Batailles parlementaires

Un sénateur contre les lobbies OGM

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La discussion sur les OGM en février a réveillé le Sénat et divisé l’UMP. Le sénateur vert, l’Alsacien Jacques Muller, revient sur les enjeux de la loi qui, si elle reste en l’état, consacrera la victoire du lobbie pro-OGM sur les autres types d’agriculture, conventionnelle ou biologique. Portrait.

Cet article a été initialement publié dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien

«  On s’est bien bagarré ce matin », lance-t-il, un sourire en coin, à Marie-Christine Blandin, sénatrice verte du Nord-Pas-de-Calais. Ce 8 février, l’Alsacien Jacques Muller s’accorde une petite pause déjeuner avant de repartir dans l’arène du Palais du Luxembourg livrer une dernière escarmouche contre la nouvelle loi sur les OGM. Cela fait trois jours que lui et quelques autres élus de gauche croisent le fer avec les pro-OGM de la chambre haute, emmenés par Jean Bizet, sénateur UMP de la Manche. « Le petit mercenaire des lobbies semenciers », ironise Jacques Muller. « Lui et ses amis ont abattu en plein vol le Grenelle de l’environnement. » Cet ancien militant du Mouvement pour une alternative non-violente semble se plaire dans cette bataille parlementaire où l’on escalade la tribune comme l’on monterait en première ligne. Il a ferraillé pour faire passer in extremis un « amendement abeille » afin que les apiculteurs soient pris en considération et indemnisés en cas de contamination OGM. Il a dû voler au secours de la secrétaire d’État à l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, prise à partie par le sénateur UMP des Yvelines Dominique Braye sur la bise échangée avec José Bové. Il compatit même au sort réservé à un autre sénateur UMP, Jean-François Legrand, éphémère président de la Haute autorité provisoire sur les OGM et défenseur du projet de loi initial. « Legrand a été humilié, désavoué, lynché. C’était odieux. La famille UMP s’est retrouvée dans ce sacrifice. » Une guerre civile que Jacques Muller explique par une évolution générale à droite : « Grenelle, Carla, même combat. Assez rigolé avec les excentricités, il faut revenir aux amitiés historiques de l’époque du RPR avec la FNSEA et l’AGPM (Association générale des producteurs de maïs). » Les OGM auront au moins eu le mérite de déchaîner les passions au sein de l’honorable et sage assemblée, y compris pendant de longues heures de débat nocturne.

Un malgré nous de la politique

Le porte-parole des Verts alsaciens est discrètement entré au Sénat en juillet dernier. Suppléant de Jean-Marie Bockel, il a bénéficié de la défection de l’ex-socialiste parti rejoindre le gouvernement « d’ouverture » de Nicolas Sarkozy. Le hasard des destinées politiques fait parfois bien les choses. Sans le ralliement du maire de Mulhouse au camp honni, la notoriété de Jacques Muller n’aurait guère dépassé la ligne bleue des Vosges. Pour lui, politique est synonyme d’éthique. C’est bien pour cela qu’il n’y est pas spontanément entré. Éduqué dans une famille gaulliste influencée par le catholicisme social, où l’on cultive la défiance vis-à-vis des partis, il se tourne vers l’engagement associatif et l’action catholique : le Mouvement pour une alternative non-violente et le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). « Si l’Église était cohérente, elle lancerait un message révolutionnaire face à cette société de consommation. Quand la religion pose des questions, elle fait son boulot. Mais elle n’a pas à apporter de réponses politiques sinon cela ouvre la porte à toutes les dérives », tempère-t-il.

Diplômé de l’Inra (Institut national de recherche agronomique), plutôt que de rejoindre un grand groupe agroalimentaire ou une haute administration, il préfère enseigner à temps partiel dans le lycée agricole de Rouffach (Haut-Rhin). Son épouse milite à plein temps au sein d’ATD-Quart Monde, après la célébration de leur mariage par un prêtre ouvrier. Un choix de vie radical et assumé. « J’étais nourri par les réflexions de René Dumont qui, à l’époque, témoignait de l’échec de sa vie : en tant qu’ingénieur agronome, il aspirait à régler techniquement le problème de la faim dans le monde grâce à la révolution verte. Il s’est aperçu que les problèmes ne sont pas techniques mais politiques et économiques. »

Apôtre de la non-violence

Pour des raisons similaires, le militantisme associatif ne le satisfait plus. Jacques Muller adhère aux Verts à la fin des années quatre-vingt, qu’il considère alors comme « le parti le moins loin de mes valeurs » et une « caisse de résonance pour les associations ». Cet anti-productiviste convaincu y restera malgré tout. « Que les courants soient un lieu de débat, oui, qu’ils servent d’écurie pour des carrières politiciennes, non. Et c’est ce qui plombe les Verts actuellement », lance-t-il. En 2001, il est élu un peu par surprise maire de Wattwiller, une petite commune semi-rurale de 1 600 habitants dans la périphérie de Mulhouse, siège de l’eau minérale du même nom, et gérée jusque-là par une dynastie de maires issus des vieilles familles locales. Présent sur la liste d’entente communale, il s’attend à voir son patronyme allègrement rayé dans un bourg où le FN réalise entre 20 % et 30 % des suffrages. Mais son projet écologiste séduit, son éthique du débat également. L’ingénieur agronome est élu, au grand dam de quelques ambitions locales, encore plus échaudées depuis l’aventure sénatoriale.

Jacques Muller n’est pas un fanatique opposant aux OGM. Il n’a par exemple jamais envisagé de faucher des vignes OGM testées dans son département car cet essai en plein champ répond, selon lui, à un protocole très strict. Il soutient cependant les faucheurs volontaires, inscrit dans « une parfaite démarche de non-violence » face à « des OGM qui prolifèrent dans un contexte d’illégalité », la France ayant mis cinq ans à transcrire la directive européenne. Il n’a pas hésité à prendre un arrêté anti-OGM dans sa commune (à l’unanimité moins une voix), « au nom de la liberté d’entreprendre » après qu’une exploitante en bio ait demandé au maire à être protégée de la contamination. C’est d’abord cette demande de protection qui motive sa farouche opposition aux « mercenaires des lobbies ».

Prime légale aux OGM

Le projet de loi est censé garantir « la liberté de consommer et de produire avec ou sans organisme génétiquement modifié ». « Avec ou sans », une formulation qui laisse sceptique l’ingénieur agronome. « Ces droits sont mis sur un pied d’égalité. Lequel prime sur l’autre en cas de conflit ? La réponse est donnée par le texte : quelqu’un qui détruit des cultures OGM est infiniment plus sanctionné que quelqu’un qui détruit une culture bio ou conventionnelle. » L’indemnisation en cas de « présence accidentelle » d’OGM est estimée en fonction de la différence du prix de vente entre un produit OGM et son homologue conventionnel ou bio. « Cette indemnisation ne tient pas compte des pertes de label, notamment pour le bio, et des préjudices moraux », ajoute Jacques Muller qui sort sa calculette : « Pour un champ de maïs contaminé, cela donne environ 30 euros par hectare alors que la sanction minimale pour un faucheur d’OGM est fixée à 75 000 euros et qu’un champ de maïs OGM vaut environ 2 000 euros l’hectare. » Si le projet de loi n’est pas modifié par les députés début avril, Monsanto, Bayer, Syngenta et autres industries « phytopharmaceutiques » pourront sabrer le champagne.

Ivan du Roy

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