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Mal-logement

Séverine et Fabien, deux sans-abri en quête d’une vie sans squat

par Clémence Lesacq et Martin Varret (Sans A) -

Coincés depuis plusieurs mois dans une existence de sans-abri, Séverine et Fabien se démènent pour sortir de la rue. Saisonniers dès qu’ils le peuvent, ils s’accrochent désormais à un futur sans squat. Mais le cercle est vicieux : pas de boulot stable, pas de maison ; pas de maison, pas de boulot stable. Depuis quelques mois le couple bosse chez Valérie, la propriétaire du domaine de Chastelet. La quadra s’est donné une mission : aider les amoureux à prendre leur envol. Un portrait signé par le média en ligne Sans A.

Ce portrait a été réalisé par Sans A_, média d’impact qui rend visibles les invisibles et encourage à l’action.

Bordeaux, rive droite de la Garonne. Entre chiens et loups, Séverine, Fabien et leur petite meute font craquer herbes folles et détritus sous leurs pas. « Je déteste cet endroit. Le squat où on vit, c’est un ancien hangar où on peignait des bateaux et le mec est recherché par Interpol pour avoir balancé des peintures au plomb dans la Garonne. Et moi, quand on touche à la nature, qu’on parle pollution, ça me rend dingue, j’aime trop ça la nature… » Les mots font trembler Séverine, maigre silhouette perdue dans une doudoune noire ceinturée.

À quelques encablures de l’espace Darwin, temple bordelais du street-art et des scènes sagement alternatives, l’ancien site industriel, abandonné depuis 2012, est vite oublié dans l’obscurité tombante. Ici pas d’électricité, juste des murs tagués et des sanitaires qui en font le refuge de ceux qui n’en ont pas.

Comme plus de 140 000 personnes en France, Séverine et Fabien sont sans-abri. Depuis l’automne ils sont SDF. Clochards. Clodos, comme on dit. Le squat, « c’est la misère, la tristesse », mais c’est toujours mieux que le sol de la voiture ou la tente quand il gèle. Comme cet hiver, où Séverine a fini aux urgences à force d’enchaîner les gastros. « Fafa, lui, c’est la première fois qu’il est à la rue. Mais moi c’est la quatrième. Et quand tu arrives à 38 ans, t’es fatiguée. Parce que c’est toujours la même rengaine : tu t’en sors, tu redégringoles, toujours dans la même misère, y’a pas d’électricité, tu as constamment froid, faut faire chauffer l’eau… Quand t’es jeune ça va. Mais quand tu commences à prendre de l’âge, c’est fatiguant. Cet hiver ça m’a vraiment, vraiment épuisée. J’pense pas que j’arriverai à supporter un autre hiver comme ça. J’pense pas. Physiquement et moralement, j’en peux plus. »

Main dans la main, piercings dans la peau, Fabien et Séverine font faire le tour du propriétaire. Le barbu, accroché à sa canette de Koenigsbier comme on se maintient debout malgré tout, pointe du doigt les anciens bureaux qui ont pris feu en avril. « Avant, on dormait là. On a déménagé juste avant que ça n’arrive… » Quelques jours avant l’incendie, un corbeau a crié dans la nuit. Ou dans le rêve de Séverine. Peu importe le résultat fut le même : un déménagement précipité à quelques mètres de-là, une ancienne salle de repos d’une vingtaine de mètres carrés. C’est ici qu’à sept – les trois chiens et deux rats mâles complètent la famille – on vit, survit, tente de dormir malgré les hurlements. « Nos voisins, ceux de l’entrepôt à-côté là, ils rentrent à pas d’heure et ne font que s’engueuler… Parfois, il faut que Fafa crie un bon coup pour qu’ils arrêtent. Mais ça recommence à chaque fois. Ils sont complètement drogués on ne comprend même pas ce qu’ils disent… » À peine de l’autre côté du mur de leur maison clandestine, un matelas cerné de seringues sert d’îlot de fortune aux voisins. « Je pense qu’eux-aussi, comme beaucoup d’entre nous, ils ont décidé d’en finir avec eux-mêmes. »

« C’est comme ça, on est des punks à chiens »

Arrêter de lutter, parfois, l’idée traverse la tête de Séverine. Quand elle fait la manche Porte Dijeaux, qu’elle descend « un demi-paquet de tabac roulé par jour » pour combler le vide de fumée, que son corps osseux tremble à n’en plus finir. À la roulette russe de la vie, la Bordelaise n’a pas tiré la meilleure chambre. La mère, prostituée, est battue par le père. On déménage un peu partout en région Aquitaine. « Mon enfance à la maison, pour t’expliquer… tu vois comment était Cendrillon ? Et bien je faisais que ça : le ménage, m’occuper de mon frère, j’avais pas le temps pour mes études… À 18 ans, je suis partie. » Elle suit « l’amour de (sa) vie » et sa belle-famille sur les chemins de traverse. « C’était une troupe de circassiens, on est partis pour la région PACA, on a fait Toulouse, Fréjus… » La vie de bohème, les nuits en caravane, un bébé dans la foulée. « Puis je me suis séparée du père de ma fille car il me tapait dessus. Comme il gagnait sa vie il a eu la garde et moi je me suis retrouvée à la rue pour la première fois. J’avais 24 ans. »

