Austérité

Toujours plus de maternités fermées : « C’est assassin de balancer femmes et bébés sur les routes »

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Si la maternité du Blanc, dans l’Indre, a fermé l’année dernière, c’est officiellement pour des raisons de sécurité. Mais dans un contexte où 40 % des maternités ont fermé en vingt ans, certains considèrent que cette petite unité a plutôt fait les frais des velléités d’économies budgétaires de l’administration. Résultat : l’insécurité est désormais celle des femmes qui doivent faire une heure de route pour accoucher. Alors ici, comme dans d’autres communes confrontées au même drame, on continue de dénoncer cette politique, et de se battre pour obtenir la réouverture d’un établissement.

Le Blanc se souviendra longtemps de la naissance d’Anatole, premier et seul bébé né dans la commune en 2019. Jusqu’à il y a encore un an, environ 300 petits Blancois naissaient chaque année dans cette sous-préfecture de l’Indre. Mais à la différence de ses aînés, celui-ci est arrivé, le 19 mars, dans le salon de ses parents. La fermeture de la maternité, à quelques kilomètres du pavillon familial, a été actée le 19 octobre 2018. Justine, sa maman, s’était donc rendue à Poitiers pour accoucher, à une heure de voiture, avec ses contractions et ses douleurs. Mais après une douzaine d’heures sur place, devant la faible avancée du travail, son compagnon et elle ont été renvoyés chez eux pour y être plus confortables.

Anatole est né cinq heures plus tard, sans complication et sans assistance médicale. Il n’a pas laissé le temps à ses parents de faire une troisième fois les 60 km jusqu’à la maternité, ni aux pompiers d’arriver. « La route a accéléré le travail, c’est sûr. » Aujourd’hui, Justine veut en garder le souvenir d’une histoire atypique au bon dénouement, mais la colère reste contre ceux qui l’ont obligée à prendre la route : « C’est assassin de balancer femmes et bébés sur les routes, de devoir faire une heure avec les contractions, l’état de la chaussée, les traversées d’animaux, les zones blanches et parfois la neige ou le gel… »

40% des maternités fermées en vingt ans

Jusque dans les années 1970, l’Indre comptait une dizaine de petites maternités, un réseau de cliniques privées, souvent tenues par des sages-femmes qui donnaient aux futures mères la possibilité d’accoucher à moins de 20 km de chez elles [1]. Comme partout en France, leur nombre s’est effondré. Dans l’Hexagone, en vingt ans, 338 maternités sur 835 ont été fermées. Et comme les habitantes de ce bassin de vie, elles sont désormais 716 000 femmes en âge de procréer installées à plus de quarante-cinq minutes d’une maternité [2]. Ici, le département en comptait encore deux il y a un an. Il n’y en a plus qu’une, celle de Châteauroux, la préfecture.

Après des années de lutte, la lente agonie de la maternité du Blanc s’est étalée sur des mois. Et ce malgré un contact rassurant le 21 mars 2018 au cours duquel Anne Bouygard, désormais ex-directrice de l’ARS (Agence régionale de santé) Centre – Val de Loire, avait précisé à une délégation d’élus, habitants et personnels de l’hôpital que « la fermeture de la maternité n’était pas à l’ordre du jour ». Les jours ont vite avancé et le 27 juin, praticiens et usagers ont pu constater la présence d’un cadenas condamnant l’accès à la salle d’accouchement. L’acte faisait suite à l’annonce de l’ARS deux semaines auparavant d’une fermeture temporaire en raison de « difficultés majeures à remplir les plannings pour les mois de juillet/août », signalé par la direction de l’hôpital du Blanc, « en aucun cas une fermeture définitive ». La maternité n’a jamais rouvert et sa fermeture définitive a été actée le 19 octobre, arguant d’une dangerosité pour les « parturientes » (femmes en train d’accoucher).

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Le terme, utilisé ici de façon médicale, ne représente absolument pas le ressenti des familles, malgré un drame survenu en avril, le décès d’un nourrisson, le premier depuis longtemps. Ce dernier a sans doute été un facteur accélérateur pour conforter ce sentiment porté par la direction des deux sites et confirmé par l’ARS. Pourtant, certains futurs parents, plus proches des maternités de Poitiers ou de Châteauroux, choisissaient de faire la route pour venir donner naissance dans cette petite structure, à taille plus humaine, où le personnel médical avait la disponibilité pour être plus présent pour chaque accouchement.

