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Santé

Des centaines de « pisseurs volontaires » partent en campagne contre l’empoisonnement au glyphosate

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Une soixantaine d’habitants de l’Hérault ont fait analyser leurs urines, pour y détecter la présence de glyphosate, ce pesticide à la dangerosité reconnue. Résultat : toutes et tous en sont positifs, à des taux variables. Ils ont décidé de porter plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui, tromperie et atteintes à l’environnement », visant industriels et autorités. En France, 500 personnes ont déjà porté plainte, et pourraient être rejointes par d’autres. De quoi faire avancer le débat public, et enfin interdire la substance ? Reportage.

Vendredi 17 mai, 44 personnes ont déposé plainte devant le procureur de la République de Montpellier pour « mise en danger de la vie d’autrui, tromperie aggravée et atteintes à l’environnement », contre les responsables du renouvellement de mise sur le marché de produits contenant du glyphosate. Deux mois plus tôt, les mêmes personnes avaient participé à des tests pour rechercher des traces de glyphosate dans leurs urines, dans le cadre d’une campagne nationale qui a commencé dans le département de l’Ariège.

Ces « pisseurs volontaires », comme ils s’appellent eux-mêmes, ont voulu marquer les esprits pour l’ultime étape du dépistage de la présence de pesticides dans leurs corps. À 13h, sous une pluie battante, 44 des Héraultais ayant effectué un test urinaire au mois de mars se groupent derrière une banderole proclamant « Tous empoisonnés ». Postés en haut des marches du vieux tribunal de Montpellier – qui accueille maintenant la cour d’appel –, ils arborent un tee-shirt blanc affichant en noir le taux de glyphosate présent dans leurs urines. Celui-ci oscille entre 0,08 nanogramme par millilitre et 3,29 ng/ml, pour un taux moyen de 1,00 ng/ml. Tous en ont. Et majoritairement à des doses bien au-dessus de celles autorisées dans l’eau potable (0,1 ng/ml).

« Tout le monde en a, parce qu’il y en a partout »

C’est la démonstration à laquelle souhaitaient aboutir les initiateurs locaux de la campagne « Du glyphosate dans nos urines ». « Tout le monde en a, parce qu’il y en a partout », avance Gérard, un des coordinateurs pour l’Hérault. Une hypothèse qui fonctionne déjà parmi ces pisseurs volontaires qui pour une bonne part ne sont pas des militants écologistes. Certains ont contacté le groupe local qui a lancé la campagne de dépistage après avoir vu le reportage d’Envoyé spécial sur le sujet.

C’est le cas de Gregory qui a le taux le plus élevé. Pour lui, c’est un vrai étonnement, alors qu’il a changé son mode de vie il y a quelques années. « L’argent ne fait pas le bonheur, j’avais une bonne paye, mais je ne voyais pas mes proches et j’avais une hygiène de vie déplorable », explique ce grand gaillard un peu timide de 38 ans, qui jusque là était en permanence sur la route en déplacement professionnel. Aujourd’hui, il a un nouveau travail, une nouvelle alimentation 100 % bio à l’exception de la viande, fait du sport à raison de plusieurs heures par semaines. Malgré cela, son taux de glyphosate dans les urines s’élève à 3,29 ng/ml, plus de trente fois la dose autorisée dans l’eau potable !

Des plaintes individuelles portées de manière collective

Le vrai rendez-vous de la journée est à 13h30 au nouveau tribunal de grande instance, à quelques centaines de mètres de la cour d’appel où s’est tenue la séance photo de groupe. Objectif : une action judiciaire collective. Chacune des 44 personnes présentes dépose au greffe du tribunal le même modèle de plainte auprès du procureur de la République. Celle-ci porte sur plusieurs points : mise en danger de la vie d’autrui, tromperie aggravée et atteintes à l’environnement. Elle est motivée par le fait que chacun des plaignants se déclare personnellement affecté par la présence de glyphosate dans leur organisme. Pour cette raison, ils s’attaquent aux différents responsables du renouvellement de mise sur le marché en novembre 2017 de la molécule décriée.

