Manipulation policière et médiatique

Une « ultra-gauche » sur mesure

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Les récentes déprédations sur les lignes de chemin de fer françaises ont remis au goût du jour la notion « d’ultra-gauche ». Mais à quoi correspond et d’où vient cette expression, cible de toutes les manipulations ?

Intégrée au jeu électoral et médiatique, l’extrême-gauche française ne faisait plus trembler le bourgeois. Il fallait trouver autre chose. Ce fut la « mouvance ultra-gauche ». Cette appellation policière et médiatique particulièrement floue, qui sonne comme un nom de club de supporters de football, permet de rendre suspects, en suggérant qu’ils sont prêts à tout, l’ensemble des groupes, mouvements, cercles de réflexion, revues qui se réclament d’une critique radicale du capitalisme et qui évoluent à l’écart des organisations politiques ou syndicales les plus connues. Se retrouvent ainsi mis dans le même sac des gens – anarchistes, écologistes radicaux, marxistes hétérodoxes, conseillistes, néo-situationnistes, squatteurs politisés, autonomes de toutes tendances, partisans de l’action directe, philosophes hors-système, décroissantistes tolstoïens... - qui, tout en s’intéressant souvent aux mêmes réalités sociales et en partageant certaines références, en tirent des conclusions politiques et pratiques très diverses et seraient bien surpris d’apprendre qu’ils forment une seule famille.

Le terme « ultra-gauche » a pourtant un sens précis pour les spécialistes du mouvement ouvrier. Il désigne des courants communistes marxistes minoritaires qui se distinguent à la fois des communistes orthodoxes, longtemps pro-soviétiques, et des communistes d’extrême-gauche, que ces derniers soient trotskistes ou « marxistes-léninistes » (maoïstes).

Communistes de gauche

Petit retour historique. Dans les années qui suivent la révolution russe, des voix internes au mouvement communiste international refusent en partie la stratégie révolutionnaire de Lénine, lequel entend imposer l’exemple russe comme modèle de prise du pouvoir à suivre par tous les partis membres de l’Internationale communiste. Ce sont ces voix critiques que Lénine attaque en 1920 dans son célèbre pamphlet La maladie infantile du communisme - le Gauchisme (un « gauchisme » qui n’a rien à voir avec celui dont on parlera dans les années 1970). Lénine reproche ainsi à certains partis communistes ou tendances au sein de partis ouvriers leur refus du compromis tactique à un moment où les tentatives révolutionnaires hors de Russie semblent échouer. Pour le chef du parti bolchevik, il ne faut pas hésiter à s’allier aux sociaux-démocrates et à participer aux élections, les tribunes parlementaires pouvant être utiles dans une perspective de prise du pouvoir à moyen terme.

En Allemagne et en Hollande, le courant de gauche critique de la tactique léniniste, jugée « opportuniste » et détachée des réalités locales, compte alors plusieurs dizaines de milliers de militants et constitue une réelle force politique. Il remet aussi en cause la conception léniniste du rôle du parti centralisé comme avant-garde révolutionnaire en insistant sur l’auto-organisation des travailleurs au sein des conseils ouvriers (communisme de conseils, ou conseillisme). En Italie, les « communistes de gauche » (les « bordiguistes », d’après le nom du dirigeant communiste Amadeo Bordiga) sont quant à eux très attachés à la forme léniniste du parti, mais rejettent toute alliance avec d’autres courants jugés insuffisamment crédibles politiquement, contrairement aux recommandations « pragmatiques » de Lénine. Diversité, déjà...

Premiers dénonciateurs du stalinisme

Marxistes critiques, les groupes ultra-gauche seront aussi, avec les anarchistes (théoriquement non-marxistes), parmi les premiers à dénoncer au nom même de la révolution les dérives répressives du système soviétique. Ils seront très vite considérés par les communistes léninistes comme des ennemis à abattre. Y compris par les partisans de Trotski, lesquels demeurent des léninistes de stricte observance qui persisteront à voir l’URSS comme un Etat ouvrier (quoique « dégénéré »), alors qu’ils se trouveront eux-même ostracisés et pourchassés par le régime après l’avènement de Staline.

L’ultra-gauche voit le nombre de ses militants décliner assez vite à partir des années 1930. Mais les groupes qui continuent de défendre et développer ces thèses restent actifs, en particulier sur le plan théorique. Leur influence intellectuelle se fera d’ailleurs sentir bien au-delà des milieux explicitement ultra-gauches. Parmi leurs principaux théoriciens, on peut citer Anton Pannekoek (1873-1960), Amadeo Bordiga (1889-1970), Otto Rühle (1874-1943), Paul Mattick (1904-1981), ou encore Karl Korsch (1886-1961). Dans les décennies qui suivent la révolution russe, les ultra-gauches sont souvent présentes lorsque se produisent grèves et mouvements sociaux qui « débordent » l’encadrement des organisations politiques et syndicales ouvrières classiques. Peu à peu, la théorie s’affine et se développe. Pour l’ultra-gauche germano-hollandaise, les sociaux-démocrates et les léninistes ont accepté et même favorisé l’intégration de la classe ouvrière au mouvement du capital. La révolution russe n’est par ailleurs qu’une révolution bourgeoise qui relève en dernière analyse d’un coup d’Etat de type jacobin. Il ne pouvait pas en être autrement dans un pays où le capitalisme n’était pas suffisamment développé.