« Elle a nous expliqué qu’on était d’un autre siècle, que l’avenir ce n’était pas les petits hôpitaux comme le nôtre »

Dès cette première annonce, les Blancois se sont regroupés en deux collectifs, le collectif de défense des usagers du centre hospitalier du Blanc et C pas demain la Veille. Ensemble, avec les élus et la population, une cinquantaine de membres alternent entre actions médiatiques (70 élus ont démissionné symboliquement, la maternité fermée a été occupée douze jours…), demandes de rendez-vous avec les décisionnaires, actions en justice… Ces mobilisations et leur symbole, les Servantes écarlates (un groupe de femmes habillées de capes rouges et bonnets, symbole de violence envers les femmes, inspiré de la série télévisée éponyme), ont fait connaître leur combat partout en France.

Au fil des mois, des contacts se sont établis avec d’autres collectifs de citoyens confrontés comme eux à des fermetures. Saint-Claude (Jura), Die (Drôme), Creil (Oise), Thann (Haut-Rhin)… Depuis janvier, ils unissent leurs voix pour se faire entendre des décideurs. Les justifications des ARS et du ministère de la Santé sont généralement les mêmes : dénoncer un risque sécuritaire au sein de ces établissements, souvent en relation avec un manque de personnel. Un argument massue répété inlassablement par la ministre Agnès Buzyn, autant sur les plateaux de télévision, les radios qu’auprès des habitants qu’elle accepte, très ponctuellement, de rencontrer, comme à Bernay (Eure), le 18 février dernier.

« Elle a nous expliqué que l’on était d’un autre siècle, que l’avenir ce n’était pas les petits hôpitaux comme le nôtre parce qu’elle n’y ferait soigner ni ses parents, ni sa sœur, ni ses enfants. Ce sont ses dires, décrivent amères Pascale, Laurence, Édith et Philippe, des opposants à la fermeture de cette maternité. Il y a du mépris. » « Moi qui suis soignante, je me suis sentie humiliée par cette femme qui nous disait finalement, et bien… qu’on était nuls, des péquenauds, s’insurge Laurence. On est de seconde zone. »

Un audit expédié au pas de course

Au Blanc, tout s’est décidé autour d’un audit, commandé en urgence par l’ARS le 17 août 2018 pour « disposer d’un avis objectif sur les conditions à réunir pour une reprise des accouchements ». Quatre experts ont été nommés, tous issus de grands hôpitaux parisiens, loin du quotidien d’une petite structure. « Les experts ont été choisis en dehors de la région pour être impartiaux », explique un membre de l’ARS Centre–Val de Loire. Pour autant, le déroulé et le contenu du document laissent perplexes les Blancois, et interrogent sur son orientation, que certains considèrent « à charge » [3].

« Comment les experts ont-ils pu juger de la qualité de leur maternité alors qu’elle n’était déjà plus active ? », s’interrogent ceux et celles qui étaient opposés à sa fermeture. Mené en quatre jours non consécutifs, l’audit a été rendu public à peine deux semaines plus tard. Le pédiatre, seul personnel permanent du service à avoir été auditionné, a été interviewé par téléphone, les cinq sages-femmes n’ont pas été entendues (le rendez-vous a été annulé suite à une manifestation d’opposants, sans être reporté). La maire du Blanc, Annick Gombert, qui a pourtant été reçue pour un entretien, ainsi qu’un médecin cardiologue du site, opposé à la fermeture, ne font pas partie de la liste des personnes officiellement auditionnées.

Conclusion de ce document de quinze pages : l’absence de personnels titulaires, d’une équipe médicale stable, et le trop fort recours aux intérimaires en font une maternité non-sécurisée – et peu importe si sa certification, datée de 2016 et valable cinq ans, énonce le contraire. Le nombre de naissances, moins de 300, est considéré comme insuffisant pour garantir de bonnes pratiques. « L’addition de ces deux faits fait que, le jour où il se passe quelque chose d’un peu exceptionnel, comme une hémorragie de la délivrance, collectivement, les bons réflexes risquent de ne pas y être », soutenait Anne Bouygard, dans une interview auprès de la Nouvelle République.

