Agro-chimie

Le combat d’un collectif contre les pesticides, et pour transformer les campagnes

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Tandis que les industriels vendent des pesticides par millions de litres, agriculteurs et riverains comptent leurs malades et leurs morts. Depuis quatre ans, dans l’ouest de la France, un collectif se bat aux côtés de ces sacrifiés de l’agrochimie, multipliant les actions. Rencontre.

Le 15 janvier dernier, une quarantaine de personnes ont occupé les bureaux de la Sécurité sociale de Saint-Brieuc, dans les Côtes d’Armor. Objectif : obtenir le rétablissement des indemnités journalières de Gisèle, 57 ans, atteinte de la maladie de Parkinson. « Cette ancienne agricultrice a déposé un dossier de demande de reconnaissance en maladie professionnelle fin novembre, retrace Michel Besnard, membre très actif du Collectif de soutien aux victimes de pesticides de l’Ouest. Elle s’est aperçue peu après que ses indemnités journalières, perçues jusqu’alors au titre de son arrêt maladie, avaient été suspendues. »

« Gisèle est une femme seule, malade, pour qui tout est compliqué au quotidien, et on lui coupe sans la prévenir le peu d’argent qu’elle reçoit ? C’est inacceptable », s’indigne Michel Besnard. Pour connaître la cause de sa disgrâce, Gisèle a bien contacté la « sécu », mais elle a reçu pour toute réponse deux lignes incompréhensibles, postées via Internet. Joies de la dématérialisation ! « Elle m’a donc appelé, totalement paniquée, retrace Michel Besnard. J’ai tâché de négocier quelque chose par téléphone mais ils n’ont rien voulu savoir. Nous avons décidé de débarquer dans leurs locaux. Un quart d’heure plus tard, les indemnités journalières étaient rétablies. »

Reconnaître que les pesticides tuent

L’ancienne agricultrice, un temps travailleuse indépendante, puis salariée, va pouvoir poursuivre le chemin vers la reconnaissance de l’origine professionnelle de sa maladie. Un chemin qui s’annonce bien long. « Pour les malades, c’est un parcours du combattant », constatent les membres du collectif. Attribuée par la Mutualité sociale agricole (MSA, la sécurité sociale des paysans), cette reconnaissance peut permettre aux agriculteurs d’être indemnisés. « Quand on a une petite retraite et qu’on est malade, cette reconnaissance change la vie », souligne Michel Besnard, citant l’exemple de deux paysans atteints de la maladie de Parkinson et qui ont vu doubler leurs revenus mensuels, passant de 750 à 1500 euros par mois. Sans le collectif, ces deux agriculteurs n’auraient probablement jamais rien obtenu.

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Depuis 2016, 24 agriculteurs soutenus par le collectif ont pu obtenir une reconnaissance en maladie professionnelle. « Ces personnes sont isolées, éparpillées, invisibles dans les campagnes faute d’avoir conscience que leurs maladies ont une racine commune », explique le collectif. « Plus il y aura de reconnaissance en maladie professionnelle, plus on verra que les pesticides tuent, saccagent des vies et des familles. »

« Il faut se battre contre la maladie et contre tout le reste, les papiers, la MSA qui refuse de nous aider »

« Bien souvent, les agriculteurs ne savent pas que leur maladie peut être reconnue d’origine professionnelle. Leur médecin traitant, qui doit délivrer le document déclenchant la procédure, ne le sait pas nécessairement et la MSA refuse d’informer les gens de manière systématique. Ce qui nous choque beaucoup. » Une fois les procédures lancées, il arrive en plus que la MSA grippe le processus, par exemple en attribuant des taux d’« incapacité partielle permanente » (IPP ) si faibles que les personnes malades ne peuvent obtenir aucune indemnisation.