Pour la plupart des courants ultra-gauche, l’URSS et tous les pays dits communistes demeurent structurellement des Etats capitalistes, dans lesquels l’accumulation du capital se fait au profit d’une caste de bureaucrates privilégiés - les nouveaux patrons - tandis que les travailleurs n’ont pas leur mot à dire et continuent d’être exploités (capitalisme d’Etat). En toute logique, les organisations qui se réclament du communisme, qu’elles soient « staliniennes », trotskistes ou, plus tard, maoïstes, qui ne remettent pas fondamentalement en cause les modèles communistes réellement existants, ne représentent finalement que « l’aile gauche du Capital »...

Démocratie directe

Le positionnement radical des ultra-gauches se retrouve aussi dans le refus original de certains groupes de souscrire à ce qu’ils désignent comme « l’idéologie démocratique anti-fasciste ». Non pas par complaisance pour le fascisme – que certains, notamment parmi les bordiguistes, assimilent à un produit mécaniquement dérivé du capitalisme - mais bien par anti-capitalisme : l’antifascisme serait en effet un motif idéologique utilisé par le Capital pour justifier la perpétuation de sa domination, présentée comme seule à même de protéger la société du danger fasciste. Tout à cette obsession de démasquer cette « escroquerie démocratique » antifasciste et volontiers provocateurs, quelques militants français – très vite contestés et marginalisés au sein des milieux ultra-gauche – se laisseront d’ailleurs séduire à la fin des années 1970 par les thèses négationnistes contestant l’existence des chambres à gaz dans les camps d’extermination nazis.

Adeptes de la démocratie directe et de l’auto-organisation, les groupes ultra-gauche dénoncent aussi partis et syndicats comme des instruments de domestication au service du système. Le militantisme, et plus généralement l’activité politique, sont même parfois considérés comme des formes d’aliénation. Contrairement à certains groupes radicaux autonomes anti-partis qui peuvent eux aussi se réclamer du communisme, les ultra-gauches ne prônent pourtant pas l’action directe, promise à l’insignifiance tant qu’elle demeure isolée d’un mouvement de masse. Rendre coupable « l’ultra-gauche » des déprédations sur les lignes de chemin de fer survenues récemment en France paraît donc a priori très moyennement pertinent.

Société du spectacle

En France, le courant ultra-gauche conseilliste s’est retrouvé à la fin des années quarante autour de la revue (puis organisation militante) Socialisme ou Barbarie, dissoute en 1967, et dont les deux théoriciens les plus connus sont les philosophes Cornélius Castoriadis et Claude Lefort. Socialisme ou Barbarie a exercé une très forte influence sur une bonne partie de la gauche critique, notamment autogestionnaire. Très attentifs à la manière dont s’exerce la domination idéologique capitaliste, certains sympathisants de l’ultra-gauche se sont également retrouvés plus tard dans les analyses situationnistes sur la colonisation des rapports sociaux et de la vie quotidienne par la marchandise, telles que les a développées Guy Debord dans la Société du Spectacle (1967). La période de l’après-1968 a bien sûr redonné un certain élan à ces petits groupes. Aujourd’hui, plusieurs organisations plus ou moins formelles de diverses tendances conseillistes ou bordiguistes et quelques revues assez confidentielles continuent de développer les thèses de l’ultra-gauche.

Longtemps occultées et parfois déroutantes, leurs analyses radicales se retrouvent au-delà de ces cercles restreints. Elles entrent souvent en résonance avec certaines idées anarchistes ou sont reprises en partie par des groupes ou des individus qui ne se réclament pas forcément de l’ultra-gauche, par exemple au sein du mouvement autonome, lequel relève encore d’une autre conception de la société et de l’activité politique… Toutes ces distinctions, vues de l’extérieur, peuvent sembler assez byzantines. Il n’empêche : le débat continue dans les milieux révolutionnaires, et au-delà, profitant du désarroi face à la crise actuelle du capitalisme, laquelle pulvérise les thèses déjà fortement fragilisées d’une « fin de l’histoire » diffusées dans les années qui avaient suivi la chute du régime communiste. La brusque popularité du terme « ultra-gauche » contribue évidemment, tel qu’il est utilisé dans les médias et dans les déclarations du ministère de l’Intérieur, à entretenir une confusion propre à toutes les manipulations policières. Mais elle témoigne aussi d’une réelle interrogation politique et intellectuelle à laquelle les organisations politiques classiques, y compris à l’extrême-gauche, semblent avoir bien du mal à répondre. En théorie et en pratique.

Jérôme Anciberro, journaliste à Témoignage Chrétien

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