Fermeture pour raison de « sécurité »

Un avis partagé par Evelyne Poupet, directrice du centre hospitalier de Châteauroux – Le Blanc, comme elle le rappelait en janvier lors de ses vœux au personnel : « Il ne s’agissait pas de remettre en question les compétences individuelles des professionnels, mais de constater l’absence d’une compétence collective, médicale et paramédicale, liée aux difficultés à recruter des professionnels de santé et à l’enchainement des médecins intérimaires dans les spécialités nécessaires à sécuriser l’activité, gynécologues, pédiatres ou anesthésistes. »

Pour le personnel hospitalier, ces remarques sur leur travail ont été très durement vécues, comme le déplore l’une d’entre eux. « On a eu la sensation que c’était une attaque assez directe, pas forcément légitime. On entend les problèmes de recrutement, certes… mais on a du mal à entendre le fait que la sécurité n’était pas complètement respectée et que la qualité des soins n’était pas satisfaisante. On s’est tous démenés pour pouvoir faire les choses au mieux. » L’audit dénonce aussi un manque de projet local, alors que le personnel travaillait sur une certification Hôpital Ami des Bébés.

De l’aveu même d’Anne Bouygard et de Gil Avérous, maire de Châteauroux et président du conseil de surveillance de l’hôpital Châteauroux – Le Blanc, une fois l’audit réalisé et ses conclusions en faveur du basculement à un centre périnatal de proximité énoncées, il devenait impossible de recommencer les accouchements au risque, en cas d’accident, d’en être tenu pour responsable. Mais cette fermeture était-elle réellement liée à la sécurité ou la question financière était-elle sous-jacente dans cette décision ? En janvier dernier, lors de cette même cérémonie de vœux, Gil Avérous rappelait que la situation financière de l’hôpital du Blanc était précaire et nécessitait une prise de décision rapide.

Le manque de personnel délibérément accentué ?

Les experts notaient dans l’audit même que « le maintien de l’activité d’obstétrique est très largement accompagné par l’autorité de tutelle qui octroie à l’établissement des aides financières exceptionnelles "pérennes" de l’ordre de deux millions d’euros ». Mais, précise Annick Gombert, « pour équilibrer le budget d’une maternité, 1500 accouchements par an sont nécessaires ». Difficile à atteindre dans ces petites structure. D’ailleurs, pour l’élue, pas de doute, c’est bien ce critère qui a mené à la fermeture de l’établissement. Elle estime que le manque de personnels aurait même été accentué par la gestion DRH.

La direction de l’hôpital Châteauroux – le Blanc maintient qu’elle a cherché à recruter sans y parvenir. Pourtant, à aucun moment elle n’a anticipé pour remplacer deux sages-femmes sur le point de partir à la retraite (en janvier et juillet). Et une jeune sage-femme, supposément recrutée pour la maternité du Blanc quelques mois avant la fermeture provisoire, a été maintenue à Châteauroux au prétexte de lui apporter plus d’expérience. Un pédiatre vacataire, dont le contrat se terminait en juillet, s’est vu proposé des conditions moins intéressantes et a donc refusé de poursuivre. Au mois de juin, la direction réclamait, pour rouvrir, huit postes à pourvoir avant le 15 septembre : trois sages-femmes, un gynécologue-obstétricien, un anesthésiste, deux infirmiers-anesthésistes et un pédiatre. Une mission difficilement réalisable en si peu de temps.

