Coopérative d’insertion

Un vin bio au bon goût de solidarité

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Produire bio tout en permettant l’insertion de personnes handicapées. Faire rimer travail et éthique tout en étant viable économiquement. Les membres de la coopérative L’Olivera, en Catalogne, ont relevé le défi : montrer que la solidarité, la qualité et la démocratie peuvent primer sur la rentabilité, le profit et la pseudo performance qui gangrènent nos sociétés. Reportage.

« Parfois, ça te frappe de découvrir à quel point ils peuvent faire certaines choses mieux que toi. » Toni a les genoux dans la terre calcaire, une main sur la vigne, l’autre sur le sécateur pour parfaire la plante qui fera la joie, dans quelques années, des amateurs de vin. Il parle d’Esteban, son collègue, atteint d’un handicap mental, qui soigne minutieusement les blessures de la vigne avec un fongicide bio. Jeune diplômé en agronomie, Toni a rejoint la coopérative L’Olivera pour les vendanges l’été dernier, puis a décidé de rester pour la saison de l’huile d’olive. Aujourd’hui, il a du mal à quitter les versants ensoleillés des alentours de Vallbona-de-les-Monges, un village d’à peine 100 âmes, dans la région de la Noguera, à 135 km de Barcelone.

Quand travail rime avec éthique

Le projet de L’Olivera dépasse de loin la seule création d’un bon vin : il s’oriente, d’un côté, vers l’agriculture sociale – en faisant travailler main dans la main des professionnels de la vigne comme Toni et des personnes souffrant de handicaps psychologiques plus ou moins aigus comme Esteban – et, de l’autre, vers l’agriculture biologique et locale. La vigne et la production d’huile d’olive respectent les normes du Conseil catalan de production agraire écologique (CCPAE), l’agence bio catalane. Des cépages locaux abandonnés sont également récupérés pour leur donner une seconde vie, en partenariat avec Slow Food.

Pour Pau Moragas, tête pensante de l’activité agricole de la coopérative depuis 1996, allier la présence de travailleurs handicapés et la production d’un vin et d’une huile d’olive de qualité est source d’« une tension permanente, mais nécessaire, entre rentabilité économique et intégration sociale ». Dans un bureau de la résidence où vivent 17 personnes handicapées, qu’on appelle ici tout simplement « chicos » (« les gars »), ce grand gaillard préfère avertir tout de suite à ce sujet : « Nous avons tous nos propres handicaps. » Il est intarissable sur le modèle de l’agriculture sociale et solidaire que la coopérative embrasse depuis trente-huit ans : « L’agriculture se polarise de plus en plus entre, d’un côté, une agro-industrie fondée sur la mécanisation à outrance, une superficie de plus en plus grande, un mode de production excluant les personnes peu productives et une perte de goût conséquente des produits. Et, de l’autre, une agriculture de valeur ajoutée vers laquelle nous nous tournons ici, tant pour la qualité de ses produits que pour le respect de l’environnement local et de par son mode de production intégrateur », explique cet œnologue de formation, partisan de l’alliance entre travail et engagement éthique.

Une alternative née de la résistance au franquisme

L’installation de Carme et Carles dans le village de Vallbona dans les années 1970 est davantage motivée par l’utopie que par une vision alternative de la valeur travail. « L’Olivera a commencé parce qu’un prêtre de Barcelone a estimé que la différence pouvait être une chose normale. Jusqu’alors, les gens souffrant de handicaps restaient à la maison, parce qu’avoir un enfant à problèmes était une sorte de châtiment. Mais, pour José Maria Segura, nous sommes tous différents, et chacun a son propre handicap », se souvient Carme. Aujourd’hui grisonnante, la responsable de l’aide sociale de L’Olivera a aimé les années de vie communautaire qui ont marqué le début de la coopérative : « Nous étions parfois jusqu’à 300 ! Les gens entraient et sortaient. L’idée était non pas de travailler pour des individus souffrant de handicaps psychologiques et évoluant dans un mauvais contexte familial, mais de vivre avec eux. Il y a d’abord eu Joan, arrivé dès le début. Jordi, trisomique, nous a vite rejoints, suivi de Ramon et d’Alfons. Nous vivions de gardes d’enfants, de culture maraîchère, mais en 1978, quand le fondateur de la communauté est mort, nous avons commencé à réaliser que chacun avait son propre idéal de la communauté. »

