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« Le gouvernement nous a déclaré la guerre » : des gilets jaunes racontent leurs 600 jours de mobilisation

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À Saint-Avold, en Lorraine, des Gilets jaunes se sont mobilisés dès le 17 novembre 2018, et ont tenu jusqu’à présent. Un livre, qu’ils ont écrit collectivement, retrace leur mouvement.

En Lorraine, ancienne région minière, région industrielle où les entreprises ferment les unes après les autres, des Gilets jaunes se sont mobilisés dès le 17 novembre 2018. Et ils sont restés, sur les ronds-points, dans les cabanes. Le livre Le rond-point de Saint-Avold. Nous, Gilets jaunes, nos 600 premiers jours, publié aux éditions Syllepse, retrace cette mobilisation, en textes et en photos, à travers les voix de ceux qui l’ont vécue. Fait de de photos et de souvenirs rassemblés, le livre a été écrit à une centaine de mains. C’est le « nous » qui s’y exprime. Extraits.

« Le rond-point de Saint-Avold, c’est nous, les écrivains en herbe. C’est notre histoire que nous allons raconter plus en détails pour que vous nous connaissiez mieux. Nous en sommes fiers, de l’appellation GJ de Saint-Avold, frappée d’un sigle GJ en forme de cœur que nous portons sur nos dos et sur nos drapeaux. Nous avons été de tous les combats depuis le 17 novembre, levant les barrières des péages, bloquant la circulation, apportant notre soutien aux grévistes de la région, allant le samedi dans toutes les grandes villes de Lorraine, montant régulièrement à Paris en plusieurs bus pour les grands actes nationaux. Nous avons connu des hauts et des bas. Mais nous sommes toujours là. Nous avons tenu notre cabane jusqu’à fin mai 2020 et puis on nous l’a enlevée. Mais nous sommes toujours sur le rond-point. Et, alors que l’épidémie de corona a révélé encore plus visiblement tout ce contre quoi nous luttions – inégalités sociales criantes, pauvreté, isolement social, autoritarisme du gouvernement, abandon des services publics et sous-financement du système de santé, nous espérons que notre combat sera rejoint par de nombreux autres. Et nous affirmons, encore une fois : « On lâche rien ! »

(…)

Lundi 19 novembre 2018

Dès le matin, quelques GJ attendent l’ouverture du magasin. Ils récupèrent le matériel entreposé et le barnum est vite monté. Nous installons deux tables pour y stocker les dons reçus la veille ainsi que les croissants que certains ont apportés pour bien commencer la journée. Quelqu’un propose d’apporter une vieille machine à café dont il ne se sert plus.
– « Je vais la chercher à la maison !
– OK, lui répond-on, mais où va-t-on la brancher ?
– J’ai une idée, s’exclame l’un des gars. Apporte
aussi une rallonge ! »
Ni une ni deux, le gars part demander au marchand de sapins installé non loin de là si nous pouvons brancher une rallonge sur son coffret de chantier. Le marchand accepte et nous lui offrons café et croissant pour le remercier. Hourra ! Le branchement fonctionne, nous avons désormais l’électricité. Nous branchons deux machines à café et installons un néon pour l’après-midi, car la nuit vient déjà assez vite. Nous pensons aussi à nous procurer les murs de toile du barnum pour nous mettre à l’abri de la pluie. Toute la journée, on nous offre des denrées : du pain, des conserves, des saucisses et des merguez. Le tas déborde. Demain, il faudrait prévoir un barbecue, ou improviser quelque chose de ce genre. Toute la journée aussi, les voitures nous saluent d’un Klaxon. Souvent, elles arborent un gilet jaune sur le tableau de bord. Les camionneurs s’en donnent à cœur joie, certains font deux fois le tour du rond-point avant de prendre la bonne direction. Contents, nous répondons d’un signe de la main à chaque coup de Klaxon. Nous restons jusqu’à la tombée de la nuit, puis nous partons après avoir à nouveau rangé tout le matos dans le magasin.

