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Justice

« A France Télécom, dès 2007, tous les indicateurs étaient au rouge »

par Claire Robert, Selma Reggui -

En ce moment, et jusqu’au 12 juillet, se tient à Paris le procès d’anciens hauts dirigeants de la multinationale France Télécom, devenue Orange, accusés de harcèlement moral par une centaine de parties civiles. Pour rendre compte de ce procès exceptionnel, Basta ! et « la petite boîte à outils » de l’Union syndicale Solidaires vous proposent un suivi régulier des audiences par des chercheurs, écrivains, syndicalistes et dessinateurs. En ce 5ème jour de procès, voici les impressions d’audience de Selma Reggui, sociologue, intervenante en santé au travail depuis près de 20 ans.

13 mai 2019, 13h30, salle 2.01 : « Mesdames et Messieurs, l’audience est reprise. Vous pouvez vous asseoir »

Acte 1, scène 1 : la parole est donnée, à sa demande, à Louis-Pierre Wenes [1].

« Merci Madame la Présidente ». Et à la barre, il réfute. Il réfute des affirmations de témoins précédemment entendus : Patrick Ackermann, Sylvie Catala, Jean-Claude Delgennes, Christophe Dejours (Voir les chroniques précédentes ici et ici).

Et des réfutations il y en a eu, notamment :

Non, pas de sous-traitance pour remplacer les départs. « Ce serait totalement irrationnel de notre part. » Les chiffres sont assénés : ceux de 2007, 2008, 2009. Et leur sentence tombe : pas de variation significative de la sous-traitance.
Non, pas de fermetures de sites faites de façon désordonnée ou irrationnelle. « À chaque fois ça se faisait en tenant compte des impératifs des salariés. »
Non, Act (Déclinaison du plan NExt) ce n’était pas pour faire partir les gens, c’était un « accompagnement ».
Non, pas de néo-taylorisation ni de néo-centralisation excessive. Le mode taylorisé a été abandonné dans les années 70, il n’y en a plus en Occident, nous dit-il.
Non, la créativité individuelle n’a pas été brimée, les « collaborateurs » ne sont pas devenus « exécutants ». Pour preuve : un jour, un collaborateur lui montre une pile de papiers et dit : « je dois trouver la réponse là-dedans, et j’ai bien du mal... » Le prévenu joint le geste à la parole, la pile apparaît, épaisse, et la solution évidente : mettre en place un système informatique, qui s’est avéré efficace dans 90% des cas, nous dit-il.

« Le lean management est un système qui repose sur l’humain »

Retrait d’initiative ? Pas du tout : des niveaux 1 sur des marguerites, et des niveaux 2 pour les problèmes les plus compliqués, terrain idéal de prise d’initiatives... Conclusion : « Je ne vois pas comment je porte atteinte à la qualité du travail de mes collaborateurs, je crois plutôt que je suis en train de les aider. »
Vraiment non, la créativité n’a pas été brimée, autre preuve : IdClic, mis en œuvre par un « expert ». Et l’exemple suit : il est question du montage d’armoires, de socle en béton, et de créativité. « Ça parait ridicule mais personne n’y avait pensé. » Et d’ajouter : « J’ai plein d’autres exemples. » Mais il ne les dira pas.

Non, les entretiens individuels ne cassent pas les équipes, ne créent pas de compétition, ça sert à « comprendre ce que [le collaborateur] fait, s’il a besoin d’aide »... Le prévenu avance d’abord une caution : la pratique de l’entretien individuel existe dans 91% des entreprises et a été introduite dans les années 90 dans la fonction publique. Puis une supposée preuve : cet entretien salvateur, pendant lequel un collaborateur a fini par parler d’un problème, important, personnel, prioritaire. Non, les cellules d’écoute ne doivent pas être traitées de haut. « Oui c’est de la prévention tertiaire mais un constat : 262 salariés ont saisi la cellule d’écoute, 116 cas résolus. » Non, avec le Lean management, « pas de séances d’autocritique où le responsable se fait taper dessus (...). C’est un système qui repose sur l’humain », nous dit Louis-Pierre Wenes. La réfutation cesse.

