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Résister et agir

Une minute de silence pour les suicides liés au travail

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Brigitte Font Le Bret est psychiatre, spécialisée dans l’accueil des salariés en souffrance. Membre de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom, elle s’insurge contre l’attitude de la direction de l’opérateur et le silence qui règne autour des suicides, une fois retombée l’émotion médiatique.

Psychiatre spécialisée en souffrance au travail, j’ai demandé, il y a plus de six mois, d’observer une minute de silence pour les familles endeuillées par les suicides de leurs proches. Après cet été meurtrier et la dernière nouvelle parvenue de Troyes où, au cours d’une réunion, un salarié de France-Télécom s’est donné un coup de poignard, ce n’est même plus de la colère. Je suis sidérée, sans voix, dans un sentiment de quasi-impuissance face à une société qui ne laisse plus aucune place à l’homme mais seulement aux profits et à la rentabilité. Les mesures proposées par la direction sont indignes de ceux qui les mettent en place. Ce ne sont pas des cellules d’écoute dont nous avons besoin mais d’une réflexion globale sur la stratégie de l’entreprise et du devenir de ceux qui la font exister. Sans vendeur, on ne vend pas, sans plateforme, on ne répond plus aux questionnements des acheteurs. L’entreprise est un tout et ne se résume pas à un Comité de direction.

Ne médicalisons pas la situation, celle-ci implique une analyse économique et des règles éthiques dans la manière de manager une entreprise. Nous en sommes loin à ce jour ! Alors, les journées de mobilisation prévues à France-Télécom doivent être un véritable temps d’arrêt où tout homme est considéré avec respect et dignité. Des négociations sur le fond avec les salariés et les organisations syndicales doivent s’ouvrir dans une transparence totale. Je reste psychiatre et aide comme je peux à soulager ces nouvelles formes de souffrances psychiques. J’interpelle tous mes confrères dans une réflexion sur ces actes auto et/ou hétéro agressif défiant notre clinique psychiatrique classique.

Depuis 2008, le chiffre des suicides sur le lieu du travail ou en lien avec le travail ne cesse d’augmenter : 400 suicides estimés, autant que le nombre de décès accidentels en lien avec le travail. Depuis janvier 2009, pas un jour sans une météo des suicides survenus sur le lieu du travail. Un accident impliquant autant de personnes en une seule fois aurait déjà eu une couverture médiatique, la visite des officiels et peut-être la fameuse minute de silence pour le respect de toutes ces familles, collègues et amis endeuillés par ces drames. En 2007 Annie Thébaud-Mony, sociologue, écrivait déjà dans Le Monde Diplomatique : « Le travail monde de violence et de mort ».

Arrêtons d’observer, de faire passer des questionnaires, d’évaluer. Le résultat est connu : nous vivons une situation historique dramatique en lien avec un néolibéralisme ne sachant plus comment s’y prendre pour apporter plus de dividendes à leurs actionnaires. Plus aucun secteur n’est épargné : secteur privé, secteur public, salariés de production, cadres, dirigeants de PME, agents du tertiaire, agents pénitentiaires, gendarmes, médecins. Le passage à l’acte suicidaire, témoin de l’amputation du pouvoir d’agir et d’une impasse existentielle, fait partie de notre quotidien.

Je refuse de m’y habituer, il faut agir et résister, chacun selon nos compétences, mais surtout tendre la main à celui qui est en train de fléchir. Comme l’écrivait la philosophe Simone Weil : « Le travail est l’expérience humaine formatrice de notre rapport au réel, la matière ne renvoie pas à une donnée inerte, mais est d’abord le résultat de l’élaboration humaine. C’est le travail qui introduit de l’unité et de la continuité dans l’univers ». Je terminerai en paraphrasant Maurice Godelier, anthropologue, et en vous demandant de diffuser ce texte pour l’enrichir et créer de nouvelles formes de solidarités et d’actions pour remettre de l’humain là où il est en train de disparaître : « Ne travaille jamais seul, ne t’enferme pas dans ta discipline, appuie-toi sur l’histoire, la philosophie, la psychanalyse. Enfin parle avec les politiques, les religieux, les patrons, les syndicalistes, parce qu’ils peuvent avoir besoin de ce que tu sais. Pour cela, parle une langue que les gens peuvent lire ».

Docteur Brigitte Font Le Bret, psychiatre à Grenoble

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