Armel, éleveur atteint d’un lymphome en a fait l’amère expérience à l’automne 2016. Sous la pression du collectif, le médecin conseil a fini par délivrer une « incapacité partielle permanente », mais en deçà des 30 %, seuil au-dessous duquel des compensations de revenus ne sont pas versées. Avec l’appui du collectif, Armel a été obligé de prendre un avocat et de saisir le tribunal. Lequel a finalement sommé la MSA d’accorder un taux d’IPP de 67% à l’éleveur malade. Aujourd’hui passés en bio, Armel et son épouse Brigitte sont en lutte quotidienne pour que les campagnes françaises en finissent avec les pesticides. 

« Je ne remercierai jamais assez le collectif, dit Brigitte. Être malade c’est difficile, très difficile. Moralement, physiquement. Il faut se battre contre la maladie et contre tout le reste en plus, les papiers, la MSA qui refuse de nous aider. Mais je suis contente d’apprendre que grâce à Armel, tous les agriculteurs atteints par un lymphome et reconnus malades professionnels peuvent avoir un taux d’IPP de 67%. »

Des demandes de plus en plus nombreuses

Autre épreuve que le collectif tente d’alléger : la lourdeur bureaucratique. « Pour des personnes malades, qui habitent au fin fond des campagnes et qui ne sont pas forcément à l’aise avec les papiers administratifs, cela peut sembler très compliqué. Le langage administratif est parfois très obscur », constate Michel Besnard. De plus en plus connus, les membres du collectif sont assaillis de demandes et passent une grande partie de leurs retraites à sillonner les campagnes bretonnes pour recueillir les témoignages de ceux et celles que l’agrochimie a sacrifiées.

« Briser le silence, c’est une première étape, remarque Michel Besnard. On prend toujours le temps d’aller voir les gens malades qui nous contactent. Cela leur fait beaucoup de bien de parler, de sentir qu’ils ne sont plus seuls. Ils sont souvent étonnés que des personnes totalement désintéressées viennent ainsi leur proposer de l’aide. » Loin du concept d’« agri-bashing » vendu par la FNSEA et allégrement relayé par le gouvernement, la réalité des campagnes françaises peut être solidaire, et formidablement créative.

Construire des campagnes sans pesticides

En décembre dernier à Betton, une commune proche de Rennes, des membres du collectif ont initié à la mairie une rencontre entre habitants et agriculteurs. « L’objectif, c’est d’éloigner les pesticides des habitations, détaille Jean-Luc. Mais l’idée n’est pas d’aller à la bagarre, c’est de se connaître et de nouer un dialogue. Avec tout le bazar qu’ils font autour de l’"agri-bashing", les agriculteurs sortent les armes avant qu’on ait le temps de parler. » Une vingtaine d’agriculteurs étaient présents, et une quinzaine de citoyens. « Nous voulons aider la société civile à se construire positivement », ajoute Marie.

« Je suis allé voir les "conventionnels", j’ai été étonné du dialogue que l’on a pu établir », abonde Jean-Paul, éleveur converti au bio en 1999 suite à des alertes de son médecin. Il faut se rendre compte que les agriculteurs sont coincés, par les grosses coopératives, par leurs prêts, et par les vendeurs de pesticides qui leur disent que l’on ne peut pas faire autrement. « Aller leur parler, voir ce qui est possible, leur rend une part de liberté », estime Jean-Paul.

Pour initier le changement qu’il rêve de voir dans les campagnes, Jean-Michel aimerait monter de petits groupes réunissant agriculteurs, médecins, psys et techniciens, dont la mission serait, tout simplement, d’aller parler aux paysans. « Les gens ont peur. Il faut les aider. » « On a besoin de décisions qui viennent d’en haut, mais on fera avancer les choses par des discussions sur le terrain », ajoute Michel Besnard. « On est dans un système qui vacille », estime un agriculteur présent lors d’une réunion du collectif. Il s’agit donc de transformer le vacillement en changement de fond, pour arrêter de compter les malades et les morts.

Nolwenn Weiler

- A lire aussi, notre reportage L’histoire de Catherine et Enya, empoisonnées aux pesticides dans l’indifférence de l’État

- Photo de une : des champs où sont épandus des pesticides au-dessus de la maison de Catherine et de sa fille, toutes deux malades (voir notre reportage) / © Laurent Guizard

- Dans l’article : Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest

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