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Répression

« Ils voulaient extrader Vincenzo tout de suite, en silence. Nous avons perturbé ce calendrier »

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La justice française se penche actuellement sur le cas de Vincenzo Vecchi, arrêté en Bretagne où il se cachait après avoir été condamné en Italie à seize années de prison pour avoir participé à des manifestations. Sa liberté conditionnelle a été refusée. Ses amis mettent tout en œuvre pour empêcher son extradition.

Vincenzo Vecchi, arrêté le 8 août dernier en Bretagne par la brigade nationale de recherche des fugitifs pour être extradé vers l’Italie, reste pour le moment en prison. La justice n’a pas accédé à sa demande de liberté conditionnelle. Âgé de 46 ans, Vincenzo Vecchi a été condamné en 2012 par la justice italienne à seize ans de prison suite à sa participation à la manifestation altermondialiste de Gênes en 2001, puis à un rassemblement anti-fasciste à Milan en 2006. Seize ans de prison, pour des accusations de dégradation en manifestation... Deux mandats d’arrêts européens ont été émis par la justice italienne en 2016 [1]. Trois ans plus tard, la police française l’interpelle.

La stupeur et l’effroi

Pour son comité de soutien, mobilisé depuis plus d’un mois, le refus de la libération conditionnelle a été rude. Ils replongent dans la stupeur et l’effroi qui les ont saisis au cœur de l’été, quand ils ont appris son arrestation et le risque d’extradition. « Je me suis dit que je ne le reverrai jamais, se souvient Jean-Pierre. Je me sentais en deuil. » « On était en état de choc », ajoute Gaëlle. La jeune femme ignore alors, comme tout le monde dans le pays de Rochefort-en-Terre dans le Morbihan – où Vincenzo vit depuis huit ans –, qu’il est recherché par les autorités italiennes.

Pour les habitantes et habitants de ce coin de campagne, Vincenzo est devenu un ami. Il participe à un groupe de musique, tient des permanences au bar associatif du village, file volontiers des coups de mains. C’est un solide bricoleur aussi, qui a participé à de nombreux chantiers. Adopté par ses hôtes, il est devenu l’un d’eux.

« Assez vite, on s’est dit qu’il fallait qu’on tire notre pote de là »

En relisant le texto qui l’a informée de l’arrestation de Vincenzo, Mona est encore très émue. « Je me suis dit, c’est mort. Dans deux jours il est en Italie. » « Et puis, assez vite, on a réalisé qu’il fallait qu’on tire notre pote de là, reprend Gaëlle. On a décidé de retrousser nos manches, pour comprendre ce qui se passait, trouver une solution. » « Ils avaient prévu de l’extrader tout de suite, en silence. Mais nous sommes venus perturber ce calendrier », ajoute une amie.

« On s’est mis en quête d’une avocate, décrit Laurence. C’est elle qui nous a dit ce dont était accusé notre copain, et à quelles peines il avait été condamné. Ça nous a semblé totalement disproportionné, évidemment. Plusieurs, parmi nous, savaient que lors des manifestations de Gênes en 2001, la répression policière avait été terrible. » Mobilisés en premier lieu pour défendre leur ami, les membres du comité de soutien tiennent à relier l’histoire de Vincenzo au contexte politique de l’époque.

En juillet 2001, des dizaines de milliers de manifestants venus participer au contre-G8 se retrouvent piégés par la police italienne. Des centaines de personnes sont blessées, certaines sont arrêtées et torturées. Un jeune homme de 23 ans, Carlo Giuliani est tué. En 2015, la Cour européenne des droits humains condamne l’Italie pour n’avoir jamais poursuivi en justice, ni même identifié, les auteurs de violences policières contre des militants altermondialistes [2].

« En Italie, Gênes est un réel trauma, rapporte Jean-Baptise. Un froid hivernal s’est abattu sur le pays à ce moment-là. » « Ces journées ont laissé une marque indélébile chez les manifestants, ajoute Mattia, un ami de Vincenzo venu rencontrer ses soutiens français [3]. Les membres de la génération qui a suivi Gênes ne sont pas sortis dans la rue pendant dix ans. Par peur. »

« Nous avons peu mangé et peu dormi, mais nous avons appris énormément de choses »

Moins de trois jours après l’arrestation de Vincenzo, le café associatif de la Pente, adossé au village de Rochefort-en-Terre, devient le quartier général du comité de soutien. Une soixantaine de personnes s’y réunissent tous les jours pendant plusieurs semaines. « Ici, nous sommes habitués à faire des choses collectives, au quotidien, décrit Gaëlle. Cela fait des années qu’on expérimente d’autres possibles dans l’agriculture, l’artisanat, le social. Nous avons initié diverses expériences de coopératives, de co-présidence d’associations... Fonctionner collectivement, nous savons faire. Ce qui a bien sûr facilité la mise en place rapide du comité. »