Acte 1, scène 2 : la Présidente veut comprendre ce qui s’est passé au cours de la période 2002-2005.

Elle souhaite que les prévenus nous éclairent, d’abord sur les effectifs parce qu’il y a cet écart entre les chiffres de Technologia et le bilan social. Elle demande des explications. Olivier Barberot vient à la barre. Il parle. Il parle. Mais l’importance de l’écart résiste. Au sujet des effectifs, nous en resterons là. Les questions se poursuivent, nombreuses : sur ce qu’est précisément un changement de situation, s’il impliquait oui ou non un changement de métier ; sur le caractère oui ou non obligatoire et oui ou non effectif du passage en Commission Administrative Paritaire, et pour qui ; sur la commission de conciliation, dont on ne voit aucune trace du travail fait ; sur ce qu’est précisément une modification substantielle du contrat de travail pour un salarié de droit privé à France Telecom ; sur la procédure précise applicable lorsque le poste d’un technicien devait disparaître, et sur celle en cas d’expression d’un refus ; sur l’existence oui ou non de changements dans les procédures applicables aux fonctionnaires ; sur la formation existante avant Next et Act ; sur la mise en place des Instances Représentatives du Personnel et leur évolution avec les réorganisations ; sur qui dirigeait à telle époque telle structure ; sur cet aide-mémoire de 11 pages du 17 avril 2001 relatif à la conduite du changement ; sur ce document de l’Institut des métiers de France Telecom ; sur les réorganisations et déménagements : constituent-ils oui ou non une source de risques ; sur le Document Unique d’Evaluation des Risques Professionnels, sur ce qui y était ou non inscrit...

Olivier Barberot à la barre

Les réponses des prévenus me frappent : du discours construit il y en a eu, mais de la précision moins, beaucoup moins. Et une tonalité domine : « à cette époque je n’étais pas aux manettes » ; « en 2001 je n’étais pas là » ; « non je ne connais pas ce document » ; « je peux difficilement commenter ce document » ; « j’imagine, je peux me tromper ».

17h06, entracte, une demi-heure.

Acte 2, scène 1 : Fabienne Viala, militante syndicale CGT, s’avance à la barre.

« Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? »
Elle dit qu’elle le fera, et ses mots résonnent.
Elle parle de « gestion par le stress », de « suicides », d’une direction « qui savait les effets de ses choix et décisions », qui « a fait le choix de ne pas traiter les causes du mal ». Elle raconte les demandes d’ordres du jour portant sur les risques psychosociaux et suicidaire, refusées par la direction, parce que « il fallait gagner du temps pour faire passer tous les projets ». Elle souligne que dès 2007, et même avant, tous les indicateurs étaient au rouge, donne des chiffres, et indique des altérations de la santé inscrites au bilan de médecins du travail.

Elle parle des CHSCT qui ne pouvaient pas remplir leur rôle en raison de dossiers présentés incomplets. Elle parle des luttes des personnels, cite des villes, souligne que certains ont même proposé des projets alternatifs, refusés par la direction. Elle lit un droit d’alerte déposé à l’époque pour « mise en danger de la santé » et souligne qu’il comportait une demande d’évaluation du stress et de son intégration dans le Document Unique. Mais sans réponse de la direction. Elle évoque le suicide en 2008 d’une collègue à Blois, la demande faite alors à la direction d’une réunion portant notamment sur les risques psychosociaux, que la direction refuse. Elle poursuit par la déclaration syndicale commune de juin 2008 : « 5 suicides et plusieurs tentatives, des pressions incessantes, des hommes réduits à des machines, des salariés de plus en plus fragilisés, déstabilisés ».

Elle souligne l’inexistence d’une prévention primaire. Elle parle de plusieurs médecins qui ont démissionné de l’entreprise. Elle arrive à 2010, le 10 septembre, quand la direction annonce enfin en réunion la suspension des mobilités : « trois ans pour une reconnaissance de la situation inacceptable dans l’entreprise ». Elle poursuit : « deux jours après, le 12 septembre, une jeune collègue de 32 ans s’est donné la mort ». Janvier 2010 : Technologia est venu rendre ses conclusions. C’est par ce fait que la déclaration de Fabienne Viala s’achève.

