National-libéralisme

Trump, Poutine, Erdogan, Le Pen : « C’est le nationalisme pour les pauvres et le libéralisme pour les riches »

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S’adapter à la mondialisation, ou accepter le repli identitaire des Trump, Wilders et Le Pen ? Nombreux sont ceux qui réduisent le champ des possibles à ces deux seules options, convoquant le Brexit ou l’élection du président américain pour justifier le vote utile et disqualifier celles et ceux qui sont en recherche d’une alternative. Dans un essai décapant, le politologue Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’étude des État-nations, montre au contraire comment la globalisation et le repli national-identitaire, loin d’être antagoniques, fonctionnent ensemble, enfermant nos sociétés dans une impasse, dont il est urgent de sortir par la construction d’« un nouvel universalisme politique ».

Basta !  : Dans votre ouvrage intitulé L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, vous utilisez une notion originale pour décrire le monde actuel et ses évolutions tragiques : le « national-libéralisme ». Pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ? 

Jean-François Bayart : Il s’agit d’abord d’un concept qui permet de nous départir de l’illusion, omniprésente dans le discours politique et médiatique, selon laquelle il y aurait un jeu à somme nulle entre la globalisation des marchés d’une part et, de l’autre, l’État-nation et les identités. Les identitarismes, les souverainismes seraient une forme de résistance à la globalisation. Erreur funeste, car ils en sont une fonction, une pleine composante. Depuis deux siècles, la globalisation repose sur la mondialisation économique et financière, sur l’universalisation de l’État-nation et sur les idéologies de repli identitaire. C’est cette synergie, cette combinaison entre ces trois éléments, que désigne le concept de national-libéralisme, que j’utilise comme un idéal-type, c’est-à-dire comme un modèle qui n’existe pas à l’état « pur » dans la réalité, mais qui sert à mieux la comprendre.

Quels sont les chefs d’État, les pays, qui s’en rapprochent le plus ?

On entre là dans un usage politique, voire polémique, de la notion de national-libéralisme, pour prendre part au débat public. J’ai ainsi pu dire que le national-libéralisme, c’est le nationalisme pour les pauvres, et le libéralisme pour les riches. On jette en pâture le nationalisme, l’identité, aux pauvres. Et les riches jouissent du libéralisme économique et financier. Sarkozy, Fillon, Poutine, Cameron, May, Erdogan, mais aussi Ahmadinejad en Iran, correspondent bien à ce profil. Angela Merkel moins, évidemment. L’essentiel est de voir que les uns et les autres jouent à la fois la partition du national et du libéral, et qu’il n’y a aucune contradiction politique ou historique entre ces termes. Le triomphe de l’idéologie néolibérale du marché, depuis les années 1980, a dépolitisé le débat, au centre de l’échiquier, autour du consensus mou de la nécessaire « réforme » de l’économie. Malheureusement, ce sont les identitaristes de tout poil qui l’ont repolitisé à leur manière.

Cette grille de lecture peut donner l’impression d’avoir été forgée pour décrire le positionnement de Donald Trump...

Bien sûr, Trump est très proche de l’idéal-type. Il en incarne parfaitement l’ambiguïté, prônant le protectionnisme mais nommant un ancien banquier de Goldman Sachs secrétaire au Trésor. Il fonctionne selon le principe de la chauve-souris, arborant un corps de mammifère national à l’endroit des pauvres et exhibant des ailes libérales pour les riches. Il stigmatise la corruption de l’establishment, mais il en fait partie et pratique le népotisme. Néanmoins, Donald Trump a sa particularité par rapport à ses congénères national-libéraux. Il gouverne comme Ubu : imprudent, impudent et incompétent.

Que signifie son élection ?

L’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche est d’abord une réponse réactionnaire et moderne à l’Amérique des Civil Rights, du care (la bienveillance envers autrui, ndlr) et de l’ouverture au monde. Elle s’inscrit aussi dans une certaine tradition de l’histoire politique américaine, mâtinée de populisme, de démagogie, de violence, de suspicion à l’encontre des immigrés, de nationalisme, d’isolationnisme. Cet « America First ! », ce n’est pas totalement nouveau : la « tradition » américaine a des précédents. Déjà, la fin du XIXe siècle se ferma brutalement à l’immigration, contribuant à la déstabilisation économique de l’Europe, grande exportatrice de main-d’œuvre, et à l’enclenchement de la Première Guerre mondiale  

La mondialisation n’est donc pas simplement la victoire du marché sur l’Etat ?

Non, en effet. D’abord, la mondialisation des marchés est très différenciée. Poussée dans le domaine financier, elle compose avec des formes indirectes de protectionnisme dans le marché des biens industriels et agricoles. Une grosse part du commerce international est d’ailleurs un commerce intra-firmes. En outre, il n’y a pas de mondialisation du marché du travail, loin s’en faut, du fait du prohibitionnisme migratoire, de plus en plus coercitif. La globalisation repose sur une disjonction entre la mondialisation des marchés des capitaux et des biens, et le cloisonnement national du marché international du travail. Un autre pilier du capitalisme est loin d’être mondialisé : le droit de la propriété qui, même à l’échelle du Marché unique européen, est loin d’être unique.

