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Finistère

Un paysan bio se bat contre les exploitations « mangeuses de terres » qui ont racheté sa ferme

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L’histoire de Bastien résonne comme un symbole : agriculteur depuis quinze ans dans le Finistère, il y a patiemment développé une agriculture bio, diversifiée, ancrée localement. Mais à cause d’un problème foncier, ses terres ont été rachetées par de grosses exploitations agricoles, dont l’une possède déjà plus de 1000 hectares ! Sur place, un mouvement de soutien s’organise. Un nouveau combat de David contre Goliath.

En photo : Bastien Moysan et sa compagne Léna, dans une de leurs parcelles où ils sélectionnent des variétés anciennes de blé.

« Cela met en péril tout ce que j’ai réalisé depuis quinze ans. » Bastien Moysan est « pêcheur-paysan » à Doualas, une commune de 1800 habitants dans le Finistère. Il a repris, il y a quinze ans, la ferme familiale du Guerniec, qui donne sur la baie de Daoulas, dans la rade de Brest. Il commence par ramasser huîtres et palourdes : « Je n’avais pas beaucoup de moyens et je me suis d’abord installé comme pêcheur à pieds. » Puis il défriche peu à peu ses terres et développe une ferme en polyculture-élevage. Préoccupé par le maintien de la biodiversité, Bastien élève des races locales de vaches, comme la canadienne et la bretonne Pie-noir, ainsi que des porcs blancs de l’ouest, une race rustique de cochon qui a bien failli disparaitre parce qu’inadaptée à l’élevage industriel [1]. Pour les céréales, il fait de même, avec des variétés anciennes de seigle, d’avoine et de blé (voir la vidéo). C’était sans compter des spéculateurs fonciers, en embuscade pour récupérer des terres.

En conflit avec sa famille, Bastien est resté sans bail durant toutes ces années. Il y a quelques mois, le pêcheur paysan décide d’acheter les terres qu’il occupe pour clarifier sa situation. Une procédure judiciaire est lancée. Bastien Moysan a de multiples preuves de son activité de paysan : il est affilié à la Mutualité sociale agricole (MSA), a une inscription administrative à la PAC (Politique agricole commune), a la preuve de sa conversion en bio et une demande d’autorisation d’exploiter. Mais le notaire considère les terres comme « libres » et procède, en mai 2019, à la mise en vente de 30 hectares pour 40 000 euros aux enchères publiques. « Je me suis rendu à la vente aux enchères sans trop me faire de souci », raconte-t-il. « Mes voisins qui sont agriculteurs et que je connais, m’avaient dit qu’ils ne se positionneraient pas pour acheter mes terrains. » Cependant, les représentants d’autres exploitations agricoles des alentours se rendent à la vente et enchérissent trois fois le prix de base. Deux d’entre elles remportent la mise, récupérant chacune un lot de terres.

« Bastien fait face à un groupement agricole mangeur de terres »

L’affaire suscite localement un grand émoi. Car les deux exploitations agricoles en question possèdent déjà plusieurs centaines d’hectares chacune, l’une d’elle exploitant même plus de 1000 hectares ! « Cette histoire, c’est celle de David contre Goliath », souligne Jules Hermelin, chercheur en sciences sociales et soutien local. « Bastien fait face à un groupement agricole mangeur de terres. Tout cela est rendu possible par un système qui offre des facilités aux grandes fermes pour s’agrandir [2]. » En France, l’accaparement de terres relève d’abord de grandes exploitations qui monopolisent le marché foncier en s’engouffrant dans des failles juridiques (notre enquête). Elles s’agrandissent progressivement en rachetant des parts dans des fermes en difficulté ou dont l’exploitant est proche de la retraite, ce qui leur évite le contrôle des structures.

« Pour eux c’est un investissement minime, alors que pour nous c’est la vie d’un paysan et de sa famille qui est en jeu », dénonce le comité de soutien qui s’est constitué autour de Bastien et a lancé une pétition ayant déjà recueilli plus de 75 000 signatures. « Ces spéculateurs fonciers interdisent à des personnes comme Bastien, plus soucieuses de bien faire leur travail que de faire du profit, d’exercer leur métier », appuient plusieurs organisations dans une lettre commune [3]. Sur les 22 hectares de surface agricole utile cultivés par Bastien Moysan, 15 hectares lui échapperaient, dont les terres les plus proches de sa ferme.