Interrogée d’abord par les avocats des parties civiles, elle confirme la convergence des organisations syndicales, notamment sur la demande d’inscription des risques psychosociaux et suicidaire à l’ordre du jour des réunions, redit le mutisme de la direction, insiste sur l’absence de prévention primaire, explique pourquoi les cellules d’écoute étaient syndicalement contestées et évoque les « vives réserves » émises par l’ordre des médecins. « La direction avait besoin du label d’un médecin », déclare-t-elle. Elle l’affirme : « la direction a choisi le rapport de force, a choisi de passer en force. » Elle évoque des ressources humaines réduites ou éloignées et la difficulté consécutive de trouver un interlocuteur. Elle souligne que la commission stress ne produisait pas de procès-verbaux, mais des comptes rendus, rédigés par la direction. Elle revient sur le « choix » fait par la direction de ne pas répondre, ajoute : « c’est assez terrible d’avoir un mur en face de soi », et ajoute encore : « elle sait que ça génère de la souffrance et des suicides dans les services. »

Les avocats des prévenus contre-attaquent : pas de remarques des militants syndicaux sur les comptes rendus de réunions donc ils étaient d’accord sur ces comptes rendus. Fabienne Viala répond fermement : « Madame, la validation se fait par un vote. Il n’y avait pas de vote. » Et pourquoi la CGT, en 2003, s’est opposée au projet de loi ? Fabienne Viala explique la lutte contre les privatisations.
Et pourquoi la CGT n’a pas signé l’accord CFC de 96 ? Fabienne Viala ne se démonte pas : « Je pense que c’est parce que c’était un mauvais accord Monsieur. » Et puis cette longue tirade, du côté de la défense, sur cet expert qui dit qu’ailleurs aussi ce sont préventions secondaire et tertiaire qui sont pratiquées.

Tentatives de déstabilisation et de discrédit

Fabienne Viala réplique : « Ce n’est pas une raison pour ne pas faire de la prévention primaire », et d’ajouter que France Telecom aurait dû donner l’exemple, avant de conclure : « L’entreprise avait la possibilité de le faire, elle ne l’a pas fait. » L’une des dernières charges, il fallait l’oser. À Fabienne Viala sont d’abord renvoyés les « mots très durs » qu’elle venait d’avoir envers la direction : choix de ne pas traiter les causes du mal, le mur face à soi, la direction qui avait choisi le rapport de force. Puis une question : « Est-ce que la CGT a exercé son droit de grève ? » Et les avocats de la défense s’excitent : pas de grèves, pas au niveau national, pas avant ce fameux 10 septembre. Comprenne qui pourra.

Les tentatives de déstabilisation et de discrédit, il y en a eu d’autres. Fabienne Viala s’éloigne, la scène 2 du deuxième acte commence, technique. Ma concentration faiblit. Je m’applique, en vain. Je quitte la salle 2.01. Il est 19h30. Sur le chemin du retour, les souvenirs affluent : celui de mes années universitaires et de l’étude de la régularité statistique qu’un contre-exemple ne saurait réfuter, celui de ce récent rapport d’expertise truffé de références sur le lien entre Lean management et altérations de la santé. Le souvenir des récits de centaines de salariés d’autres entreprises, qui disent l’industrialisation du travail, la répétitivité qui s’en suit, la monotonie donc aussi, et la pénibilité. Qui racontent les démarches faussement participatives, les dégâts de l’évaluation, la casse des solidarités. Qui racontent comment les organisations du travail dictées par une logique de profit les broient. Mais aussi et surtout, le souvenir de celles et ceux qui résistent, autant que possible, espérant qu’un jour justice sera rendue.

Selma Reggui

Dessins : Claire Robert

Le site du procès de l’union syndicale Solidaires.