Pulitzer 2014, a alerté Reporters sans frontières. Le député fédéral David Miranda, époux de Glenn Greenwald, a porté plainte et a rendu public certains des messages sordides et menaces de mort reçus après les révélations du journal ».

Rachel Knaebel

Lire sur The Intercept :
- En anglais
- En portuguais

Photo de une : Jair Bolsonaro et le juge Sergio Moro, le 1er janvier 2019, lors de l’investiture du président d’extrême droite / CC Ministério da Justiça e Segurança Pública (Brésil).