« L’objectif est de faire des économies »

Pour autant, les élus du Blanc ont rassemblé des candidatures, notamment une équipe de trois gynécologues retraités prêts à reprendre du service et assurer à tour de rôle les gardes. Des candidatures restées sans réponse d’après les intéressés. Dans la Nouvelle République, l’un d’entre eux, le docteur Bernard Segry prenait la parole face à cette situation. « On va se parler franchement, l’objectif est de faire des économies au Blanc. La direction sait bien que personne ne va postuler pour un CDI en gynécologie, payé à 500 euros par jour, alors qu’en intégrant le réseau des médecins remplaçants, ce qui ne nous dédouane pas de prendre des engagements, on est payés 750 euros ! On nous roule dans la farine à dire que personne ne postule ! »

Élus et collectifs dénoncent également un contexte de tension et d’incertitude dans lequel la maternité se trouvait en permanence, loin d’être attractif pour de jeunes praticiens. « En France, nous avons à peu près 5000 gynécologues-obstétriciens, dont seulement 1800 sont dans les hôpitaux. On compte 25 000 sages-femmes dont une partie est au chômage, de l’ordre de 600 personnes !, s’indigne Paul Cesbron, gynécologue-obstétricien et ancien chef de service de la maternité de Creil, également récemment fermée. Quand on nous dit qu’il n’y a pas le personnel, c’est faux ! » Le spécialiste rappelle également que la limite de 300 naissances a été définie arbitrairement par l’État. « Les études scientifiques montrent que le nombre d’accouchements n’a pas d’importance en terme de dangerosité, précise-t-il. En revanche, les risques de long transport pour la mère et l’enfant sont, eux, démontrés scientifiquement [4]. »

Inauguration d’un monument à la mémoire des établissements « sacrifiés »

Mais pour la ministre de la santé, Agnès Buzyn, ces déplacements peuvent être « sécurisés ». Fin mars, elle annonçait toute une série de propositions : accompagnement par une sage-femme lors du trajet ou mise en place d’un système de chambre d’hôtel hospitalier près des maternités, en cas d’accouchement programmé. « Je prends l’engagement qu’elles seront sécurisées pour qu’il n’y ait plus cette angoisse d’accoucher loin d’une maternité », annonçait-elle. Mais à Châteauroux, il n’existe pas d’hôtel hospitalier et les sages-femmes employées par l’hôpital refusent d’accompagner les ambulances étant donnée la responsabilité que cela représente. L’hélicoptère, un temps évoqué, semble convenir pour un nombre limité de cas. En effet, selon plusieurs rapports, « les parturientes dont l’accouchement est imminent, dont le travail est actif (surtout si le col est dilaté et effacé ou en cas de prématurité) ne doivent pas se trouver à bord d’un hélicoptère, y compris médicalisé [5] ».

Alors les Blancois ont trouvé leur propre méthode. Toujours avec beaucoup d’humour, ils ont inauguré le 1er avril une aire d’accouchement sur le bord d’une route, en pleine Brenne. Une tente, une table d’auscultation et un kit d’urgence avec couverture de survie, pinces à clamper et ciseaux. Outre ce dispositif éphémère et fantaisiste, ils ont surtout installé à l’entrée de plusieurs communes des panneaux permettant de télécharger une application qui donne pas à pas les bons gestes à effectuer pour une naissance. Le programme a fait ses preuves en Éthiopie. « On va être de plus en plus confrontés à des parents qui devront aussi avoir une connaissance de base de l’accouchement. C’est un enjeu important pour limiter le stress, un vrai fléau pour la grossesse et l’accouchement » , déplore Aurélie Bourry, sage-femme libérale installée à Montmorillon dans la Vienne, à 30 kilomètres du Blanc, une commune tout aussi éloignée des maternités. Depuis la fermeture, elle rencontre de plus en plus de futures mamans qui viennent faire avec elle leur suivi, constamment inquiètes et dans l’appréhension de la route.

Aujourd’hui, élus et militants n’ont toujours pas baissé les bras, bien que la fermeture de leur maternité date de presque un an. Il y a quelques semaines, à l’occasion des seconds États généraux des maternités, au Blanc, ils ont inauguré un monument à la mémoire des établissements « sacrifiés ». Dix-neuf sites y sont inscrits, menacés ou déjà fermés. Localement, le Blanc prépare ses prochaines actions. Début mai, ils ont déposé une requête en annulation de l’arrêté de fusion entre les établissements de Châteauroux et du Blanc, prise par la direction générale de l’ARS en 2017. Un point technique et législatif pourrait constituer une brèche pour que leur établissement retrouve son autonomie et peut-être ainsi, mieux décider de son propre avenir.

Morgane Thimel

- Photo : Morgane Thimel. Manifestation à Paris en novembre 2018.

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