Les pionniers de L’Olivera étaient liés par une même indignation face au sort réservé aux personnes souffrant de handicaps psychologiques. « À l’époque, la seule réponse que proposait l’administration espagnole était la construction de grands centres où, peu ou prou, tous les individus qui n’étaient pas conformes à la société étaient entassés. Des mouvements se proposent alors de jouer le rôle de familles pour les personnes handicapées. L’Olivera en fait partie. Mais plutôt que de se débarrasser de leurs membres différents, nous étions des familles banales qui décidions de vivre et de travailler avec eux », explique Carles, directeur dévoué à 100 % à la coopérative, trente-quatre ans après l’avoir rejointe. Le vent de liberté politique lié à la transition démocratique a-t-il joué un rôle ? « Entre 1970 et 1975, le monastère de Vallbona-de-les-Monges accueillait des réunions clandestines d’opposants politiques auxquelles je participais. Comme beaucoup d’églises à l’époque, le monastère a joué ce rôle de facilitateur pour les gens de la région ; elles servaient de couverture, car si la police venait, on feignait la réunion religieuse. »

De la communauté à la coopérative

L’heure du repas sonne dans la résidence de la coopérative. Les travailleurs agricoles partagent un déjeuner composé des fruits et des légumes bios d’un vendeur du cru. Pere est aux fourneaux et remplit autant les assiettes que les oreilles de blagues sèches qui, à coup sûr, font pouffer Vini, un jeune Indien adopté à 5 ans, pris de crises d’épilepsie d’une origine inconnue. Pour Vini et les autres travailleurs handicapés, la journée est chargée, car le vin n’attend pas : départ à 8 h 30, qui pour élaguer les vignes, qui pour étiqueter les bouteilles ou élaborer le nouvel assemblage de vin rouge ; déjeuner à 14 h, puis rebelote de 15 h 30 à 18 h 30. À l’heure du dîner, les travailleurs qui vivent alentour rentrent chez eux, seuls les « chicos » dînent ensemble. Et profitent des blagues de Pere.

Si le travail se réalise toujours en équipe, l’heure n’est plus à la vie en communauté. La professionnalisation a-t-elle tué l’utopie communautaire ? « Après la mort du prêtre Segura, des débats s’ouvrent sur l’essence de la communauté, religieuse ou pas, mais surtout sur les moyens de subvenir à nos besoins. L’instabilité du groupe empêchait de se lancer dans une culture qui met trois années à donner des fruits. Mais dans un milieu rural, notre seule ressource était la terre, explique Carles, qui travaillait à l’époque avec un paysan du coin. En 1982, le conflit débouche sur le départ de tous ceux qui vivaient en communauté. Carme, son mari et moi, qui vivions dans le village, faisons face à un dilemme : faut-il fermer la maison ou poursuivre l’aventure, mais d’une autre manière ? On se dit que Joan, Jordi et les autres n’ont pas à payer nos désaccords, et on décide de rester. La viabilité de la coopérative a eu raison de la communauté. »

Le travail manuel comme thérapie

Sergi ne se verrait pas dans un bureau. Tandis qu’Alfons applique le fongicide, c’est lui qui s’occupe de l’élagage à l’aide d’un sécateur pneumatique qu’il a appris à manier aux côtés de Josep Maria. Ce dernier n’en revient toujours pas du plaisir qu’il prend de partager son travail avec Sergi et Alfons : « Cela fait un bien fou ! Ils ont cette manière de dire les choses avec sincérité quand je serais tenté de déguiser. L’ambiance s’en ressent : elle est parfois plus sèche, mais toujours franche. »

Sergi serait sûrement d’accord avec Pau Moragas quand il évoque les vertus thérapeutiques du travail en plein air, mais pour ce jeune homme de 20 ans, placé à la coopérative parce que « ses parents ne lui ont jamais appris ce qu’étaient des normes », explique Carme, la coopérative véhicule bien plus qu’un bien-être bucolique : « Ce n’est pas pour rien que les gens s’intéressent à L’Olivera. Il y a quelque chose de vrai, d’authentique dans notre manière de travailler », sourit-il. Autour de lui, tout le monde travaille à la main. Les branches qui gisent sur la terre calcaire seront bientôt écrasées par un tracteur pour redevenir poussière.

