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Travail

Face aux cadences infernales, des agriculteurs retrouvent le temps de souffler et de partir en congés

par Sophie Chapelle -

Certaines professions ne connaissent pas les jours fériés. Les agriculteurs, notamment les éleveurs, ont souvent un emploi du temps infernal. Il n’y a pourtant pas de fatalité : ils aspirent, eux aussi, à retrouver le temps de souffler. En milieu rural, les expériences foisonnent pour trouver des solutions pour les fermes : service de remplacement, aides de la MSA, robotisation, monotraite, groupements agricoles communs, mutualisation de la production, ou encore points de vente collectifs... Voici l’histoire de paysannes et paysans qui reprennent la main sur leur vie.

C’est une frange de la population qui rétrécit de façon vertigineuse. Entre 1988 et 2013, la population active agricole a été divisée par deux, passant sous la barre d’un million de personnes. Les derniers chiffres de la Mutualité sociale agricole (MSA) montrent que le nombre de chefs d’exploitation continue de baisser en 2017 [1]. « La moitié d’entre eux, dans les dix ans à venir, arriveront à l’âge de la retraite », alerte le président de la Fédération des associations pour le développement de l’emploi agricole et rural (Fadear) [2]. La transmission des fermes est un défi majeur, et il est loin d’être gagné. Avec une installation pour trois départs en 2016, la Bretagne, première région laitière de France, illustre les difficultés du secteur pour attirer une nouvelle génération.

L’image de la profession reste associée aux contraintes d’un métier imposant beaucoup de présence, y compris les week-end, en particulier en élevage. Agricultrices et agriculteurs sont la profession qui travaille le plus : 53,3 heures par semaine en 2016, contre 37,3 heures pour la moyenne française [3]. Quand l’absence de répit se cumule avec des difficultés économiques, tout peut basculer. En moyenne, trois agriculteurs se suicident chaque semaine selon les données les plus récentes dont dispose Santé publique France.

Tout remettre à plat avec l’aide d’associations et d’assistants sociaux

Cette détresse n’est pourtant pas inéluctable. C’est ce dont témoignent Angélique et Laurent, qui ont décidé de ne plus être « noyés par le boulot ». Producteurs d’œufs, de volailles, de porcs et de veaux dans le Rhône, ils ont longtemps travaillé « du lundi au dimanche », « tout le temps », au point de ne plus parler « à personne dans le village ». « Plus on faisait, plus on avait des problèmes de trésorerie. » En 2013, ils prennent un rendez-vous avec une assistante sociale de la MSA. Elle leur propose de profiter du dispositif « partir pour rebondir » qui permet le départ en vacances de familles d’agriculteurs en difficultés financières – tout en prenant en charge le service de remplacement. « Ça nous a fait un bien fou de nous retrouver en famille, de ne penser qu’à nous pendant quelques jours. »

A leur retour, ils décident de remettre à plat leur ferme en entamant un gros travail avec l’Afocg, une association aidant les agriculteurs à maitriser leur comptabilité. « On s’est posés et on a pris conscience que l’on pouvait faire quelques investissements pour que la vie soit plus simple. » Ils tâchent aussi d’être plus efficaces dans leur commercialisation, en proposant par exemple une vente à la ferme tous les quinze jours, et non plus chaque semaine. Ils s’octroient deux semaines de vacances par an et n’hésitent pas à profiter du retour d’une livraison pour pique-niquer en famille. « C’est important de faire des choses de ce type en pleine semaine pour sortir de chez nous, nous retrouver dans un autre cadre. »

A la conquête de droits, du service de remplacement au repos hebdomadaire

Angélique et Laurent continuent à faire appel au service de remplacement pour partir quelques week-end par an. « Au départ, des agriculteurs se sont regroupés pour employer à plusieurs un salarié afin d’assurer des remplacements ponctuels, explique Nicolas Sarthou, le président du service de remplacement, créé en 1972 par le syndicat des Jeunes agriculteurs. Il y avait déjà la volonté de pouvoir vivre comme la classe ouvrière qui bénéficiait de congés payés, de libérer du temps pour s’occuper de soi et de sa famille. » Ces services de remplacement se sont progressivement fédérés à l’échelle nationale sous forme associative [4]. En 2017, 21 000 agriculteurs y ont eu recours, une tendance à la hausse de 51 % en dix ans.

La possibilité de se faire remplacer au moins une fois par semaine a également été inscrite fin 2017 dans le plan de filière « lait de vache », issu des États généraux de l’alimentation. L’enjeu pour la Confédération paysanne, qui s’est battue pour ce droit au repos hebdomadaire, est de trouver le financement de ces 52 jours de remplacement par an pour l’ensemble des éleveurs, soit environ 100 000 personnes. A 180 euros par jour – coût d’une journée de remplacement – la mesure représente un budget annuel d’un milliard d’euros. Il existe aussi depuis 2016 un « droit au répit », une aide intervenant en cas d’épuisement professionnel sur les fonds propres de la MSA. 3500 agriculteurs en ont bénéficié en 2017 dont près de 40% d’éleveurs laitiers. Avec la possibilité de souffler régulièrement tout au long de l’année, le droit au repos hebdomadaire pourrait éviter d’en arriver à l’aide au répit.

