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Les occupations d’écoles se multiplient : « Il n’y a pas de raison que les enseignants soient seuls à monter au front »

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Les vacances scolaires n’ont pas eu raison de la mobilisation contre la loi Blanquer. La grève nationale de la fonction publique du 9 mai a été suivie par plus d’un enseignant sur cinq. De leur côté, les parents continuent la lutte, aux quatre coins du pays, pour dire leur attachement à une école publique, proche des élèves et des parents, favorisant l’égalité. Dans l’ouest de la France, plusieurs occupations d’écoles ont été organisées fin avril. Reportage à Saint-Joachim, petite commune de Loire-Atlantique.

L’occupation de l’école fut paisible mais déterminée, mardi 30 avril à Saint-Joachim, une petite commune de 4000 habitants à une vingtaine de kilomètres au nord de Saint-Nazaire. Après avoir déposé leurs enfants à l’école, des mères de familles se sont installées dans les bureaux de la direction pour signifier leur opposition au projet de loi « pour une école de la confiance » proposée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-michel Blanquer. « Nous sommes là pour soulager les enseignants, explique Anne. Il n’y a pas de raison qu’ils soient les seuls à monter au front, et à perdre du salaire en se mettant en grève. »

Ce jeudi 9 mai 17 % des enseignants du premier degré étaient en grève selon le ministère, 30% selon les syndicats. Tout en nouant une banderole aux grilles de l’école, Sonia ajoute : « Nous ne voulions pas bloquer l’école. C’est un lieu sécurisant pour les enfants, nous ne voulions pas les inquiéter. En plus, ici, beaucoup d’enfants viennent seuls, à pied. Nous n’allions pas les laisser dans la nature. Ça aurait été très compliqué de nous justifier auprès de leurs parents. »

« Comment imaginer qu’un étudiant qui n’a jamais enseigné débarque devant une classe ? »

Ici comme ailleurs en France, la mobilisation a commencé il y a deux mois, suite à une réunion d’information organisée par les enseignants, à laquelle se sont rendues plusieurs dizaines de parents. Risques de siphonnage des fonds destinés à l’école maternelle publique vers l’école privée via la scolarisation obligatoire dès trois ans, disparition programmée des petites écoles avec la création d’« établissements publics locaux d’enseignement des savoirs fondamentaux » (lire notre article), ou encore multiplication des contractuels : divers problèmes posés par la réforme ont été pointés. « On s’est dit : ce n’est pas possible », raconte Cindy. La possibilité offerte aux étudiants qui préparent les concours d’assurer des missions d’enseignement dès leur seconde année d’études les inquiète tout particulièrement (lire notre article à ce sujet). « Comment imaginer qu’un étudiant qui n’a jamais enseigné débarque devant une classe après quelques jours de formation ?, relève, effarée, Sabrina. Ils veulent vraiment faire de grosses économies sur nos écoles et sur le confort de nos enfants. »

Lors des débats à l’Assemblée nationale, le ministre a assuré que seuls les étudiants entamant leur quatrième année d’études seraient amenés à faire la classe. Avant, ils seraient affectés à l’aide aux devoirs, ou à l’accompagnement des enseignants en poste. Parmi les parents et les enseignants, peu de personnes croient à cette différentiation des missions, d’autant qu’il est parfois ardu de trouver des remplaçants et qu’il pourrait être tentant d’élargir les missions confiées aux étudiants-contractuels. « À Saint Joachim comme dans tout le bassin Nazairien, nous connaissons trop bien les effets de la sous-traitance et de l’intérim pour accepter la précarisation des enseignants de nos enfants ! », ont déclaré les parents d’élèves lors du « grand débat » qui s’est tenu dans la commune début mars.

« Le ministre nous parle de confiance mais sincèrement, on se méfie beaucoup ! »

« Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer est très rassurant quand on l’entend parler dans les médias, dit Anne. Il s’excuse, dit qu’il s’est mal expliqué, et surtout, que nous avons mal compris. Mais si on sort la calculette, on se rend compte qu’il nous balade. Imaginons par exemple que l’on scolarise les 26 000 enfants de moins de six ans qui ne vont pas à l’école actuellement, et qui vivent dans les Dom-Tom pour la plupart d’entre eux. S’ils sont 30 par classe, cela fait quand même 866 nouvelles classes à ouvrir, voire à construire d’ici le mois de septembre ! Comment est-ce possible ? Sachant qu’il y a environ 1000 nouveaux postes qui doivent être créés à la rentrée prochaine, et que le dédoublement des CP et CE1 dans les zones prioritaire doit se poursuivre. Tout cela ne colle pas. Il nous parle de confiance, mais sincèrement, on se méfie beaucoup ! »

L’autre point qui chagrine les parents d’élèves, c’est cette idée qu’une petite école ne serait pas une bonne structure pour faire des projets. La vie quotidienne d’une des maternelles de Saint-Joachim, à Aignac, raconte tout le contraire [1]. « Nous avons deux classes de 25 élèves, dans lesquelles tous les niveaux sont mélangés, décrit Caroline. Le directeur nous connaît tous, il connaît les fratries, c’est plus simple pour nous de lui parler de telle ou telle difficulté. » « Liliane, la directrice de l’école primaire, est tout le temps là, rapporte Sonia. On peut lui parler de tout facilement, sur le temps du midi ou du soir. »