Vous décrivez une mondialisation d’une certaine façon inachevée. Mais quel est le rôle de l’État ?

Comme l’avait répété Braudel après Marx et Polanyi, le capitalisme fait système avec l’État. La Yougoslavie, l’URSS, quand elles éclatent et se convertissent au capitalisme, ne se dissolvent pas dans le marché. Elles donnent naissance à un système régional d’États-nations dont le nationalisme outrancier est la marque sanglante de fabrique. D’autre part, la globalisation va de pair avec la bureaucratisation du monde, sa mise en normes juridiques, réglementaires, techniques, comptables. Jamais les États n’ont eu autant de prérogatives coercitives et policières qu’aujourd’hui, n’en déplaise à la logorrhée souverainiste. La libéralisation des marchés financiers s’est accompagnée du renforcement de son contrôle par les États, sous couvert de guerre contre le terrorisme.

La globalisation ne serait donc pas ce qui concourt à la paix dans le monde, comme l’affirment ses promoteurs ?

Francis Fukuyama nous avait gravement annoncé la « fin de l’Histoire » au début des années 1990. On a vu la suite : le génocide des Tutsi au Rwanda, la guerre civile en Yougoslavie, le djihadisme, l’instrumentalisation des nationalismes ou des irrédentismes ethniques par la Russie dans le Caucase et en Ukraine, des politiques publiques anti-migratoires qui causent des milliers de morts en Méditerranée et à la frontière entre le Mexique et les États-Unis… Tous ces conflits reposent sur l’activation de consciences particularistes qui ont été construites par des intellectuels identitaristes et des hommes politiques, et appropriées par des segments plus ou moins larges des populations, dans le cadre de ce fameux moment national-libéral, dont nous ne sommes pas sortis depuis le milieu du 19e siècle.

Sur quels ressorts s’appuient ces replis identitaires ?

Les fondamentalismes identitaires, qui procèdent par invention de la tradition, fonctionnent par inimitiés complémentaires. Les haines se nourrissent mutuellement : Tutsi contre Hutu, sunnites contre chiites, musulmans contre chrétiens, etc. L’exemple de l’alimentation halal est limpide. Tradition inventée par l’agro-industrie contemporaine, portée par les diplomaties de quelques États-nations musulmans rivaux (l’Arabie saoudite, l’Iran, la Malaisie, la Turquie, le Maroc, l’Algérie), garantie et promue par des agences privées de certification dans le contexte néo-libéral et avec la participation active de la Commission européenne, le halal est devenu en France un enjeu polémique et un vecteur de double communautarisation des fondamentalistes musulmans et des fondamentalistes laïcards, qui déchire le tissu social républicain.

Les traditions, les appartenances culturelles, les terroirs ne sont-ils que des expressions de ce national-libéralisme ? Ou bien peut-on les envisager de manière émancipatrice ?

C’est un débat que j’ai avec certains collègues qui refusent de laisser aux identitaristes la notion d’identité. Je suis plus sceptique sur ses possibilités de recyclage universaliste, dans la mesure où les mots ne sont pas biodégradables et où le terme renvoie désormais à des discours et des politiques très connotés. Mieux vaut en tout cas parler d’identification que d’identité, en soulignant qu’aucune identification n’est exclusive d’autres sentiments d’appartenance. On peut être simultanément Français, Breton et Togolais, comme l’a démontré un ministre de François Mitterrand, Kofi Yamgnane, et aussi musulman ou chrétien, ouvrier ou patron, etc. Une conception universaliste de l’identification est théoriquement possible. Politiquement, c’est une autre histoire car les national-libéraux raisonnent par assignation identitaire, et identités à somme nulle : tu es musulman d’origine algérienne, tu ne peux pas être Français – ou alors tu dois t’assimiler, et le démontrer en mangeant du porc, en buvant de l’alcool, en te rasant ou en te dévoilant.

Ce que vous appeler un « kit identitaire ethno-confessionnel » serait donc l’horizon indépassable du national-libéralisme ?

Oui, car la triangulation globale dont procède le national-libéralisme correspond à la généralisation du culturalisme – la croyance selon laquelle les cultures existent comme des essences atemporelles et cohérentes, et expliquent la marche du monde – en tant qu’idéologie dominante. Or, qui sème le culturalisme récolte la tempête identitaire. Il faut aussi bien voir que l’émergence du national-libéralisme correspond au passage d’un monde d’empires, qui gouvernaient par administration indirecte de la différence, à l’image de l’Empire ottoman ou de l’Empire des Habsbourg, et même, d’une certaine manière, des empires coloniaux européens, à un système d’États-nations qui véhiculent une administration directe de l’unification culturelle et une définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté. Le génocide des Arméniens en 1915, les échanges de populations au lendemain des deux guerres mondiales, la Shoah, les guerres civiles de purification ethnique ont été les étapes sanglantes de ce cheminement, qui n’est pas achevé. Daech s’inscrit dans cette lignée.