Mardi 20 novembre 2018

Toujours les mêmes têtes qui s’affairent à mettre le QG en place. Ce matin, les automobilistes se déchaînent sur le Klaxon. On se demande ce qui leur prend… C’est là qu’on remarque sur le grand écran publicitaire une inscription géante : « Un Klaxon = un soutien ». On ne sait pas qui a fait le coup, mais ça a de la gueule (merci, inconnu !). Le groupe prend forme. Une tasse de café à la main, on se parle, on apprend à mieux se connaître, d’où on vient, ce qu’on fait, ce qui nous amène ici. Il y a là les deux Christian, Raymond, Rose, Philippe, Juan, Willy, JB, Angelo, Sylvie, Antoine, Julien, Hasan, Nadia, Tony, Ali, Bébel, Véro, Paolo, Laurent, Guy, Raph, Bernard, Martin, Jojo la Flèche et d’autres encore… Mais pas facile au bout de trois jours de retenir tous les noms…

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Jeudi 22 novembre 2018

Il fait de plus en plus froid. Nous avons besoin d’un abri plus solide car on ne sait pas combien de temps tout cela durera. Nous faisons un appel au don de palettes, outils, clous – tout pour construire un petit coin en dur. Tout va très vite, le matériel s’amoncelle et arrive de tous les côtés. Nous construisons donc une annexe en palettes contre le barnum. Sur le rond-point, la routine s’installe peu à peu. Parmi les seniors, Bernard et Freddy déambulent lentement mais sûrement sur les passages piétons pour freiner la circulation. Parmi les plus jeunes, JB vient à vélo tous les matins à 9 h 30 se placer sur la bretelle d’accès au Cora pour filtrer la circulation. À chaque fois que des flics s’approchent trop près, il les filme avec son smartphone en récitant l’article du code pénal l’autorisant à le faire. Puis, à 17 heures, il enfourche son vélo et s’en va. On s’active, ça bouge de tous les côtés. La baraque avance bien, des planches arrivent par dizaines.

(…)

Samedi 1er décembre 2018

8 h 30 du matin, rond-point du Cora à Saint-Avold. Déjà près de 300 GJ sont en train de bloquer le rond-point. Comme depuis quinze jours, chaque nouvel arrivant fait le tour pour saluer tous ceux qui sont déjà sur place. Christian P., délégué syndical de l’entreprise Neuhauser (gros groupe de l’agroalimentaire), est venu avec une petite délégation pour distribuer aux gens des viennoiseries qu’ils produisent, mais surtout pour sensibiliser les GJ à la crise que traversent les salariés du groupe. Neuhauser, dont le patron est millionnaire, symbolise bien les dégâts que fait à notre industrie le capitalisme actuel. Le groupe a bénéficié de plus de 80 millions d’euros d’aides du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) pour moderniser les locaux et soi-disant favoriser les embauches. Or, il s’apprête à licencier 185 personnes. Le personnel est en grève et, ce matin, les grévistes font signer une pétition aux GJ présents. Bien sûr, tout le monde y va de sa signature. Sandra, accompagnée d’Émile, un cameraman amateur, en profite pour faire un reportage sur l’affaire Neuhauser pour le quotidien local, le Républicain lorrain. De plus en plus de GJ arrivent. Parmi eux, il y a des nouveaux, comme Thomas, un jeune professeur des écoles, et François, un mineur à la retraite.

Après un café et une part de gâteau, nous nous regroupons au centre du rond-point. Et, vers 11 heures, sidérés, nous voyons se dessiner à l’horizon des gyrophares bleus… Première visite des FDO dans notre petite ville. Six estafettes, une trentaine de CRS. Ils prennent position sur toute la largeur de la route. Personne ne comprend le pourquoi de la manœuvre… Première sommation. Ils nous demandent de quitter le rond-point. Personne ne bouge. Deuxième sommation. Et, tout de suite, gazage intensif. Dans un premier temps, les gens, qui ne s’attendaient pas à ça, se mettent à l’abri. Mais, très vite, ils ripostent avec tout ce qui peut servir de projectiles. La bataille venait de commencer. Un bras de fer se joue. Le rond-point disparaît doucement dans un nuage de gaz et de fumée noire de pneus brûlés. Nous sentons que nous sommes les plus forts ; les CRS reculent.