Dans les Côtes d’Armor, un groupe de maraîchers se répartit les légumes à produire

Selon les saisons, des maraichers connaissent des semaines qui semblent n’en plus finir. Jonathan, maraîcher bio dans les Côtes-d’Armor, multiplie lui-aussi les pistes pour gagner en confort de vie. Il a d’abord augmenté le recours au travail salarié, sans mettre économiquement sa ferme en danger. « Il n’y a plus une seule journée au-delà de laquelle nous finissions après 18 heures », se réjouit-il. Avec l’aide du service « sécurité et travail » de la MSA, il a réfléchi à la manière de diminuer le temps de manutention, et donc le poids soulevé à bout de bras. Il réagence ses postes de travail, définit des outils à acheter, pour un investissement total de 3000 à 3500 euros. « Vu le confort qu’il y a derrière, je ne regarde même pas le coût. »

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Jonathan fait aussi partie d’un groupe de dix maraichers vivant à 15 kilomètres les uns des autres. Au départ, ils se donnent mutuellement leurs surplus de légumes. A partir de 2012, ils décident de se répartir la production ce qui conduit certains à se spécialiser sur tel ou tel légume. Pour continuer à avoir une grande diversité de légumes sur leurs étals, chacun vend la production des autres. « J’ai arrêté il y a peu les carottes mais je les échangeais contre des choux, ou bien des salades contre des oignons, illustre Jonathan. On gagne du temps et on joue la transparence totale auprès du consommateur avec l’étiquetage des aliments. »

« Travailler en collectif nous permet de libérer du temps »

S’associer avec d’autres peut être formalisé, par exemple à travers un Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun). Début 2018, Odile, 30 ans, a rejoint le Gaec du Marigot, en Aveyron, qui élève en bio des vaches laitières et des cochons, tout en produisant jus de pommes, châtaignes transformées, huile de colza... Les trois associés s’organisent pour que chacun dispose de deux week-end libres sur trois. « Nous ne transformons pas de produits frais, sinon nous aurions besoin d’une deuxième personne le week-end. On a fait le choix de passer par des artisans fromagers qui nous prennent la quasi-totalité du lait et le transforment près de chez nous. Le porc est transformé par un charcutier du Pays basque. »

- Sur le sujet : Gagner du temps, mutualiser des moyens, rompre l’isolement : les « banques de travail » favorisent l’entraide agricole

« On peut être amené à travailler le week-end quand ce n’est pas notre tour, si l’un des associés a un souci de santé, par exemple. C’est une organisation qui reste souple », précise Odile. Le Gaec a aussi fait le choix de « rémunérer le travail plutôt que le capital ». Les associés se dégagent un revenu de 1525 euros par mois, et s’accordent quatre semaines de congés par an. « Le fait de travailler en collectif nous permet de libérer du temps » résume Odile.

La monotraite comme alternative à la robotisation ?

Alors que la traite représente la moitié du travail d’astreinte chez les éleveurs laitiers, le robot de traite gagne les fermes laitières françaises [5]. Avec cet équipement, nombreux sont les paysans qui aspirent à une amélioration de leur qualité de vie au travail, en échappant aux contraintes horaires de la traite. L’Institut de l’élevage évalue le gain de temps à deux minutes par jour et par vache, soit 2h par jour pour un troupeau de 60 laitières. Revers de la médaille, une étude montre une progression de la charge mentale et du stress, liée entre autres aux « difficultés à maitriser le logiciel », ou à la « surveillance à distance de la traite, via le smartphone ». Un mouvement de « dérobotisation » pour cause de stress est d’ailleurs né depuis les années 2010 aux Pays-Bas, pays pourtant pionnier en la matière.

Plutôt que d’investir dans un robot et de s’endetter, des éleveurs font le choix de la monotraite, qui consiste à passer de deux à une seule traite par jour. Le temps de travail serait ainsi diminué d’une heure par jour en moyenne. En Ardèche, la Ferme du Pradel, qui associe chercheurs et éleveurs, mène depuis plus de dix ans une expérimentation auprès de troupeaux de chèvres. Si une baisse de la production de lait de 12 à 14 % est observée, elle reste plus faible que chez les bovins, où elle est évaluée entre 30 et 40 % [6].

« Quand on modifie la traite, il est essentiel de se poser beaucoup de questions sur la gestion globale du troupeau », précise l’un des responsables de l’expérimentation au Pradel. « C’est aussi l’occasion de revisiter la reproduction, la transformation et la commercialisation des fromages, d’identifier les points faibles de l’atelier. Le chiffre d’affaires n’est pas obligatoirement orienté à la baisse. »

De plus en plus de paysans mutualisent la commercialisation

Les magasins de producteurs constituent aussi une voie à explorer. Ils sont tenus et gérés par des paysans, qui vendent directement les produits de leurs fermes aux consommateurs. « Avec les points de vente collectifs, le rapport change entre la vente réalisée et le temps passé », souligne Carine Montet, coordinatrice du réseau Terre d’envies qui accompagne une quarantaine de magasins de producteurs en France. « Des producteurs auraient besoin de faire sept ou huit marchés pour vendre ce qu’ils écoulent en une demie-journée de vente à Uniferme – le premier magasin de producteurs créé en France. »

Ces situations varient toutefois d’un agriculteur à l’autre. « Certains paysans, en une semaine de vente au magasin, ne font pas ce qu’ils écoulent en un marché. D’autres vont préférer l’Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) car ils écoulent sur une semaine la même quantité que dans un magasin, mais cela ne leur prend que deux heures. » De nombreux points de vente collectifs choisissent de ne pas être ouverts le dimanche, et de fermer le samedi après midi. « S’il y a un gros turnover dans un magasin, c’est qu’on ne réalise pas les ventes espérées. Le rapport entre la vente et le temps passé n’est pas bon, et les producteurs s’en vont », résume Carine Montet. Ce n’est à l’évidence pas la tendance actuelle [7], puisque les magasins de producteurs continuent de se développer partout en France.

Sophie Chapelle

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