Reportage

À la Zad du Carnet : « Je n’ai pas l’heure mais j’ai le temps »

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Pour empêcher un projet de bétonisation, une Zad s’est implantée en septembre sur le site du Carnet, en Loire-Atlantique. En novembre, le report du projet a été annoncé. Sur place, les militants continuent de s’organiser et de créer de nouveaux imaginaires pour 2021.

« Ici, commence le nouveau monde ». C’est sur ce panneau que se posent les yeux lorsqu’on arrive à la Zone à défendre du Carnet, au bord de l’estuaire de la Loire. C’est aux abords de Frossay, commune de 3200 habitants en Loire-Atlantique, que la Zad a vu le jour il y a maintenant plus de trois mois. À 30 minutes de Saint-Nazaire et 50 mn de Nantes, des militants luttent ici contre un projet de bétonisation porté par le Grand port Nantes-Saint-Nazaire : un parc industriel devrait être construit en bord de Loire. Un petit îlot de résistance s’est développé au fil des semaines, où se mettent en pratique pensée libertaire et autonomie.

Sur la Zad, plusieurs chantiers sont en cours, pour être à l’abri et au sec durant l’hiver. ©Malika Barbot

Le premier aperçu de la Zad est un mélange de couleurs : un triangle fluo, une peluche de perroquet multicolore, un drapeau rose, des traits de peinture violette, verte, jaune… À l’entrée, on peut lire en lettres rouges sur une banderole : « Stoppons le carnage au Carnet ». Contre la première barricade, une petite boîte aux lettres vacille. Quelqu’un y a écrit au marqueur : « Rue du changement. Bisou ».

Un an de répit pour l’estuaire

Le 3 novembre, un communiqué a agité la Zad : le Grand port Nantes-Saint-Nazaire annonce le report d’un an des travaux. Et pour cause : le conseil scientifique régional du patrimoine naturel a émis un avis défavorable au plan de gestion des espaces naturels du site portuaire, émis par le Grand port. Cet avis défavorable implique un délai pour la mise à jour des inventaires de la faune et de la flore. Lors d’une séance de débat au Sénat, le mercredi 25 novembre, Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué aux Transports, a précisé les positions du gouvernement sur le projet : « Le gouvernement appelle au respect du moratoire, de manière à ce que les freins et les doutes sur le projet soient levés et que celui-ci puisse se dérouler de façon cohérente, dans le respect de l’ordre public. »

Du côté des militants, c’est un répit, mais la vigilance reste de mise. « Il n’est nulle question ici de victoire mais d’une respiration, qui peut être bénéfique soit pour la lutte soit pour le Grand port », a annoncé le collectif Stop Carnet dans un communiqué. « Notre collectif est parfaitement conscient que sous prétexte de mener à bien les relevés sur le terrain, le risque d’évacuation de la Zad est avéré », poursuivent les militants.

« C’est un peu une Vélozad ici »

En attendant, la vie continue de s’organiser sur la zone. Chacun et chacune vaque à ses occupations, entre tâches du quotidien, chantiers et ateliers. Près d’une haie, plusieurs vélos sont entassés. Y traînent aussi des roues, des pédales solitaires, des chambres à air trouées... C’est le coin réparation des carcasses. Les vélos fonctionnels, eux, sont éparpillés sur la Zad et ses 110 hectares de champs et de bocage à protéger. Un vélo rouge est posé dans l’herbe avec un petit bout de tissu blanc noué au guidon. L’indication que c’est un vélo collectif.

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« C’est un peu une Vélozad ici, lâche Lucie [1] en s’installant sur la selle. C’est un sketch, ils sont tous éclatés, on se demande comment ils font pour rouler. » Depuis l’entrée, elle s’élance sur la route qui traverse la Zad. Ses pieds touchent à peine les pédales sur ce vélo trop grand mais pas question de se décourager. En quelques instants, la voilà au Vortex. Situé au centre du site, à l’intersection des différents lieux, c’est la cabane parfaite pour se poser.

À l’abri du vent, Lucie fredonne une chanson réécrite sur l’air de La Madrague (interprétée par Brigitte Bardot) : « Sur le guidon y’a un copain… Je ne le port’rai pas très loin… Car j’avais oublié qu’il n’y a pas de freins... » C’est un peu son moyen d’expression, pour resserrer les liens autour d’un feu de bois ou d’un repas. « Depuis un moment, on parlait des expulsions et j’ai eu besoin de faire des choses plus légères, précise-t-elle. Les moments les plus forts que j’ai vécus sont des moments musicaux. C’est difficile de mettre des mots là-dessus mais ça créé vraiment une complicité. »

Créer de nouveaux imaginaires

Profitant d’une journée fraîche mais ensoleillée, Louise pousse la porte du Vortex à la recherche d’un marteau. Elle s’attèle à la construction de la cabane. Les premières fondations ont été posées et le plancher est presque fini. Pour la militante, l’espoir et les perspectives de luttes se trouvent aujourd’hui principalement dans les Zad. À ses yeux, il est nécessaire de les multiplier, pour montrer que sortir du système est possible, qu’une alternative à l’État et au capitalisme existe. « Vivre dans l’illégalité donne une plus grande liberté. Si on accepte ça, le reste, on s’en détache. Ça permet de créer de nouveaux imaginaires. »

Sur ce sujet, lire notre interview du philosophe Pierre Charbonnier : « C’est désormais contre l’État centralisateur et bureaucratique que se construit parfois le mouvement de conquête de l’autonomie collective »

C’est alors une phrase de Kropotkine, tirée de La Morale anarchiste qui lui vient en tête : « Lutte, pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grande que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité ».