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« Cette décision de renouvellement de l’approbation de la substance active glyphosate a été prise dans des circonstances opaques sur la base d’analyses lacunaires », et sans « étude d’impact suffisante », argumentent les plaignants. Les personnes ciblées par ces accusations sont toutes celles ayant tenu des postes de direction dans la chaîne de décision entre les deux derniers trimestres 2017 et le premier trimestre 2018. À savoir : les présidents et membres des conseils d’administration des fabricants, les présidents et membres de la Commission européenne, ainsi que ceux des laboratoires et des différentes agences de sécurité sanitaire françaises, allemandes et européennes. Quatorze plaintes supplémentaires de personnes qui ne pouvaient pas être physiquement présentes ce vendredi atterriront sur le bureau du procureur dans les jours à venir.

« Les citoyens prennent les choses en main parce que les politiques ne le font pas », affirme Élodie pour expliquer le sens de sa démarche. Pour cette maraîchère bio qui considère son activité professionnelle comme une façon de s’engager à temps plein, cette action collective représente « une manière d’agir, plutôt que de liker sur les réseaux sociaux ». L’idée de faire quelque chose à leur échelle est récurrente dans les motivations des « pisseurs » qui ont rejoint le groupe militant à l’origine de la campagne glyphosate. Certains comme François, au-delà de la volonté partagée de stopper l’utilisation des pesticides, ont des motivations plus personnelles. Pour ce créateur d’une petite entreprise de marketing qui rejette toute démarche politique, c’est une histoire de famille, presque de fidélité. Un de ses cousins a travaillé dans l’agriculture intensive en utilisant énormément de produits. Aujourd’hui retraité, « il a toutes les maladies du monde ». Ce test urinaire, François le lui dédie.

Uriner dans des tubes, pour ne pas pisser dans un violon

Il y a trois mois, tout ce petit monde a pris contact avec le groupe héraultais de la campagne « Du glyphosate dans nos urines », qui est soutenu par Vigilance OGM34 et l’association « Nous voulons des coquelicots ». Le 15 mars, 63 personnes se sont retrouvées pour des prélèvements d’urine dans une salle prêtée par la mairie de Murviel-lès-Montpellier, partenaire de l’opération. Dans cette municipalité classée « Zéro phyto », la maire est venue faire son test. Une évidence pour cette agronome de formation, fille d’agriculteur à la tête du village en 2014, après une lutte des habitants contre l’installation d’une Zone d’aménagement concertée (Zac) sur des terres agricoles. Persuadée d’être en présence « d’un scandale pire que l’amiante », elle compte porter plainte si ses résultats sont positifs au glyphosate.

Après avoir renseigné son intention de se porter ou non en justice en fonction des résultats du test, chacun s’est dirigé vers les deux toilettes sèches installées pour l’occasion. Sous le contrôle d’huissiers, ils ont rempli un tube d’urine. Puis les échantillons ont été regroupés, fermés, et préparés pour un envoi postal au labo d’analyse. Toujours sous l’œil des huissiers. Pour finir, les 63 présents ont rempli un questionnaire de « mode de vie », puis réglé 135 euros pour le paiement de l’ensemble des frais. Un mois plus tard, les résultats ont été communiqués.

Cécile, une institutrice vivant dans une commune héraultaise de 6000 habitants, était certaine de trouver du glyphosate dans ses urines. Bien que curieuse de connaître son taux, ce qui l’intéressait avant tout, c’était la plainte collective. Pour cette mère de trois enfants qui mange partiellement bio, les petits gestes du quotidien ne suffisent pas : « Même ceux qui mangent 100% bio ont des taux supérieurs à 1,00 ng/ml ». Très sensible aux luttes contre les inégalités, un peu désespérée par un monde dans lequel « il n’y a que les intérêts économiques qui comptent », elle espère que cette action en justice pèsera sur les décisions politiques. Elle a cependant été surprise par ses propres résultats : 2,61 ng/ml. C’est peut-être l’une des raisons qui l’ont décidée à participer le lendemain à la marche pour la biodiversité et contre Monsanto-Bayer.

