Gilets jaunes

« C’est l’horreur absolue qu’un citoyen, en France, ait la main arrachée alors qu’il manifestait »

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Ils sont cinq. Quatre sont ouvriers, un est étudiant. Ils ont entre vingt et cinquante ans. Ils habitent à Tours, Argenteuil, dans la Sarthe ou en Gironde. Un point commun les a réunis : ils ont tous participé aux manifestations des gilets jaunes, parfois la première manifestation de leur vie, et y ont perdu une main suite à l’explosion d’une grenade lancée par les forces de l’ordre. L’écrivaine Sophie Divry raconte leur histoire dans un livre, Cinq mains coupées. Entretien.

Dans Cinq mains coupées, l’écrivaine Sophie Divry nous livre, à l’état brut, la parole de cinq hommes qui ont eu la main arrachée par une grenade lors du mouvement des Gilets jaunes. Comment, en France, pays démocratique, des personnes manifestant pour une vie plus décente peuvent-elles se retrouver infirmes du fait de l’action et des armes des forces de l’ordre ? En plus de ces « cinq mains coupées », une trentaine de personnes ont perdu un oeil et plusieurs centaines ont été blessées pendant les manifestations des Gilets jaunes et les mouvements qui ont suivi [1]. Un an après la mutilation, la littérature se fait l’écho de leur lent parcours de reconstruction psychique. Au-delà des mots et des individus, cette mutilation infligée par l’État à ses propres citoyens nous oblige à repenser le glissement à l’œuvre dans notre société. Entretien.

Basta !  : Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ces blessés-là, à cette blessure-là plutôt qu’à une autre ? L’arme de guerre, la grenade GLI-F4 composée de TNT, l’amputation, sont-elles davantage symboliques d’une forme d’écroulement d’un état de droit ?  

Sophie Divry  [2] : J’avais hélas l’embarras du choix en termes de blessures étant donné la puissance de la répression. Les flash-ball ont crevé une trentaine d’yeux et les grenades GLI-F4 ont arraché cinq mains. Cette mutilation-là, une main entière arrachée, c’était nouveau, même si c’est déjà arrivé à Notre-Dame-des-Landes notamment. C’est un symbole d’arracher une main, ça fait très châtiment à l’ancienne. Et puis il y a le rapport de l’écrivaine à la main, l’écriture, la main droite, ça me touche. Ça nous touche tous. L’idée m’est venue au printemps d’aller écouter ces cinq personnes, de recueillir leurs paroles et de faire un livre avec uniquement leurs mots et leur histoire, en un chœur unique. J’ai d’abord rencontré Antoine, des Mutilés pour l’exemple, puis j’ai fait la connaissance des autres. Mais c’est une vraie question de choisir entre les centaines de mutilés… Maintenant que je m’y connais un peu, sans doute que se faire crever un œil, c’est pire, on ne voit plus le monde de la même manière, et vos amis n’ont plus le même visage en face d’eux.

Vous avez entrecoupé leurs récits, ce qui donne la sensation d’une voix unique, mais vous n’avez rien retouché de leurs propos, pourquoi ? Les paroles brutes sont-elles plus percutantes, plus « utiles » que tout ce que pourrait en faire un journaliste ou une écrivaine ?

Sophie Divry © Jérôme Panconi

Je me suis lancée dans ce livre davantage par devoir civique. Les Gilets jaunes et la répression inédite qui leur a été opposée, est un événement qui marque l’époque. Il faut le regarder en face pour le moment, il n’y a guère besoin de surplus esthétique. Pour moi, il fallait d’abord les écouter. Car on les a très peu entendus, ces mutilés. C’est l’horreur absolue qu’un citoyen, en France, ait la main arrachée alors qu’il manifestait. Je n’avais pas envie de mettre mon grain de sel en tant qu’artiste, d’adopter une posture en surplomb. Ce livre, c’est leur parole, c’est pour apporter une pièce au dossier en quelque sorte, une pièce à l’histoire contemporaine, un instantané de cette horreur. 

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En réalité, on n’a pas encore intégré ce que tout ça signifie. Et c’est normal, on reste en état de sidération, on oppose mentalement des « c’est pas si grave ». On doit ingérer lentement la nouveauté monstrueuse de cette répression inédite. Moi, en tant qu’écrivaine, j’avais ce temps pour m’arrêter, zoomer, ce temps pour les écouter, ce temps que tout le monde n’a pas. C’est la chance de la littérature de pouvoir s’arrêter sur un événement, de faire une pause pour « mettre des mots sur les maux », comme l’a dit la mère de Gabriel, le chaudronnier de 21 ans. 

Pouvez-nous nous parler un peu de ces cinq hommes ?

