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Débattre Election présidentielle

« Vote pour nous, connard, sinon tu es un salaud »

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« Je vais voter Macron, mais j’aurais aimé passer à autre chose, il y a de nombreuses tâches dans la vie que l’on accomplit par force, par devoir, sans plaisir », explique Jean-Noël Lafargue. Et au lieu de faire la leçon à ceux qui hésitent, ne faudrait-il pas plutôt consacrer son énergie à discuter avec les électeurs du Front National, pour essayer de « comprendre pourquoi les habitants de certains territoires se sentent malheureux ou menacés au point de rechercher un parti qui affirme pouvoir tout régler en se débarrassant de certaines personnes ? ». Tribune libre.

Quelques heures après le résultat de l’élection de dimanche, j’avais déjà publié un billet expliquant que j’allais voter pour Emmanuel Macron au second tour, bien qu’ayant voté pour le programme de la « France insoumise » qui lui est radicalement opposé à presque tous les égards. Au passage, j’essayais de me donner du cœur pour cette corvée en me concentrant sur les points positifs : après tout, l’alternative aurait pu être de se déterminer entre Le Pen et Fillon, tous deux inquiétés par la justice pour des faits du même ordre, tous deux représentants d’une droite très très à droite, raciste, homophobe et fondant son discours sur la peur de tout. Au moins, le succès (très relatif) d’Emmanuel Macron indique un peu plus de foi dans l’avenir que celui des deux candidats qui suivent.

Trois jours ont passé, et je ne change pas d’avis : bien entendu, je vais voter pour quelqu’un dont je ne veux pas, afin d’éviter quelqu’un dont je veux encore moins. Évidemment. Et j’aurais voté Fillon aussi, comme j’ai voté Chirac il y a quinze ans, et comme je voterais Marine Le Pen si elle était au second tour contre Joffrey Baratheon, Skeletor ou Adolf Hitler : on trouve toujours pire. Je vais voter Macron, mais j’aurais aimé passer à autre chose, il y a de nombreuses tâches dans la vie que l’on accomplit par force, par devoir, sans plaisir. Comme payer ses impôts, par exemple — j’imagine que les soutiens les plus fortunés de Macron savent de quoi je parle, puisque le jeune homme a promis de réduire l’Impôt sur la fortune au seul patrimoine immobilier : le paysan de l’Île de Ré persistera à le payer, mais ceux qui placent leur fortune sous forme de bien financiers ou d’œuvres d’art en seront dispensés.

Au lieu de ça, je vois fleurir sur les réseaux sociaux et à coup de tribunes et d’éditoriaux d’innombrables leçons de morale insultantes, assorties de menaces diverses. Elles émanent souvent de gens qui non seulement n’ont pas voté pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, mais se sont montrées incroyablement insultantes envers ses électeurs pendant toute la campagne électorale : nous avons été des néo-staliniens, des poutinistes, des amis de Bachar-el-Assad, des complices du gazage des populations (je ne parle pas des méthodes de Bernard « Bernie le chimique » Cazeneuve, bien entendu), des ennemis de la démocratie et de la liberté d’expression régnant par la terreur [1], des destructeurs de l’Union européenne, des naïfs, des bobos, des enragés et même, au cours de la dernière semaine, des antisémites [2] — accusation qui n’est étayée par aucun élément, mais qui fait mouche dès lors qu’elle est proférée, ça avait déjà fonctionné en 2012 [3].

Il y a trois jours, Mélenchon était un dictateur, un bobo facho [4]. Et à présent, on lui demande (sans « s’il vous plaît » ni, soyons-en certains, de « merci »), de forcer ses électeurs à voter pour ceux qui les ont traités de tous les noms.

Après avoir été insultés à longueur de campagne électorale, les « insoumis » doivent désormais se soumettre à ceux-là mêmes qui les ont traités de tout les noms, et qui continuent ! Raphaël Enthoven, qui étudie « avec philosophie » les sujets d’actualité sur Europe 1, concluait une chronique sur le thème par cette affirmation : « qui se ressemble s’abstient ». Si l’on ne vote pas Macron, ce sera la preuve que les électeurs de Mélenchon, qu’il juge « très agressifs », et ceux de Le Pen ne diffèrent en rien [5]. Qu’est-ce que ce serait si Raphael Enthoven étudiait les sujets d’actualité sans philosophie !

Il paraît que nous ne sommes pas suffisamment sidérés. En 2002 les Français étaient dans un état de sidération en voyant apparaître l’affreux Le Pen père comme concurrent de Jacques Chirac au second tour, mais en 2017, rien, les gens semblent trouver ça normal. Je suis, à mon tour, étonné de cet étonnement face au manque de sidération : Florian Philippot hante les studios de radio et sur des plateaux de télévision et semble y vivre plus de temps que chez lui, les propos de Marine Le Pen sont diffusées avec complaisance (c’est à dire sur son terrain, sans jamais évoquer son incompétence économique, écologique, culturelle) par les médias, sont diffusés de manière irresponsable par les partis « normaux », qui reprennent sa rhétorique et semblent valider sa vision de la société française. Enfin, cela fait des années que l’on nous annonce que Marine Le Pen sera présente au second tour de l’élection présidentielle, et lors de la dernière élection, c’est plutôt son absence qui avait étonné tout le monde.

Plutôt que de dire aux mélenchonistes qu’ils sont, pour le salut de la démocratie, forcés de voter, obligés de voter pour quelqu’un dont le programme les révolte, et de faire la leçon à ceux qui hésitent, il serait peut-être bien de parler aux électeurs du Front National, non ? De comprendre pourquoi ce parti recueille désormais la voix d’un Français sur trois, de comprendre pourquoi les habitants de certains territoires se sentent malheureux ou menacés au point de rechercher un parti qui affirme pouvoir tout régler en se débarrassant de certaines personnes. Et ce n’est pas aux électeurs de Mélenchon qu’il faut le demander, mais à ceux qui maltraitent les campagnes, à ceux qui utilisent l’Union européenne comme excuse pour détruire les services publics, à ceux qui diffusent l’idée que le monde est une menace pour la France – comme si elle n’en faisait pas partie –, enfin à tout le monde sauf à ceux qui proposent autre chose, ou lorsqu’il y a de vagues convergences (la sortie de l’OTAN ou l’âge de la retraite) le font pour d’autres raisons, et ne sont animés ni par la xénophobie ni par des raisonnements simplistes. Le docteur Victor Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, avait eu la décence de se sentir responsable de sa créature, plutôt que de blâmer les victimes de sa brutalité.

Alors oui, je voterai Macron, et même si je comprends bien que ceux qui tentent de pousser les électeurs de Mélenchon à en faire autant sont avant tout animés par la peur du Front National (très justifiée), je pense que ces derniers auraient tort de ne pas respecter les états d’âme de ceux qui ne peuvent pas se résoudre à choisir et qui envisagent le vote blanc. Laissez-leur donc quelques jours pour digérer. Leur problème n’est pas qu’ils soient complices d’un parti anti-démocratique, anti-républicain (mais ayant pignon sur rue), c’est juste qu’ils veulent croire que l’on peut voter « pour » des projets auxquels on souscrit et non « contre » ceux qui nous révoltent [6]. Que, en gros, ils ont encore un peu de foi en la politique.

Jean-Noël Lafargue
(@jean_no)

Ce billet a été initialement publié sur le blog Castagne.

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