Et Donald Trump ?

Pareillement. Il imagine l’Amérique originelle de ses rêves et de ceux de ses électeurs – ou des cauchemars de beaucoup d’autres américains. L’Amérique de sa jeunesse, blanche, heureuse et triomphante, était aussi l’Amérique des mâles blancs dominants, de la ségrégation raciale et du maccarthysme. Le vote en faveur de Donald Trump a été, autant qu’une protestation des régions désindustrialisées, le rejet du premier président nègre élu aux États-Unis. Dans sa brutalité, le Muslim ban signifie le retour fondamentaliste à une définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté américaine. Les vrais américains sont les Wasp (Wasp est l’acronyme de « White anglo-saxon protestants », ndlr), les protestants anglo-saxons et blancs. Pour être acceptés, les Latinos catholiques sont sommés de se convertir au protestantisme évangélique, conformément aux recommandations du penseur conservateur Samuel Huntington.

Au lendemain du 13 novembre 2015, que vous présentiez comme « un retour du boomerang » vous annonciez que, sans changement profond, « notre prochain président de la République serait un Viktor Orban, peu importe qu’il soit de droite ou de gauche, pourvu qu’il nous rétracte identitairement ». Est-ce possible au pays des Lumières ?

Bien sûr, nous l’avons déjà prouvé. Ne serait-ce qu’en 1940. Renonçons à cette arrogance de la Grande nation et de sa mission civilisatrice. Mais pour autant ne sombrons pas dans le masochisme national. Nous n’avons pas non plus à rougir de la conception française des droits de l’Homme, née d’une histoire singulière – comme le sont toutes les histoires – dont l’idée laïque, définie par la loi de 1905, est l’un des fleurons. Le problème, c’est que les salafistes de la laïcité tournent le dos à cette dernière, sous prétexte d’y revenir. La loi de 1905 était une loi libérale et émancipatrice, la conception « intransigeante » de la laïcité dont se réclament les Valls et autres national-libéraux est un retour à une religion nationale, avec sa définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté, mobilisant « les racines judéo-chrétiennes de l’Europe ».

A ceci près que l’Europe a tué ses juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Il n’y a pas de démonstration plus claire de l’obscénité national-libérale que cette instrumentalisation des juifs, que l’on a exterminés hier, pour s’en réclamer aujourd’hui afin de discriminer les musulmans. Pourquoi la France ferait-elle exception dans un monde qui se donne à Trump, au Brexit, à Poutine, à Erdogan, à Orban ? Même les Pays-Bas se sentent pousser une corne de rhinocéros. Les Lumières, la liberté ne relèvent pas de la prédestination nationale, mais d’un combat politique de tous les jours. Ne nous cachons pas qu’il est en passe d’être perdu en France.

Peut-on tracer un autre horizon ? Lors de l’élection présidentielle ?

On voit bien que tous les candidats qui tiennent la corde sont des national-libéraux, même si parmi eux certains ont mordu la poussière lors des primaires : Valls et, à tout seigneur tout honneur, Nicolas Sarkozy. Le Pen, n’en parlons pas. Fillon, ou ce qu’il en reste, c’est le national-libéralisme en tweed, mais furieusement ethno-confessionnel. Il a comme ultime soutien la Manif pour tous, tout en étant thatchérien sur le plan économique. Emmanuel Macron est le cas le plus intéressant : ultra-libéral, ancien banquier d’affaires, l’Uber de la politique n’en est pas moins allé faire ses dévotions à la Pucelle Jeanne – la même que celle du Front national – et au Puy-du-Fou auprès de Philippe de Villiers, acquéreur à prix d’or, par souscription, d’une pseudo-relique de ladite Jeanne. Nous sommes en plein roman national fantastique.

Les deux seuls qui, sans pour autant rompre avec le national-libéralisme faute d’en comprendre la logique, ont essayé d’introduire un peu de bon sens dans ce délire identitaire, Juppé et Hamon, se sont faits respectivement traités d’Ali et de Bidal par leur propre camp, confortant le dicton selon lequel, avec de tels amis, on n’a plus besoin d’ennemis. La condition sine qua non de cette rupture avec le national-libéralisme serait de prendre acte de cette logique triangulaire de la globalisation et de proposer un nouveau projet politique sur cette base intellectuelle renouvelée. Nous en sommes loin. Mais nous devons imaginer ce nouvel universalisme politique pour contrecarrer la rétractation identitaire.

Propos recueillis par Maxime Combes

Jean-François Bayart, L’impasse national-libérale, Globalisation et repli identitaire, La Découverte, 2017

Photo : Donald Trump / CC Gage Skidmore

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