Sur le grand lit du squat, couverture en laine bleue qui gratte, Séverine fait défiler les trognes de ses chiens sur son portable. La vie sans eux, ça n’a pas de sens. « C’est comme ça, sourit la clopeuse, on est des punks à chiens. » Les trois bâtards sont tout pour le couple : une compagnie, des protecteurs, des enfants. « Shaina, la blanche, c’est la mienne. » Regard doux sur le grand molosse, fierté du papa. « C’est mon bébé, ma fifille. » Comme Séverine, Fabien en a pourtant une, de vraie fille ; avec des couettes, des robes et tout le tintouin. Il a son nom encré dans son avant-bras gauche, « côté cœur », mais pas sa garde. Alors, il voit la fillette de quatre ans quand il peut passer dans le Tarn-et-Garonne. « Je peux que y aller quand on peut mettre du gasoil dans la voiture… Par contre, souvent, je l’appelle. »

Comment il en est arrivé là, à galérer pour payer quelques litres d’essence, Fabien ne comprends pas trop. Il soulève son béret, passe une main dans la longue crête couchée sur le sommet de son crâne. Il est Breton-Espagnol, petit dernier d’une fratrie de quatre, se souvient d’une enfance où « tout va bien ». Sauf à l’école, où ça ne s’est jamais vraiment très bien passé. « J’étais plus un cancre qu’autre chose » souligne celui qui tâtonne encore avec la lecture et l’écriture. « C’est vrai que toutes les conneries qu’il fallait faire, c’était moi le premier qui les faisait. » La bouche percée du grand brun se soulève en son coin, comme on se remémore une bêtise honteuse, mais que, quand même, on a bien rigolé. À 11 et 14 ans, les choses se compliquent. S’embrouillent. Les histoires de grands. Une séparation, un beau-père qui débarque, un décès. « Quand mon père est mort, c’est là que j’ai commencé à fumer du shit. Y’en avait tout autour de moi, c’était hyper facile d’en trouver. » 16 ans après, Fabien tourne à la méthadone pour se sevrer de l’héroïne.

Sauvés par le travail

Cet après-midi-là, les squatteurs du quai Brazza l’ont passé à bosser dans les vignes. Les pieds dans les bottes, les bottes dans la boue. Sur les coteaux du château de Chastelet, à Quinsac, il faut planter des clous sur les poteaux. « C’est pour accrocher les fils. Quand les vignes auront un peu poussé, on les relèvera pour les mettre au premier clou, puis au deuxième… Les vignes, ça s’apprend en regardant ! » En fait, tout s’apprend. Et des métiers, le duo en a des dizaines dans leurs poches, qu’ils dégainent selon les lieux et saisons. « On est curieux, on s’intéresse à tout et moi j’aime apprendre de nouveaux trucs. » Séverine a été aide au service hospitalier dans des maisons de retraite, a bossé « dans les asperges, dans les durites de voiture, autour des bagnoles, avec les chevaux, les chèvres… » Quant à l’ancien mauvais élève, un temps carreleur-mosaïste, c’est dans les prés qu’il a lui aussi trouvé son idéal. « J’veux plus bosser ailleurs que dehors, ça me rend trop malheureux d’être enfermé. »

Sur Facebook ou grâce aux potes, on dégote les bons plans pour quelques heures ou jours en tant que saisonniers. Pas seulement pour compléter le chômage de Séverine, mais « parce que le travail ça fait un bien fou, c’est ce qui fait tenir ». Alors quand Valérie, la propriétaire du domaine de Chastelet, leur passe un coup de fil pour effectuer une tâche quelconque, les amoureux calent les trois chiens dans le Scénic rouge et font claquer les portières. « C’est bien simple, dès que je touche mon chômage je remplis le réservoir d’essence, au cas où Valérie nous appelle. Si elle appelle, on vient direct. » Surtout que chez Valérie et Sylvère, s’illumine Fabien, « c’est pas que du boulot, c’est du bonheur. Dès le début, elle nous a accueilli, nourri, proposé des douches… Pour moi, Valérie, c’est notre maman du travail. Même quand ça va pas elle nous remet le sourire. »

Overdose et électrochoc

Quand elle entend ça, la cheffe du domaine rosit sous les fines rides hâlées. La rencontre avec le binôme, Valérie s’en souvient parfaitement. Il faut revenir à l’été 2017, une route de campagne autour de Bordeaux, une jeune femme au pouce levé. « Je m’arrête toujours pour les auto-stoppeurs. Un jour, un homme qui devait également être un sans-abri m’a d’ailleurs dit : mais, vous n’avez pas peur de moi ? J’ai dit : non je n’ai pas peur et de toute façon je sais me défendre. » L’auto-stoppeuse du jour s’appelle Anaïs, elle a 29 ans et la dégaine de celle qui vit en camion. « Elle bossait de temps en temps pour un viticulteur à côté et je lui ai donné ma carte en lui proposant de venir faire les vendanges dans quelques mois. »

Septembre arrivé, Anaïs débarque avec ses inséparables du moment, Fabien et Séverine. « Entre nous quatre, ça a tout de suite été très amical. Même si au début ils étaient un peu intimidés, surtout Séverine, qui n’est pas une grande bavarde ! » Ses mains enfouies au chaud dans les manches, tête rentrée – épaules en avant, la timide à l’air d’un oiseau fatigué de se déplacer sur le sol. Quand tout le corps hurle qu’il faut reprendre le large.