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« Un village sans école, c’est un village mort ! On est en train de provoquer des déserts »

Organiser une sortie est plus aisé quand les effectifs sont moindres. « Tous les mercredis matin, le directeur emmène les enfants dans le marais de Brière [2]. Ils y apprennent beaucoup et connaissent leur milieu de vie. » Au-delà de la facilité à monter des projets, les parents constatent qu’une petite structure favorise la prise d’autonomie des enfants. « J’étais réticente au début, reconnaît Sabrina. J’avais peur que mon gamin coule en étant mélangé avec des plus grands et des plus petits. En fait, c’est le contraire qui s’est passé. Il a été tiré vers le haut. Il se crée un équilibre entre les enfants. Il y a de l’entraide. Les grands apprennent à être responsables. Ils sont plus matures, plus posés. Nous ne voulons pas perdre tout cela. »

« Il faut arrêter de détruire nos écoles publiques », tranche Stéphanie, gilet jaune envoyée par la maison du peuple de Saint-Nazaire pour soutenir l’occupation de l’école de Saint-Joachim. Faisant référence aux projets de gros établissements qui réuniraient certaines classes du primaire avec les collèges de secteurs, elle estime que « cette loi créera encore plus d’inégalités. Ceux qui auront les moyens de mettre leurs enfants dans le privé auront des écoles de proximité. Les autres n’auront qu’à prendre leur voiture pour déposer leurs enfants dans de gros établissements. Et on nous parle de limiter les déplacements, de consommer moins d’essence, de revivifier les zones rurales ! Quand on enlève une école, les gens s’en vont. Un village sans école, c’est un village mort ! On est en train de provoquer des déserts. » 

« La mobilisation bouillonne un peu partout »

Présents dès la fin janvier auprès des personnels hospitaliers mobilisés contre la détérioration de leurs conditions de travail, les gilets jaunes de Saint-Nazaire se sentent très solidaires de la mobilisation des enseignants et des parents d’élèves. Le sauvetage des services publics de proximité fait partie des points saillants des leurs revendications. Lors de l’assemblée des assemblées qui s’est tenue à Saint-Nazaire début avril, un groupe de travail s’est penché sur l’école. Ces convergences un rien inédites font dire aux personnes mobilisées que la lutte n’est pas prête de s’essouffler. « Cela bouillonne un peu partout », se réjouit Erick Lermusiaux, représentant du syndicat enseignant SNUIPP-FSU dans la région de Saint-Nazaire. Collation matinale devant les écoles, réunions du soir dans les salles municipales, apéros festifs, manifestations diverses, pétitions et courriers aux élus... les parents ne manquent pas d’imagination et assurent aux enseignants un solide soutien.

L’inspection a ordonné aux directions de mettre les parents dehors

Ceux-ci en auront bien besoin. « Car ce qui change avec ce mouvement, assure Erick Lermusiaux, c’est la réponse de l’administration. L’inspection est très véhémente. Ici, à Saint-Joachim mais aussi ailleurs dans le département, elle a ordonné aux directions de mettre les parents dehors, et parfois appelé les municipalités pour qu’elles viennent enlever les banderoles. Ils cherchent vraiment à interdire de contester cette loi. » Suite à l’occupation du 30 avril, les deux directeurs des écoles publiques, élémentaire et maternelle, ont été convoqués par l’inspection. Au Havre, une directrice d’école a reçu un blâme après avoir envoyé un mail contenant des propos contestataires sur le projet de loi Blanquer.

Ces intimidations n’entament pas la détermination des parents d’élèves mobilisés. Au contraire. A Aignac, ce jeudi 9 mai un « pique nique de la confiance » a été organisé. « Faisons entendre nos voix pour dire stop au projet de loi », peut-on lire sur le tract d’invitation. Les multiples modifications proposées en commission par les sénateurs, qui doivent examiner le projet de loi à partir de ce lundi 13 mai, leur donnent bon espoir. « Sur plus de 300 amendements déposés, 141 ont été adoptés. Continuons de montrer notre refus de cette loi jusqu’au bout ! » Ailleurs en France, de Montpellier à Paris, en passant par l’Auvergne, les parents d’élèves sont également décidés à poursuivre la lutte. À Fontenay-sous-bois, dans le Val-de-Marne, ils ont organisé plusieurs chaînes humaine dès 8 heures, ce vendredi 10 mai, entre les quinze établissements scolaires de la commune. A Montreuil (Seine-Saint-Denis), des groupes de parents stationnaient devant les portes des écoles pour informer sur la réforme. Les parlementaires tiendront-ils compte de cette mobilisation ?

Nolwenn Weiler

Photo : Mobilisation des parents d’élève de l’école maternelle de Aignac, Saint-Joachim.

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