Le véritable bilan

Rénovation énergétique : le gouvernement obsédé par les chiffres, au détriment d’une vraie politique

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Le gouvernement assure avoir fait de la rénovation des logements un pilier de son action. Qu’en est-il ? Après avoir pointé les malfaçons entourant la pseudo « isolation à un euro », le deuxième volet de notre enquête révèle une course aux chiffres. Un piège qui éloigne chaque jour un peu plus la France d’une véritable politique d’efficacité et de sobriété énergétique.

Le chauffage concentre la majeure partie de la consommation d’énergie des logements, loin devant l’eau chaude ou l’éclairage. Bien isoler maisons ou appartements est donc essentiel. « Chaque année, plus d’un million de ménages engagent des travaux de rénovation énergétique », avance le ministère de la Transition écologique et solidaire, quand on l’interroge sur son objectif de rénover 500 000 logements par an [1]. A l’en croire, la France avancerait à grands pas vers la sobriété énergétique en matière d’habitat ! Ces chiffres intriguent cependant Jean-Baptiste Lebrun, directeur du Cler - Réseau pour la transition énergétique, qui fédère des collectivités, des associations et des entreprises engagées en faveur de l’efficacité énergétique. « La plupart des travaux entrepris ne sont pas suffisants. On est plutôt sur des gestes comme le changement de chaudière ou des fenêtres. Le gouvernement compte tous les gestes et initiatives qui ont trait à la rénovation énergétique mais ce n’est pas du tout à la hauteur », estime-t-il.

Une récente étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) illustre ce grand écart entre les discours et la réalité des gains énergétiques. Le classement énergétique d’un appartement ou d’une maison est présenté sous la forme d’une lettre, qui va de A (économe en énergie) à G (énorme gaspillage). Or, selon cette étude, seuls 5% des travaux de rénovation énergétiques – concernant cinq millions de maisons individuelles – ont permis des gains de plus de deux classes énergétiques [2].

« Le piège de la course aux chiffres »

La majorité des travaux de rénovation énergétique portent sur une isolation partielle, comme celle des murs ou des combles, pas forcément sur une action globale pour que le logement soit plus performant d’un point de vue énergétique [3]. « La communication du gouvernement nous entraine dans le piège de la course aux chiffres », déplore Jean-Baptiste Lebrun. Dans les faits, l’observatoire de la rénovation énergétique, promis par Nicolas Hulot en 2018 lorsqu’il était ministre, est à peine en cours de création.

Les enjeux sont pourtant considérables. La neutralité carbone d’ici 2050 implique de rénover l’ensemble des logements construit avant 2012 pour qu’ils atteignent la norme « BBC », bâtiment basse consommation, soit au minimum en classe C [4]. Il s’agit donc de rénover de manière performante environ 30 millions de logements en trente ans, soit un million de logements par an.

Un objectif loin d’être atteint : « Nous faisons entre 200 000 et 300 000 rénovations par an, qui ne sont absolument pas au niveau BBC », regrette Jean-Baptiste Lebrun. Le collectif Effinergie annonce seulement 20 000 rénovations certifiées basse consommation en 2019. « Le rythme à avoir est très important, il faut massifier », note Jean-Baptiste Lebrun. « Mais "faire plus" ne veut pas dire pour autant qu’il faille faire n’importe comment. »

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Économies d’énergie : décalage entre la théorie et la réalité

Du travail « fait n’importe comment », c’est malheureusement ce qu’il ressort du premier volet de notre enquête menée sur la conduite de travaux relevant du dispositif de l’« isolation à 1 euro », entaché par de nombreuses malfaçons. Ce dispositif est financé par les « certificats d’économie d’énergie » (CEE) présentés par l’État comme le moyen de faire contribuer financièrement les fournisseurs d’énergie - EDF, Total Direct Energie ou Engie [5] - aux travaux de rénovation menés par les particuliers. Ces fournisseurs peuvent démarcher directement les ménages, ou bien travailler avec des entreprises ou des artisans qui font les devis, les travaux et la facturation.

Parmi les exemples de malfaçons, une entreprise, dans le cadre de "l’isolation à un euro", a posé des plaques de polystyrène sur le plafond d’un garage. Le particulier a constaté « des trous partout entre les tuyaux, contre les cloisons, 10 à 15 cm de vide ». Les plaques étaient également « coupées de travers ».

Prenons l’exemple d’une entreprise, sous traitante de Total Direct Energie, isolant 40 mètres carrés de combles pour 845 euros, TVA comprise (voir le devis ci dessous). Elle applique sur son devis une baisse de 844 euros, via les certificats d’économie d’énergie, et indique au propriétaire qu’il ne reste qu’un euro à payer. Une fois les travaux effectués, cette entreprise se fait rembourser son avance de fonds par Total Direct Energie et lui remet les documents attestant des travaux. Total Direct Energie dépose alors le dossier auprès du Pôle national des certificats d’économie d’énergie sensé vérifier les opérations afin de délivrer les certificats d’économie d’énergie correspondants. Ces certificats sont comptabilisés en « kwh cumac » (kilowattheures cumulé actualisés), une unité qui estime la quantité d’énergie qui va être économisée grâce à ces travaux d’isolation.