Ce sont quatre ouvriers, Gabriel, Sébastien, Frédéric, Ayhan et un étudiant, Antoine. Ils ont entre vingt ans et cinquante ans. Ils habitent dans toute la France, Tours, Bordeaux, Argenteuil, un village de la Sarthe, une petite maison dans la Gironde. Deux sont pères de famille. Gabriel était Compagnon du Devoir. Ils étaient chaudronnier, technicien, plombier ou amarrait des bateaux. Ils ne peuvent plus exercer leur profession aujourd’hui. La plupart allaient manifester pour la première fois ou presque, à l’occasion de ce mouvement populaire auquel ils se sont au fur et à mesure agrégés. Ils voient arriver sur eux une grenade, et ont voulu l’écarter en pensant que c’était une lacrymo. Leur main a explosé d’un coup. C’est un choc terrible.

L’accident les a démembrés, au sens propre et figuré. Au-delà du traumatisme incroyable de la barbarie de cette grenade qui leur explose dessus (on a évité de très peu des décès), ils ont été renvoyés à la sphère domestique. Après l’amputation, on a deux, trois, parfois, trente opérations chirurgicales. Gabriel a encore des éclats de grenade qui lui sortent de la peau deux ans plus tard. Tous ont perdu leur travail, tous sont enferrés dans des démarches administratives sans fin, les assurances, la mutuelle, les allocations à gérer… Quatre sur cinq ont obtenu le remboursement d’une prothèse et le versement d’une allocation – ça coûte très cher à l’Etat cette affaire. Tous ont perdu leur statut social, leur identité d’homme qu’ils s’étaient construit. Seul Ayhan a retrouvé un mi-temps thérapeutique. Les autres passent, après la rééducation, par un lent processus d’acceptation de leur handicap, de reconversion professionnelle mais aussi identitaire. 

Ce ne sont plus les mêmes hommes. Ils le disent : « on m’a pris ma vie », « je suis diminué ». Ils ont de nombreux traumatismes psychologiques, dont le livre d’ailleurs, ne dévoile qu’une infime partie. Le plus dur pour eux est d’être réduit à ça, à cette blessure. Aussi de voir l’IGPN et le procureur classer sans suite toutes leurs plaintes. Le parcours le plus résilient est sans doute celui d’Antoine, élu récemment conseiller municipal d’opposition à Bordeaux sur la liste de Philippe Poutou. D’autres vont mal, physiquement comme psychologiquement.

La parole des intellectuels, des universitaires, aurait-elle pris trop de place lors de ce mouvement des Gilets jaunes ? 

Le mouvement des Gilets jaunes est une question de prises de paroles. Avec ce travail, je voulais donner une place à cette parole. Il serait parfois bon que les intellectuels écoutent davantage. Ils l’ont fait un peu au début du mouvement, et certains ont parlé de manière juste. Je pense notamment à Danièle Sallenave, qui s’est mise de leur côté, dans son bel essai Jojo, le Gilet jaune. Mais il faut faire attention en France à cette tendance à l’éditorialisation de ceux qui ont l’habitude de prendre la parole. Il y a quand même une vraie difficulté des Gilets jaunes d’accéder à la parole publique en tant que classe. En décembre ou janvier, certains journalistes ont commencé à documenter les violences policières, mais le pouvoir ne voulait pas plus les entendre que les Gilets jaunes. Il a quand même fallu deux mois aux médias pour parler de répression. Cette répression de masse marque une véritable fracture, et une augmentation d’un cran de la violence d’État. 

Et puis tout va si vite, un sujet chasse l’autre. Moi j’ai pu prendre le temps. Les entretiens ont été réalisés en cinq mois. Chacun a duré entre deux et cinq heures. Une fois la confiance accordée, ces hommes avaient envie de parler. Ensuite, ils ont relu, corrigé, amendé leur propos. Je les ai trouvés tous très respectueux de l’acte littéraire lui-même. Ils me disaient : « Tant qu’on parle de nous, et que vous ne nous trahissez pas... »

Donner la parole, offrir un espace de parole à autrui, c’est une forme de militantisme que vous assumez ? 

Oui, forcément. De toute façon, quand on ne se regarde pas le nombril dans le milieu artistique, on est militant. On est tous « vendu » à quelque chose, alors autant l’assumer. Cette parole, je l’ai aussi donnée par devoir pour mon pays, afin d’émouvoir, de faire comprendre ce qu’il s’est réellement passé, d’enlever de l’obscurité dans les consciences, d’humaniser le « fait divers ». Ce livre est à la frontière entre le journalisme, la chronique historique et le théâtre. Je ne suis pas devenue pour autant spécialiste des violences policières, simplement j’ai « fait ma part » en quelque sorte. Peut-être que davantage d’écrivains, sur ce sujet, auraient dû faire la leur… 

Ces cinq hommes ont de longues procédures devant eux. À présent le ministère de l’Intérieur finalise une loi où il ne sera plus possible de diffuser des images des forces de l’ordre… Une suite logique vers la dérive autoritaire ?