Chantier en mixité choisie, sans homme cisgenre. ©Malika Barbot

Venue pour deux jours initialement, Louise, étudiante en droit, a finalement décidé de prolonger son passage pour y rester durant ce deuxième confinement. « Je suis plutôt terre à terre habituellement, mais là j’ai juste sentie que je devais être ici. Ça avait du sens pour moi. »

De la théorie à la pratique

Expliciter le quotidien sur une Zad n’est pas une tâche si facile pour les habitants. Que raconter à ses proches loin de cette expérience ? La question revient souvent. Les raccourcis semblent presque inévitables. Éloïse partage le sentiment de Louise : « C’est vraiment une expérience à vivre. Je n’ai pas envie de dire "c’est cool" ou "c’est bien", juste que c’est à vivre. »

En arrivant sur la Zad, elle y a trouvé une certaine indépendance. « Je suis une apprentie militante », sourit-elle. Il y a huit mois, elle a commencé à s’investir dans les luttes sociales. C’est à Bure qu’elle pose un premier pied dans le militantisme. Un cheminement qui l’a amené jusqu’au Carnet. « J’ai longtemps entendu de la théorie sur l’autogestion, sur ce que c’est de vivre les uns avec les autres sans autorité, mais c’est assez génial de le voir en vrai, de le mettre en pratique au quotidien », souligne-t-elle.

Plusieurs personnes participent au chantier en mixité choisie, pour construire une cabane. ©Malika Barbot

Partie depuis le Vortex, elle roule vers la Saule, une autre cabane à l’extrémité ouest de la zone. Entre les flaques de boue, Eloïse s’avance sur le petit chemin longeant la Loire, bordé par des roseaux. Elle s’arrête en cours de route et s’assoie en haut d’un talus. Juste derrière, on aperçoit les fondations du Zbeulistan, un nouvel abri en construction. « On a ramené du matos mais c’est pas évident avec la distance, annonce-t-elle. Je me sens vraiment bien ici, c’est d’ailleurs étonnant la diversité des profils ». Il s’y brasse une multitude de personnalités, de milieux sociaux différents. Inévitablement, des divergences peuvent apparaître, mais à ses yeux, « c’est nécessaire car ça crée une pluralité ».

À une centaine de mètres, un morceau de Manu Chao s’échappe de la Saule. Quelques personnes sont assises à l’intérieur de la cabane en bois, chacun et chacune tient un carnet ou une feuille entre les mains, pour y dessiner ou y écrire. Des vêtements sèchent, accrochés à des bambous au plafond. Sur une étagère, des provisions. Indices que certains ont posé leurs valises ici.

« Une lutte directe contre le capitalisme et un endroit pour recréer le monde »

Retour vers l’entrée de la Zad, après une bonne dizaines de minutes de pédalage. À une vingtaine de mètres de la cuisine, une banderole orange signale : « Nous sommes la Loire qui se défend ». Martin s’installe sur une chaise, profitant des derniers rayons de soleil de la journée. Depuis plusieurs jours, il a choisi de ne plus recharger son téléphone. « Je n’ai pas l’heure mais j’ai le temps. Je ne peux pas vivre heureux ailleurs je crois. On peut se prendre dans les bras, se sourire, on peut considérer les animaux comme des personnes », explique-t-il.

Pour ce militant, deux éléments s’entrecroisent sur ces lieux : « C’est à la fois une lutte directe contre le capitalisme, la bétonisation mais aussi un endroit pour recréer le monde qu’on a envie de voir. » Un monde contre la hiérarchie, les oppressions, le patriarcat… Pour tendre vers la réduction des prises de pouvoir. « Il y a l’État, le pouvoir extérieur, mais aussi le pouvoir intérieur. »

Autour du feu, pour se réchauffer alors que l’hiver approche. ©Malika Barbot

Quand le soir vient, un brasero avale des bûches humides, réchauffe l’atmosphère et éclaire les visages. Le plus souvent, des carnets de chants finissent par passer de mains en mains et les voix s’échauffent sur des musiques militantes, accompagnées d’accords de guitare. D’autres fois, des militants se retrouvent autour de discussions ou écoutent un podcast à l’AbriCo’, une cabane de repos où se superposent les couvertures et les coussins. Martin conclut alors : « La Zad c’est tout ça. Juste, viens et accepte l’effervescence qui va avec. »

Malika Barbot

Photo de Une : Vers l’entrée de la Zone à défendre, en novembre 2020. © Malika Barbot.

Sur ce sujet :
- Dans l’estuaire de la Loire, « on bétonne d’abord, on réfléchit après »
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Un soir sur la Zone à défendre, un zadiste manie un bâton de feu. ©Malika Barbot

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