« Ils tuent la terre et ont régulièrement besoin de terres neuves »

Dans ce territoire soumis à une forte pression foncière, la ferme du pêcheur-paysan fait un peu figure d’exception. Les grosses exploitations cultivent des pommes de terre à grande échelle, à coups de traitements phytosanitaires. « Ils tuent la terre et ont régulièrement besoin de terres neuves. Ils proposent à d’autres voisins en conventionnel d’échanger leurs terres. Ces voisins acceptent une fois, mais ne le refont pas l’année suivante, car ils retrouvent leur terre complètement détruite, relate Bastien. Ces exploitations ont aussi besoin de "surface d’intérêt écologique" pour compenser [4]. » Entre terre et mer, Bastien a vu le milieu marin se dégrader à vue d’œil. « Il y avait six emplois directs dans la rivière du village, liés à un gisement de palourdes, illustre t-il. Aujourd’hui, je ne peux plus bosser dans la rivière car elle est polluée. Et maintenant, ils prennent mes terres. Il faut que ça s’arrête ! »

Cette affaire « est un très mauvais signe donné au monde maritime », commente Thierry Larnicol, vice-président de la commission mer et littoral du Pays de Brest [5]. Il pointe l’impact des « mauvaises pratiques agricoles » dans la dégradation de la qualité de l’eau de mer de la rade de Brest. À ses yeux, l’exploitation de Bastien Moysan « joue un rôle important dans la protection du fond de rade en créant un barrage de pâtures herbagées en aval des cultures polluantes, plus en amont ». C’est par ce type de pratiques agricoles que la qualité de l’eau pourrait être reconquise.

« C’est fou qu’on nous empêche de développer une autre agriculture ! »

Pour bloquer la vente, Bastien s’est tourné vers la Safer (société pour l’aménagement foncier et rural) qui, le 18 juin, a fini par préempter les 30 hectares de terres. « Sans le succès de la réunion publique et de la pétition, il n’est pas sûr que la Safer serait intervenue sur l’ensemble des terres concernées, ça prouve la place importante que peut avoir la société civile dans l’évolution de l’agriculture », souligne Stéphane Brélivet de la Confédération paysanne du Finistère. « On espère maintenant que la Safer va me réattribuer mes terres et me permettre ainsi de récupérer mon outil de travail, mais rien n’est joué », précise Bastien.

La décision devrait intervenir mi-octobre. D’ici là, comme la Safer n’a pas le pouvoir de revoir le prix de ces terres à la baisse, les soutiens s’organisent autour de Bastien pour collecter les 130 000 euros nécessaires au rachat [6]. Une cagnotte a été constituée, et un « groupement foncier agricole » (GFA) est en cours de création, avec l’association Terre de liens pour la gestion des fonds [7]. Concrètement, plutôt que de s’endetter à vie, Bastien sera locataire du GFA, avec la certitude que la terre restera en lien avec les paysans et le village de Doualas.

Cet immense élan de générosité démontre à Bastien que « les gens en ont marre ». « Ils ont envie de bonne bouffe et de bon air. C’est fou qu’on nous empêche de développer une autre agriculture ! » Selon Stéphane Brélivet, « c’est l’une des toutes premières fois que le courant libéral productiviste basé sur l’export du Finistère subit un échec aussi important ». Chercheuse à l’Institut national de recherche agronomique, Véronique Chable insiste sur « le caractère novateur et inspirant de l’agriculture que pratique Bastien Moysan pour les nouvelles générations d’agriculteurs, pour ceux qui comprennent que l’agriculture de demain sera bio et basée sur le soin des sols et la diversité cultivée ». Alors que le congrès mondial de l’agriculture biologique doit se tenir à Rennes en 2020, elle espère « qu’il sera encore sur ses terres pour montrer son travail aux agriculteurs de toute la planète ».

Sophie Chapelle

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