Les mois défilent, le trio continue à aider Valérie. « C’était un lundi matin en mars, Anaïs devait venir seule pour tirer les bois mais elle n’arrivait pas… Jusqu’ici, elle avait toujours été très ponctuelle. » Le soir, Valérie apprend qu’Anaïs est hospitalisée pour overdose, elle décédera le lendemain. L’électrochoc. « Je m’inquiétais déjà depuis des semaines à savoir que Fabien et Séverine vivaient en tente puis en squat, ça m’empêchait de dormir, mais là je crois que ça a été le déclic. On n’arrive pas à croire qu’Anaïs ait pu en arriver là… Alors si je peux les aider. Juste mettre leur mettre le pied à l’étrier pour qu’ils puissent avancer. Parce qu’ils ne leur manquent rien d’autre, ils ont tellement de volonté. » Rien qu’un coup de pouce. L’idée s’impose chez Valérie, il faut trouver un moyen de leur dégoter une caravane. « Je me suis dit qu’il fallait que j’organise une cagnotte, que si toutes mes connaissances ne donnaient ne serait-ce que 10 euros on arriverait forcément à les sortir de là ! » Les mains se tordent, espèrent. Avec la caravane, c’est l’assurance d’un logement décent pour le couple, et de davantage de boulots de saisonniers partout en France.

« Celui qui veut s’en sortir, il peut s’en sortir »

La drogue, « cette drogue de merde », c’est l’ombre qui plane au-dessus du couple. Séverine « n’est jamais tombée dedans », peste sans cesse contre elle et lui foutrait bien quelques coups de canif pour lui avoir pris sa copine Anaïs. Fafa, lui, mène déjà le combat. « L’héroïne, je suis dedans depuis que je suis parti de chez ma mère. Mon meilleur ami avait un business là-dedans, je payais que dalle pour en avoir… » Mais aujourd’hui, il compte sur ses doigts pour être sûr, ça fait trois ans et demi qu’il n’y a pas touché. « Du jour au lendemain j’ai dit stop. Je perdais beaucoup trop de gens autour de moi, car ça me rendait complètement con. » Pour s’en sortir, Fabien commence par acheter sa méthadone sous le manteau. « Je ne voulais pas aller voir un médecin. C’est depuis que je suis avec Sev’ que je me fais suivre. C’est grâce à elle. Elle m’a dit : ”soit tu vas voir un médecin, soit je te quitte.” Et moi je veux pas la perdre, je l’aime plus que tout. » Depuis, tous les matins, Fabien prend son traitement, une dose de méthadone réduite peu à peu au fil des mois. « D’ici la fin de l’année, je suis sûr que j’aurai arrêté. Comme ça, si on a la caravane, on pourra prendre la route. »

Les dons d’inconnus, la caravane, Séverine préfère ne pas y penser. « Tant que ce n’est pas fait, je n’y crois pas. J’ai tellement eu de mauvaises surprises dans ma vie. » Mais quand elle y rêve, les songes sont limpides. « Ça serait juste de partir sur la route avec mon chéri, trouver du travail, vivre comme tout le monde… Je veux pas un beau camping-car tout neuf, je m’en fous, je veux juste être chez moi, pouvoir prendre une douche la porte fermée sans avoir peur que quelqu’un entre. » Et tant qu’à fermer les yeux un peu plus fort, jusqu’à en faire plisser les contours de ses yeux noisette, la brune voudrait aussi « aller sur les traces de (ses) origines, au Portugal. » Assis dans l’herbe sur le domaine de Chastelet, Fafa pose sa bière pour s’éclaircir les idées – il compte arrêter l’alcool dès que son sevrage sera terminé – et se prend au jeu. « Mon rêve avec la caravane ? Faire le tour du monde. Je sais que ça coûte cher mais celui qui veut, il peut. Avant je ne pensais pas du tout comme ça, mais maintenant je me dis : celui qui veut s’en sortir, il peut s’en sortir, celui qui veut voyager, il peut voyager… Il faut juste se bouger le cul. » Et s’entraider. « Si un jour on s’en sort, je veux aider les gens comme moi à s’en sortir.  »

Clémence Lesacq (texte) et Martin Varret (photos)

Séverine et Fabien ont un rêve. Parcourir l’Europe en camping car et travailler. Aidons-les !