Sur ce devis de 845 euros pour 40 m2 d’isolation de combles, 844 euros sont déduits afin que le reste à charge pour le particulier ne soit que de 1 euro. La société Total Direct Energie récupère à l’issue des travaux d’isolation un volume de certificats d’économie d’énergie estimés à "844 euros".

Selon la surface d’isolant posé et la zone climatique, plus ou moins froide [6], un montant de certificats est délivré, qui peuvent être ensuite revendus sur un marché spécifique [7]. « On sait pertinemment que la réalité ne correspond pas à la théorie, alerte Gireg Le Bris, qui coordonne le réseau Rénov’Habitat en Bretagne. Nous disposons de fiches standardisées. Si l’on isole les combles avec 30 cm d’isolant sur un m2, cela correspond à un certain nombre de kilowattheures d’économies sur toute la durée de vie de l’isolant... Mais c’est totalement théorique. Cela dépend de la qualité de la mise en œuvre. »

Pour le gouvernement, « peu importe comment sont faits les travaux »

La qualité des travaux est justement pointée du doigt par de nombreux particuliers ayant recouru à l’isolation à 1 euro, dénonçant des travaux bâclés. Comme nous le racontons dans le premier volet de notre enquête, de nombreuses entreprises peu scrupuleuses se sont engouffrées dans le dispositif pour maximiser leurs gains. Certaines annoncent par exemple dans leurs factures des surfaces traitées supérieures à la réalité. Ce type de pratique leur permet de vendre davantage de certificats, et en bout de course, de récupérer davantage d’argent.

Le particulier, qui au final n’a déboursé qu’un euro, ne va pas nécessairement prêter attention à cette surestimation. « Ces pratiques viennent creuser l’écart entre économies d’énergie réelles et économies d’énergie estimées, confirme Gireg Le Bris. Il conviendrait de se poser la question de l’efficacité réelle du dispositif "coup de pouce isolation", en prenant en compte que ce dispositif a été malheureusement largement dévoyé par un nombre conséquent d’entreprises. »

Les économies réelles sont-elles inférieures aux économies estimées ? « Sur l’année 2019, on explose les scores concernant les économies d’énergie théoriques sur les bâtiments », nous confie un conseiller du réseau Faire en Bretagne, un service rattaché à l’Ademe [8] qui guide les usagers dans leurs travaux de rénovation énergétique. « Mais peu importe comment sont faits les travaux, déplore ce conseiller. Ce qui compte pour le gouvernement, c’est de valoriser ces chiffres dans le bilan d’une politique. »

Sophie Chapelle

En photo : une école en paille bâtie à Montreuil (Seine-Saint-Denis) / © Jean de Peña

- Retrouvez le 1er volet de notre enquête : Ventes abusives, malfaçons, tarifs excessifs : ces fraudes qui gangrènent l’isolation à 1 euro
- A lire également : Changer sa chaudière ou isoler ses combles pour un euro : les dessous d’un marché coûteux et entaché de fraudes

Notes

[1Conformément aux objectifs de la Loi et aux plans présentés par les gouvernements en 2013 et en 2018, l’objectif est de 500 000 rénovations performantes par an sur le quinquennat.

[2Les travaux ont été menés entre 2014 et 2016. Lire à ce sujet cette étude publiée par l’Ademe en octobre 2018.

[3C’est ce que confirme l’étude publiée par l’Ademe en octobre 2019 sur la typologie des ménages ayant réalisé des travaux de rénovation énergétique.

[4Le niveau BBC (bâtiment basse consommation) correspond à la classe énergétique A en neuf, et à B ou C en rénovation.

[5Une quarantaine d’entreprises (dont Antargaz, Bolloré Energy, Butagaz, Certinergy, Total Direct Energie, EDF, Engie, Société des pétroles Shell, Total Marketing France) sont signataires de la charte coup de pouce ce qui leur permet de récupérer des certificats d’économie d’énergie. Source.

[6L’État a défini trois zones climatiques (H1, H2 et H3) en fonction des températures en période hivernale. H1 est la zone climatique la plus froide, et s’étend du Nord à l’Est de la France jusqu’aux régions Auvergne-Rhône-Alpes. La zone climatique H2, plus tempérée, s’étend tout au long de la côte Ouest et Sud-Ouest de la France. Enfin la zone climatique H3 borde le littoral méditerranéen et s’étend du Languedoc-Roussillon jusqu’à la frontière Italienne, prenant en compte la Corse.

[7Comme dans le cas des émissions carbone, un marché des certificats d’économie d’énergie a été mis en place à l’échelle nationale.

[8L’Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie (Ademe) est sous tutelle de plusieurs ministères dont celui de la Transition écologique et solidaires.

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