« C’est une démarche citoyenne désintéressée »

Les 58 plaintes déposées à Montpellier devraient connaître le même sort que les 500 autres déjà enregistrées à l’échelle nationale. Dans les départements plus avancés dans la campagne, les procureurs se sont tous déclarés incompétents pour traiter de telles demandes. Les plaintes atterrissent toutes au pôle santé du tribunal de Paris. Craignant un rejet, les premières requêtes avaient été déposées par des faucheurs volontaires ariégeois en guise de test en 2018. Rassurés par des demandes d’informations complémentaires et l’attribution d’un numéro de dossier, la campagne a été officiellement lancée partout. Au mois d’avril, 2018 analyses avaient déjà été effectuées dans 25 départements et 1959 personnes avaient affirmé leur intention d’ester en justice. De nouveaux prélèvements sont prévus dans une cinquantaine de départements supplémentaires et vont venir grossir les plaintes au pénal.

« Nous ne cherchons pas de dommages et intérêts ou quoi que ce soit de financier, c’est une démarche citoyenne désintéressée », insiste Dominique Masset, l’un des initiateurs de la campagne nationale. Leur objectif est d’entraîner une prise de conscience et de dénoncer le renouvellement de l’autorisation du glyphosate en braquant les projecteurs sur ceux qui en sont responsables. Toutes les personnes ayant effectué le test sont positives, qu’elles vivent en ville ou à la campagne

Faire progresser le débat et la connaissance sur les pesticides

Comment interpréter les résultats ? Personne ne le sait vraiment, bien que les militants de la campagne précisent que l’élimination quotidienne de la molécule par le corps ne doit pas rendre les personnes testées démesurément anxieuses. « Il n’y a pas vraiment d’étude sur l’humain. Nous ne connaissons pas la partie qui reste dans l’organisme et celle qui est évacuée », affirme Dominique Masset, en regrettant l’absence d’étude épidémiologique sur les impacts des pesticides sur la santé. Une carence que la campagne pourrait partiellement combler. Un groupe de scientifiques comprenant des médecins, des spécialistes de l’eau, des sociologues et des statisticiens s’est formé aux côtés du groupe ariégeois. Avec les questionnaires « mode de vie », « nous avons déjà le plus gros échantillonnage » sur le glyphosate en France, assure le faucheur volontaire de l’Ariège qui précise que d’autres scientifiques les sollicitent.

Ainsi, même si la campagne n’obtenait pas la condamnation devant les tribunaux des responsables économiques et politiques du maintien sur le marché des produits contenant du glyphosate, le débat et la connaissance sur le sujet pourrait avancer significativement. « Cela permet de discuter avec les gens pour qu’ils découvrent toutes les merdes que l’on a dans le corps », explique Patrick qui communique un peu partout son taux de 1,39 ng/ml. Impliqué dans le mouvement des gilets jaunes, l’ancien syndicaliste cheminot à la retraite compte plus sur la mobilisation de la population que sur la justice, à laquelle il fait assez peu confiance. Pour enfoncer le clou, il envisage de lancer sur Sète un nouveau prélèvement d’urine après l’été.

Stéphane Ortega / Rapports de force

- D’après les organisateurs de la campagne « Du glyphosate dans nos urines », le coût de l’analyse elle-même est de 85 euros. Si vous désirez porter plainte, il faut ajouter le coût d’envoi par la poste et les frais d’huissier. A titre indicatif, les premiers prélèvements ont coûté environ 135 euros par personne (85€ d’analyse et 50€ de frais de justice). Plus d’informations sur le site campagneglyphosate.com

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