Condamné pour « saccage et dévastation », Vincenzo encourt douze années de prison pour Gênes, plus quatre années liées à une manifestation anti-fasciste à Milan en 2006. « Ce délit de "saccage et dévastation" a été introduit dans le code pénal par le pouvoir fasciste dans les années 1930, rapporte Mattia. Il prévoit des peines de prison très dures, entre 6 et 15 ans, mais n’a jamais été utilisé pendant les années 70 et 80 qui ont pourtant été des années de conflits très intenses en Italie. Ce n’est qu’au début des années 2000 que les magistrats ont décidé de s’en servir pour frapper plus durement les manifestations de rue. »

Entre chaque réunion, le soutien s’organise. Un groupe s’attache à constituer un fonds documentaire avec des livres, des films, des BD qui racontent ce qu’a été Gênes. Un autre planche sur les communiqués de presse. Un troisième s’attelle à décortiquer le droit italien, et le mandat d’arrêt européen. « Nous avons peu mangé et peu dormi, mais nous avons appris énormément de choses, et finalement été assez efficaces », se félicite Jean-Baptiste.

Retour sur le G8 de Gênes (document réalisé en 2011 par Bastamag).

Côté procédure, tout n’est pas joué. Pour les membres du comité de soutien, le mandat d’arrêt européen se révèle maigre. Et le 23 août, la justice française a également manifesté des doutes, en demandant à l’Italie un complément d’information.

« La justice française ne peut pas revenir sur la décision prise par la justice italienne, précise Maître Glon, l’une des avocates de Vincenzo Vecchi. Elle peut en revanche exiger des réponses sur divers points : est-ce que la procédure a été correctement notifiée à la personne condamnée ? Est-ce que la peine prononcée est équivalente à ce qui serait prononcé ici pour un délit équivalent ? Les conditions d’incarcération sont-elles conformes au droit européen ? » La justice italienne a jusqu’au 10 octobre pour faire parvenir ces informations à la justice française, qui devrait ensuite trancher rapidement.

« Aucun acte spécifique ni direct ne lui a été attribué. Rien n’a été filmé »

« Qu’est-ce que la Justice italienne peut envoyer de plus ?, s’interroge Jean-Baptiste. Le dossier, nous le connaissons assez bien. Vincenzo a été arrêté plusieurs mois après les manifestations de Gênes, sur la base d’une photo de presse. On le voit boire un soda à la sortie d’un supermarché qui avait été vidé par des manifestants. Il n’est pas vraiment en train de saccager quoiémission radio que ce soit. Tout repose sur le délit de "concours moral", en fait. Il est accusé d’avoir été présent. » Même scénario, selon le comité de soutien, pour la manifestation de Milan en 2006, qui s’opposait à un rassemblement de néofascistes ayant été autorisé par les autorités.

« Vincenzo, de même que les autres personnes arrêtées ce jour là, n’a pas été identifié comme faisant quelque chose de particulier dans le cortège anti-fasciste lors duquel il y a eu des affrontements avec la police, précise Mattia. Aucun acte spécifique ni direct ne lui a été attribué. Rien n’a été filmé. » Autant d’éléments qui font dire au comité de soutien que les condamnations pesant sur Vincenzo sont « illégitimes », et qu’elles s’inscrivent dans « un mouvement de criminalisation des manifestants » dont Gênes a constitué un tournant. L’avocate de Vincenzo a de plus apporté la preuve qu’il a déjà purgé la peine dont il a écopé pour sa participation à la manifestation de Milan, décrit Laurence. « Il a fait une partie de cette peine en préventive, et l’autre en assignation à résidence. Le mandat d’arrêt émis pour qu’il vienne purger cette peine est donc nul. »

« Si l’histoire de Vincenzo nous a touchés ici, c’est que beaucoup d’entre nous se disent qu’ils auraient pu se retrouver dans la même situation, décrit Élise. À cause de manifestations sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, par exemple. » « Nous avons aussi en tête, bien sûr, les gilets jaunes qui ont été si durement réprimés », ajoute Laurence.

« L’Italie a toujours été un laboratoire politique en Europe », commente Jean-Baptiste. Le délit de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences », largement utilisé pour condamner de nombreux gilets jaunes (voir notre dossier), ressemble à s’y méprendre au « concours moral » de la loi italienne [4]. Ce même délit a aussi permis de condamner trois jeunes allemands dans le cadre du dispositif sécuritaire mis en place pendant le sommet du G7, qui se déroulait au mois d’août dernier à Biarritz.

Nolwenn Weiler

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