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Veille citoyenne

Vingt-six personnes sont décédées à la suite d’une intervention des forces de l’ordre en 2018

par Ivan du Roy, Ludo Simbille -

Nous avons actualisé notre recensement des décès au contact des forces de l’ordre pour l’année 2018. 26 personnes sont décédées des suites d’une intervention policière. Parmi elles, sept étaient armées. Les forces de l’ordre étaient en situation de riposte dans trois cas, face notamment aux auteurs d’attaque terroriste à Trèbes et sur le marché de Noël de Strasbourg. Les 19 autres personnes tuées n’étaient pas armées.

En 2018, 26 personnes sont décédées à la suite d’une intervention avec les forces de l’ordre (voir notre visualisation actualisée). Parmi ces décès, quinze ont été tués par balle, suite à l’ouverture du feu par un policier ou par un gendarme. Huit de ces personnes n’étaient pas armées. Ainsi, Henri Lenfant, un jeune homme de 23 ans issu de la communauté dite des « gens du voyage », a été abattu de trois balles, dont une dans la nuque, par un membre du GIGN le 28 septembre, non loin du campement de Fouquières-lès-Lens (Pas-de-Calais), lors d’une opération pour interpeller trois jeunes suspectés de cambriolage. Le fonctionnaire a été mis en examen pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » [1].

Huit personnes tuées par balle n’étaient pas armées

Gaye Camara, 26 ans, est touché à la tête par trois agents de la brigade anti-criminalité (Bac), le 17 janvier, à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Les policiers ont ouvert le feu à huit reprises en direction du véhicule conduit par Gaye Camara, dont était descendue une personne suspectée de vouloir récupérer une voiture volée, garée à proximité. Transporté à l’hôpital, il décède deux jours plus tard [2]. Le drame déclenche la colère des habitants du quartier d’où est originaire le jeune homme, à Champs-sur-Marne (Val-de-Marne). La famille, qui demande « Vérité et Justice », a porté plainte pour « homicide volontaire » et s’est constituée partie civile. Une marche en mémoire de Gaye Camara est organisée le 9 février, au départ de la gare de Noisy-Champs (RER A) .

Yannick Locatelli, 35 ans, suspecté d’être l’auteur d’un cambriolage, est tué par un capitaine de gendarmerie en Guadeloupe alors qu’il tente de se soustraire à un contrôle routier, le 11 mars [3]. C’est également dans le cadre d’un contrôle routier, que Aboubakar Fofana, 22 ans, est tué à Nantes début juillet par un CRS [4]. Romain C., 26 ans, est, lui, tué en août après une course-poursuite dans les rues de Paris avec un policier. Le jeune homme avait refusé de se soumettre à un contrôle routier à cause d’un feu défectueux. Sa famille a déposé plainte auprès de l’IGPN pour « homicide volontaire » [5].

Autre situation : une policière de 25 ans, Alice, est tuée d’une balle dans la tête par un de ses collègues qui manipule son arme de service dans un commissariat de Saint-Denis. Elle succombe à ses blessures après trois semaines dans le coma. Le policier auteur du coup de feu est mis en examen pour « homicide involontaire ». Il est placé sous contrôle judiciaire et relevé de ses fonctions.

Sept personnes tuées étaient armées, trois avaient ouvert le feu

Sept personnes abattues étaient en possession d’une arme – cinq d’une arme à feu, deux d’une arme blanche. Dans le cas de Thierry Bardin, tué à son domicile de Chinon (Indre-et-Loire) en juin, l’arme dont il menace les gendarmes intervenus pour tapage nocturne, se révélera factice [6]. Dans trois situations, les forces de l’ordre étaient en situation de riposte : face à Chérif Chekatt, tué à Strasbourg le 11 décembre, et recherché pour avoir assassiné cinq personnes et blessé onze autres sur le marché de Noël de Strasbourg ; face à Lakdim Radouane, le preneur d’otages du supermarché de Trèbes, qui a assassiné quatre personnes, dont l’officier de gendarmerie Arnaud Beltrame qui tentait de négocier. Depuis 1977, ce sont donc vingt suspects qui ont été abattus dans le cadre d’une opération anti-terroriste, soit 3,5 % des affaires que nous avons recensées.

Dans un contexte bien différent d’une opération antiterroriste, la troisième affaire où des échanges de coups de feu ont lieu intervient lors d’une altercation à la sortie d’une boîte de nuit marseillaise, entre un homme armé en état d’ébriété et un policier en dehors de son service qui aurait tenté de le raisonner avant d’utiliser son arme. Ce policier a été mis en examen pour « homicide volontaire ».