Handicapés ou non, tous sur le même pied d’égalité

Un long cheminement a été nécessaire pour que la coopérative se décide à produire du vin. Le départ à la retraite de l’agriculteur voisin permet à la coopérative d’agrandir son territoire de 8 à 20 hectares. L’expertise d’un professionnel du cru, des aides de l’État et des fonds européens aident le projet social à éclore. « En 1989, on embouteille le premier vin de Vallbona-de-Les-Monges : un blanc sec. Le vin a beaucoup apporté à la coopérative, reconnaît Carles. C’est un produit de prestige, il a une valeur ajoutée, et cela donne du sens et de la reconnaissance au groupe. Peu à peu, cela nous permet de devenir autonomes vis-à-vis de l’administration, et d’attirer les dons de fondations, ce qui permet d’employer aujourd’hui 40 personnes. »

La viticulture devient le pilier du groupe. L’activité se professionnalise, mais toujours « avec la volonté de garder l’esprit de base intact », précise Carles. La forme coopérative facilite cette continuité : « Tout est décidé en commun lors des réunions mensuelles. Même nos salaires ont été approuvés en assemblée. Au-delà de la portée philosophique, le fait que chaque membre détienne une part de l’activité est lourd de sens », affirme Pau. « Ce que la coopérative a permis dès le début, c’est de mettre les travailleurs handicapés et les autres sur un pied d’égalité. En tant que membres, ils ont les mêmes droits et le même pouvoir de décision », ne manque pas d’ajouter Carme.

Des archéologues en quête de cépages disparus

Du vin, oui, mais à deux conditions : que le mode de production soit propre et que les cépages soient locaux. « Nous allons recevoir les étiquettes du label bio dans les jours à venir pour notre costers del Segre, dit Clara, la jeune responsable de la cave. Le label ne change presque rien, ni pour le travail dans les vignes ni dans la cave, car nous avions déjà une gestion très responsable. Nous ajoutions très peu d’additifs et tous étaient d’origine végétale », précise-t-elle dans le laboratoire de la cave, où l’on teste les différents assemblages. Si toutes les bouteilles qui sortent des fûts ne sont pas étiquetées bio, c’est que certaines requièrent l’utilisation d’un cépage acheté à un autre producteur, qui lui est encore « conventionnel ». Dans la ferme recyclée en cave à vin et chauffée à la biomasse, on découvre une bouteille à l’étiquette singulière : « vinyes trobades » (« vignes retrouvées »), un vin composé de cépages locaux aux doux noms de garnatxa negra, monastrell, picapoll negre, montvedro, garró i trobat, récupérés avec la collaboration de Slow Food pour faire revivre la culture viticole de cette région de la Noguera.

« En Espagne, les petits producteurs locaux ont longtemps été dépendants de quelques grandes caves qui achetaient leurs raisins pour concevoir leur vin. Puis, un jour, ces derniers se sont mis à planter leurs vignes, et les petits agriculteurs se sont retrouvés obligés de vendre à prix bradé, voire d’abandonner la production », explique Josep-Maria, sécateur en main pour élaguer les plantes avant l’arrivée des premiers bourgeons. « La philosophie de notre travail, c’est de redonner vie au local. On ne fait pas le même vin en mettant en bouteille ces grappes dans une cave située à 100 km qu’en réalisant toutes les étapes du processus ici », assure l’ouvrier agricole.

La rigueur de la vie en plein air

Faire perdurer la coopérative, tant sa viabilité économique que ses valeurs humanistes, ne va pas sans dommages collatéraux. Le plus important est peut-être la vie privée, mise à mal, selon Clara : « Mes premières années ont été dures, avec des journées qui finissent au mieux à 20 h et peu d’espace pour l’intimité », reconnaît-elle. Pas de tabou sur le sujet du côté de Carles : « Les vertus thérapeutiques du monde rural sont relatives à chacun, que l’on souffre d’un handicap ou pas. La différence, c’est qu’une personne autonome peut partir si elle s’ennuie. Les personnes handicapées, elles, n’ont souvent pas d’alternative. Mais malgré une quinzaine de départs volontaires de travailleurs handicapés, en plus de trente ans, la plupart d’entre eux se sont faits à la rigueur de la vie en plein air. »

À l’heure du dîner, de nouveaux visages apparaissent aux côtés des travailleurs. Ce sont les locataires qui ne peuvent plus travailler en raison de leur âge ou de leur handicap, pris en charge par Núria et Oscar, les éducateurs spécialisés de la résidence. On retrouve Jordi et Joan, mais aussi Tere, émaciée, dont l’aggravation de la maladie d’Alzheimer rend tout effort presque insurmontable. Pour Carme, pas question de les abandonner. « Certains sont arrivés dès 1976. L’administration estime qu’ils devraient être placés dans des centres gériatriques, et ça nous horrifie, car leur maison est ici ! »

La « tension nécessaire » retombe avec la nuit. Ce week-end, pour le carnaval, Vini et Alfons espèrent bien goûter un peu du cava, un (« vin pétillant ») maison pour se détendre un peu. Lundi matin, il faudra retourner au boulot.

Texte et photos : Emmanuel Haddad

Photo de Une (et du vin) : L’Olivera

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