C’est alors que nous subissons pour la première fois, dans notre petite ville, des tirs de LBD. L’un des GJ est grièvement blessé à la mâchoire. Pendant que quelques personnes, en particulier Angelo, s’occupent de lui, tentant d’arrêter les saignements et de faire un bandage, le reste des troupes repousse les indésirables hors de la ville. Grâce aux téléphones portables, les nouvelles vont très vite. D’un côté, nous apprenons ce qui se passe à l’Arc de Triomphe, de l’autre, nous alertons toute la région sur les événements qui se produisent chez nous. L’atmosphère est fébrile. On sent qu’on vit un moment historique, que le rapport de force est en train de basculer.

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L’après-midi, des GJ arrivent de toutes parts, coloriant en jaune le bitume gris de la chaussée. Un hélicoptère de la Gendarmerie tourne au-dessus de nos têtes. Tout le monde prend place sur notre rond-point. Avec la venue de toute cette foule, une catégorie nouvelle pour notre rond-point fait également son apparition. Des personnes arrivent qui sont équipées de boucliers rudimentaires et arborent une barre de fer à la ceinture. Elles érigent des barricades, font des stocks de canettes de bières vides et de pavés démontés sur le rond-point. Des groupes de GJ se forment, et ça discute vivement partout. 17 h 30. La cavalerie débarque avec l’arrivée de la nuit, cette fois-ci, en surnombre. Il n’est plus question désormais de sommation, les ordres sont clairs : il faut dégager le rond-point. Tout est fait pour y arriver le plus vite possible : grenades, gaz, tirs de LBD, tout y passe. Très vite, les gens reculent. Mais certains restent tétanisés.

Gérard remarque une personne âgée en difficulté. Il décide de se porter à son secours et de l’aider à évacuer. Mais il s’effondre tout à coup, sans savoir dans un premier temps qu’il vient d’être touché par une balle de LBD qui l’a blessé au flanc. Quand il essaie de se relever, une deuxième balle percute sa jambe. Plus qu’une chose à faire : surmonter la douleur, dégager la personne en difficulté et rejoindre la voiture pour aller se faire soigner. Les FDO repoussent tout le monde vers le centre-ville. Christian, qui est resté en première ligne pour voir l’évolution des choses, constate qu’il ne reste plus beaucoup de GJ mais que la chaussée est occupée par les gens venus armés et déterminés à en découdre. L’affrontement devenant de plus en plus violent, il décide à son tour de quitter les lieux. Beaucoup d’entre nous constatent par les médias les dégâts qu’a subis le centre-ville : vitrines brisées, incendies de poubelles… Certains sont choqués, d’autres comprennent et pensent qu’il faut user de tous les moyens dans la lutte que nous menons.

Certains se demandent s’il s’agit de l’œuvre de casseurs, d’autres suspectent une opération des FDO pour discréditer le mouvement, un troisième groupe présume que les GJ aussi peuvent être enragés. L’affaire fait débat. En tout cas, le lendemain, on n’entend plus parler que de la casse dans le centre-ville, rien sur notre légitime colère et nos revendications. Nous comprenons que le gouvernement nous a déclaré la guerre et que nous allons devoir nous organiser pour inverser le rapport de forces. »

Nous, Gilets jaunes, nos premiers 600 jours, Syllepses, octobre 2020. Le livre peut être commandé depuis le site de l’éditeur.

Photo de une : Un rassemblement de Gilets le 17 novembre 2018 / Wikimédia Commons.

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