Taser et grenade mis en cause dans deux décès

Les armes dites non létales - Taser, LBD, Grenade -, actuellement au cœur d’un controverse pour celles qui sont utilisées lors d’opérations de maintien de l’ordre contre les manifestations de gilets jaunes, sont mises en cause dans deux affaires. Le 1er décembre, lors de l’Acte II des gilets jaunes, Zineb Redouane est touchée au visage par un éclat de grenade lacrymogène lancée par des CRS qui encadrent une manifestation. L’octogénaire refermait ses volets au moment où le cortège passait au bas de son immeuble quand elle a reçu le projectile. La vieille dame s’est éteinte le lendemain durant son opération chirurgicale à l’hôpital [7]. Selon notre décompte, Zineb Redouane est la sixième personne tuée dans une opération de maintien de l’ordre encadrant une manifestation depuis 1977.

La seconde victime, Madhi Bouhalouan, a succombé le 9 juillet après avoir reçu trois décharges de pistolet à impulsions électriques (Taser) lors de son arrestation. L’homme atteint de schizophrénie, aurait tambouriné muni d’un bâton sur des pancartes, après avoir tenté de s’introduire dans une maison dans l’Aisne. Selon le procureur de la République, le tir de Taser ne serait pas la cause directe de la mort [8].

Trois personnes son décédées en fuyant à pieds

Parmi les 26 morts de 2018, trois personnes son décédées en fuyant à pied les forces de l’ordre, en chutant d’un immeuble ou en se noyant. C’est le cas d’une réfugiée nigériane, Blessing Matthew [9], qui s’est noyée dans la Durance le 7 mai 2018, à la frontière franco-italienne (Hautes-Alpes) après avoir tenté d’échapper aux patrouilles de police ciblant les migrants (lire à ce sujet notre enquête : humiliations, mises en danger, violences : enquête sur les abus policiers contre les migrants). La sœur de la victime a porté plainte « contre X pouvant être les représentants de l’autorité publique » pour « mise en danger délibérée de la vie d’autrui et homicide involontaire » et s’est constituée partie civile avec le mouvement citoyen Tous migrants.

Autre affaire trouble : celle de Bakary S., retrouvé sans vie dans l’étang du Bois de Boulogne (Paris) après une course-poursuite avec la police. Des traces de sang sont cependant retrouvées sur le corps du défunt. La famille a porté plainte pour « violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner » [10].

Pas de décès par « asphyxie » ou « malaise » lors d’une interpellation musclée

Fait notable par rapport aux autres années, 2018 est marquée par l’absence de mort par « asphyxie » ou « malaise » lors d’une interpellation musclée ou d’une détention en garde à vue au commissariat. Cependant, le décès d’Ismaël Deh, Sénégalais démuni de titre de séjour, pourrait avoir eu lieu alors qu’il était entre les mains de la police lors de son arrestation, sur le parvis du Château de Versailles, le 30 avril. Selon les autorités, le vendeur ambulant aurait été renversé par un véhicule de police venu en renfort. Des témoins affirment que l’homme de 58 ans a été roué de coups par les fonctionnaires. Une enquête a été confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour déterminer les circonstances exactes de sa mort.

Depuis 2014, une moyenne annuelle de 27 personnes décédées au contact des forces de l’ordre

Pendant les cinq dernières années, depuis 2014, en moyenne entre 26 et 27 personnes sont décédés au contact des forces de l’ordre. C’est davantage que dans les années 2000, durant lesquelles les interventions policières ont été mortelles dans dix à quinze affaires. Avec 35 décès, l’année 2017 se distingue particulièrement. Ce pic est notamment dû au nombre de meurtres perpétrés par des policiers en dehors de leur service, mais avec leur arme, contre leurs proches, compagnes, parents et parfois enfants. La prise en compte de l’action des policiers hors-service fait débat, mais nous considérons, comme le dit un décret de 1995, que les obligations du fonctionnaire de police « ne disparaissent pas après l’accomplissement des heures normales de service ». Les homicides perpétrés hors-service sont d’ailleurs, en général, plus lourdement punis du fait de la fonction de policier, considérée comme aggravante.

Qu’en sera-t-il en 2019 ? Basta ! poursuit son travail de recensement de ces décès liés à l’action des forces de l’ordre, afin de remédier à un manque d’information officielle sur ces questions. Voir notre actualisation ici. Depuis l’année dernière, l’IGPN tente également de combler cette lacune en recensant pour la première fois certains morts et blessés. La « police des polices » devrait rendre public ses propres chiffres d’ici l’été prochain. Au vu du nombre de blessures graves signalées pendant le mouvement des gilets jaunes, ce rapport risque d’être consistant.

Ludo Simbille et Ivan du Roy

Photo : CC Moe Vivas

- Pour consulter notre visualisation