Cette dérive ne m’étonne pas. Dans la police, c’est la course à l’armement. Moi-même avant de faire ce livre, je n’y connaissais rien en armes, j’ignorais ce qui avait blessé à Bure, à Notre-Dame-des-Landes ou dans les banlieues et les territoires ultramarins, je ne savais pas ce qu’était la grenade GLI-F4. J’ai fait comme eux, je suis allée manifester irrégulièrement et sans inquiétude, me disant qu’au pire j’aurais juste une brûlure due à des lacrymos, rien d’autre… Alors que le niveau de violence a changé. On terrorise, on mutile pour faire peur. C’est une politique de démocratie autoritaire, pour décourager la contestation. Et pour ces hommes-là, un véritable parcours du combattant. Le volet judiciaire est encore une charge pour eux. Ils n’auront guère droit à la justice, sans doute pas avant la Cassation ou la Cour européenne des droits de l’homme. Cette injustice est vraiment insupportable. Malgré tout, certains d’entre eux sont retournés en manif. Même s’ils sont beaucoup plus craintifs. 

En plus de devoir réapprendre à vivre avec une seule main ou une prothèse…

J’ai découvert des vies brisées. Apprendre à vivre avec une seule main, c’est difficile, lent, humiliant. La prothèse n’arrive qu’une année après en général, et après des mois de rééducation. C’est pas comme Luke Skywalker et sa prothèse qu’on lui met dans l’heure qui suit… Certains ne peuvent pas psychiquement envisager la suite. Il y a le regard des autres qui vous fait mal. Ces hommes sont aujourd’hui assignés à cette blessure alors qu’ils veulent être, qu’ils sont autre chose. 

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Vous notez que « le spectacle de la souffrance, de l’injustice (…) ne laisse pas indemne »…

Ce n’est pas évident d’aller se confronter à quelque chose qui nous dérange. Or, le spectacle de cette police surarmée qui mutile, dans une impunité totale, des jeunes hommes de 20 ans qui n’avaient jamais manifesté, c’est vraiment dur à voir de près. Soyons honnêtes, je n’ai pas retranscrit entièrement les passages où la main vole en éclats, mais on patauge dans le sang. Dans l’attente des pompiers, tout le monde est couvert de sang. Ce sont des scènes de guerre, qui révulsent. Ce n’est pas ça qu’on nous a « vendu » comme pays, à nous qui avons grandi dans les années 1980… J’ai profondément honte de ce que mon pays a fait, honte d’un pays qui commet des violences pareilles. Je suis contente d’avoir pu humaniser tout ça en donnant la parole à ces cinq hommes. Et j’espère qu’un peu de sang rejaillira sur Macron, Castaner, Delpuech et Lallement. 

Derrière les blessures de ces hommes se devine notre positionnement à nous. Où nous plaçons-nous en tant que citoyen ?

Il y a eu beaucoup de mépris pour les Gilets jaunes, que certains taxaient de vulgaires, violents, parlant trop fort… Se sent-on proche de ces Gilets jaunes qui nous font parfois un peu peur ? À qui s’identifie-t-on ? Les Gilets jaunes, ce sont des corps comme nous, des corps souffrants, des corps sociaux... De quel côté la majorité va-t-elle pencher ? Du côté de la bourgeoisie qui se défend avec la police ? Ou du corps ouvrier qui prend les coups ? Pour Macron, ce sont « des gens qui ne sont rien ». Mon livre œuvre à développer cette sensibilité-là. Qu’on s’attache à eux, et qu’on réfléchisse à nous, oui : que viennent-elles dire de nous, collectivement, ces mutilations ? 

Alors l’espoir en ce moment, il se trouve où ? 

Je vois quand même une ligne révolutionnaire qui se dessine dans l’histoire récente et permet d’espérer une suite. Les Gilets jaunes, mais avant eux, les mobilisations de Nuit Debout, contre la Loi Travail. Ce qu’il s’est passé avec la Convention citoyenne pour le climat, tout cela va continuer. Comment et quand, personne ne sait… Pour le moment, on est écrasés. Nous sommes inquiétés par le virus et muselés par des restrictions liberticides, toutes adoptées verticalement et sans discussion, des mesures qui mettent entre parenthèse la démocratie, ce dont s’alarment quantité de juristes et de parlementaires de tous bords. Ça m’inquiète. Mais on n’a pas le choix pour le moment, il faut s’y soumettre, car nous avons une responsabilité face à cette pandémie. Le citoyen de base est d’ailleurs souvent plus responsable que les irresponsables à la tête de l’État. Sauf qu’à un moment donné, il faudra bien faire quelque chose de cette colère, de cette énergie qui nous anime… L’histoire n’est pas écrite. Mais il faut accepter que ce soit merdique un temps, et on verra bien après. Notre pays peut nous surprendre aussi en bien.

Propos recueillis par Elsa Gambin
Photo : Place de l’Étoile, Paris, le 24 novembre 2017 / © Cyrille Choupas

Éditions du Seuil, 2020.
Le mouvement des Gilets jaunes a également fait l’objet d’une répression judiciaire d’une grande ampleur, avec 3000 condamnations prononcées et plus de 1000 peines de prison ferme. A lire ici
- Notre dossier sur le mouvement des Gilets jaunes.

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