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Travailleurs sans-papiers : un an de grève et toujours pas de droits à la retraite

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Des promesses, et toujours pas d’amélioration en vue. Au terme de 12 mois de grève, les travailleurs sans-papiers sont toujours dans l’incertitude. Après la place de la Bastille en juin dernier, ils sont 500 à occuper depuis 15 jours la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration. En grève reconductible, pour obtenir - peut-être - des papiers leur permettant de travailler en toute légalité.

Photo : Rolande Bobillot

1800. C’est le nombre de dossiers déposés par les travailleurs sans-papiers en Île-de-France en août, après un an de grève dans la restauration, le bâtiment ou l’intérim. Les négociations avec le gouvernement ont permis de fixer de nouveaux critères pour que ces salariés obtiennent une carte de séjour d’un an. Résultat : pour le moment, hormis quelques réponses - surtout en Seine Saint-Denis - silence radio. « On devrait recevoir automatiquement le récépissé autorisant à travailler. Mais là... on a travaillé combien de mois ? Et pas de récépissé », déplore Konaté, travailleur pour des entreprises artisanales du BTP. Seuls 58 grévistes ont effectivement reçu l’autorisation provisoire de séjour de trois mois. Et sans que cela ne présage en rien de l’issue finale de la demande.

Les grévistes, toujours sans papiers, sont dans une extrême précarité financière. Beaucoup ont perdu leur logement. Il y a bien eu cette lettre « 340 » [1] envoyée par le gouvernement pour leur permettre de reprendre le chemin du travail, en attendant le traitement de leur dossier. Mais selon la CGT, « les patrons freinent des quatre fers, ils ne reconnaissent pas cette lettre alors qu’elle est valable au niveau syndical et gouvernemental ». Difficile donc de travailler avec seulement ce courrier en poche.

Fausses promesses

Les 6.000 grévistes sans-papiers espéraient pourtant mettre un terme à cette situation avant l’été. Le 18 juin, le « piquet des piquets de grève », place de la Bastille, avait été levé, après huit mois de lutte. Les négociations avec les onze organisations de soutiens ont abouti à la publication par le gouvernement d’un « addendum au guide des bonnes pratiques ». Un outil censé mettre un terme à l’arbitraire dans les préfectures. Cet « addendum » [2] prévoit des critères « d’admission exceptionnelle au séjour » des salariés, conformes à la loi du 20 novembre 2007. Justifier de 12 mois d’activité salariée sur les 18 derniers mois (ou 24 pour les intérimaires) et donner des preuves de cinq ans de présence sur le territoire, permettait de prétendre à la carte de séjour salarié d’un an.

Pourquoi la situation est-elle aujourd’hui au point mort ? Selon certains militants syndicaux, « le gouvernement fait traîner le cas des grévistes pour les punir de fait de grève ». Car beaucoup de non-grévistes pourraient être régularisés selon ces nouveaux critères. Pour sa part, le ministère argue que « bon nombre de dossiers sont incomplets ». Tout en reconnaissant des difficultés de traitement de dossiers auprès des organisations de soutien. Reste qu’au cours des dernières négociations, l’État aurait promis de fournir des autorisations provisoires de séjour à chaque gréviste, en attendant l’examen de leur dossier. Idem pour les 4000 dossiers restants.

« Le gouvernement ne s’intéresse aux sans-papiers que lorsqu’ils sont dans l’action », s’indigne un militant. Conséquence : les banderoles ne seront pas restées très longtemps dans les placards. Elles ont refleuri sur le jardin de la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration, tout juste un an après le début de la grève. Un lieu fortement symbolique.

12 mois de grève, ça occupe...

« On est arrivé le 7 octobre, à 10 heures, et les négociations ont repris dans l’après-midi », décrit un militant de la CGT, à l’initiative du mouvement en 2008. « C’est la journée mondiale pour le travail décent », rappelle le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, jusque-là plutôt discret sur le mouvement des sans-papiers. Nombre de ces sans-papiers travaillent de manière indécente, dans des conditions très précaires, avec des salaires qui ne correspondent pas à ce qu’ils font, et bien sûr sans protection sociale.

Occuper la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration n’est évidemment pas innocent. Inspiré en 1992 par des historiens et des associations, le projet de création d’un musée de l’immigration s’est concrétisé en 2007 mais n’a jamais été officiellement inaugurée. Brice Hortefeux, ministre de l’immigration de l’époque, n’a pas daigné s’y rendre. Peut-être en raison de probables manifestations hostiles à sa politique. En mars 2009, la cérémonie programmée par Eric Besson est interrompue par les slogans anti-expulsion des intermittents du spectacle et des étudiants, soutenus par des collectifs sans-papiers restés à l’extérieur.

Une occupation anti-coloniale ?

Le bâtiment, ancien palais de la Porte Dorée, a été construit à l’occasion de l’exposition coloniale internationale de 1931. Il s’est « imposé naturellement », apprend-t-on sur le site de la Cité nationale, comme lieu pour le musée de l’immigration, afin de « déconstruire l’imagerie héritée de la colonisation, de retourner les symboles ». Ce que ne se sont pas privés de faire les grévistes sans-papiers.

« Présentation de nègres vivants à l’exposition coloniale de la Porte Dorée », ironisait récemment le site internet satirique Brave Patrie. Nous sommes loin des exhibitions racistes du 20ème siècle, les fameux « zoo humains ». « Reviens l’an prochain, tu verras, on sera exposés en photo ! », raille Bakary, travailleur malien dans la démolition. Allusion cynique aux clichés que prend le directeur de la cité en se baladant fièrement dans le hall avec son appareil numérique. Portraits en tout genre, scène de prières, parties de baby-foot (faisant partie de l’exposition « Football et immigration »…). Pendant ce temps, le musée reste ouvert. « Il n’y a pas de raison, ils ne nous gênent pas, ils sont très corrects », expliquent des employés de l’accueil.

L’humour de Bakary dissimule mal une exaspération commune après un an de lutte et une quarantaine d’occupations [3]. « Les gens viennent, prennent leurs photos. Ils repartent et nous on reste. Ça fait un an qu’on nous parle de papiers, de droits... mais on a rien vu. Tout ça, ce sont des paroles ». « On n’aurait pas dû bouger de Bastille, c’était beaucoup plus symbolique qu’ici. En plus on est loin, on s’est fait avoir », constatent, amers, ses camarades. « Alors maintenant, on ne bouge pas tant qu’on n’a pas le récépissé en main ». Lors d’une négociation le 21 octobre, le ministère de l’Immigration se serait engagé à délivrer enfin les récépissés.

Ludo Simbille

Photos : Rolande Bobillot

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