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Emploi

« Territoires zéro chômeurs » : comment créer son propre emploi sans s’imposer un « bullshit job » à bas coût

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Avec son projet « Territoires zéro chômeurs de longue durée », l’association ATD Quart-Monde lance une nouvelle initiative contre le chômage. Celle-ci veut inverser la logique habituelle, en partant des compétences des demandeurs d’emplois pour créer les activités qui leur correspondent. Le tout, en gardant le bénéfice du statut salarié. A Colombelles, près de Caen, ainsi qu’à Pipriac et Saint Ganton, près de Rennes, les premiers demandeurs d’emploi ont été embauchés. D’autres attendent leur tour. Entre expérimentation et bricolage, malgré les difficultés liées à la nécessité de générer un revenu, et de ne pas faire concurrence aux autres entreprises, les projets se mettent en place. Reportage, et deuxième volet de notre série sur cette initiative.

Pour lire le premier épisode de cette série, cliquer ici.

A première vue, la cuisine semble prête à accueillir la machine à café. Mais Eric, qui vient de la repeindre avec son collègue Julien, n’est pas satisfait : « Il va falloir une deuxième couche. Ce n’est pas propre, en haut du mur. » Eric a le coup d’œil, et le coup de main : peindre était son métier pendant trente ans. Ses bras et son dos en souffrent aujourd’hui. Ses mains, régulièrement nettoyées au white spirit, sont extrêmement sèches. « Être peintre, c’est faire toujours les mêmes gestes. Je n’en pouvais plus, moralement et physiquement. J’avais envie de changer d’air. » Il y a un an et demi, Eric arrête l’activité commencée à seize ans « pour partir de chez ses parents ». Pointe à Pôle emploi qui l’oriente constamment vers des postes similaires à son ancien travail. « Je ne voulais plus faire cela. » Eric refuse de faire les démarches pour toucher le RSA, par honte. Grille ses économies, et perd progressivement espoir.

Jusqu’à son grand saut en parachute, comme il le dit aujourd’hui. Un saut dans l’inconnu avec le projet « Territoires zéro chômeurs de longue durée », que l’association ATD Quart-Monde expérimente à Colombelles (Calvados), où Eric est né. Comme lui, ils sont quelques dizaines de demandeurs d’emploi de longue durée à prendre part à cette initiative. Son principe : développer des activités qui répondent aux besoins d’un territoire touché par la pénurie d’emplois et la précarité (lire notre premier article sur le sujet). Depuis le mois de mars, les premières pierres de « l’entreprise à but d’emploi » chargée d’embaucher en CDI les premiers salariés, ont été posées. Elle a désormais un nom : Atipic ; et des bureaux, dans l’ancienne poste de cette ville de la banlieue de Caen.

Imaginer les emplois de demain

Seule une petite affiche A4 indique que l’on entre dans les locaux d’Atipic. « Nous devons refaire la façade, précise Eric. Mais il nous manque un échafaudage. » A l’intérieur, quelques bureaux et des ordinateurs. Cela fait une semaine que l’équipe administrative et les premiers « porteurs de projets » ont investi les lieux : l’ensemble paraît vide, mais il y a de l’effervescence, ce matin là. Une ruche où chacun s’affaire, les idées fusent, les paroles s’entremêlent et résonnent. Ici, on prépare la prochaine inauguration de l’entreprise ; là, on appelle à l’aide pour réparer la cafetière.

C’est ici que doivent s’imaginer les emplois de demain. Au milieu, une équipe administrative qui organise, prépare les premiers contrats, les paies, etc. Gwladys et Isabelle, dont nous vous parlions dans le premier article, en font partie. Ce sont les premières à bénéficier du projet. Leur travail permettra de lancer les nouvelles activités portées par les motivations des demandeurs d’emploi. Parmi eux, Julie, la trentaine. Son projet : développer un self à base de fruits et légumes - « un peu comme un fast food, mais sans être de la malbouffe » - avec une dimension solidaire. « Des familles deviendraient membres de l’association qui porterait le restaurant, et bénéficieraient de tarifs attractifs », explique Julie. La jeune femme a toujours travaillé dans la restauration avant de prendre un congé pour s’occuper de son deuxième enfant.

« Partir d’une idée pour développer un emploi »

Didier, 57 ans, travaillait dans la maintenance des machines dans une industrie de la région. Son CDD n’a pas été renouvelé. « Toute ma carrière professionnelle a été ainsi, en dents de scie, explique-t-il. Tu travailles deux ans, puis tu es arrêté pour « surmenage ». Tu reprends deux ans, tu es licencié. A partir de 57 ans, je pensais que je pourrai aller jusqu’à la retraite, mais non. » Comme lui, beaucoup de demandeurs d’emploi qui rejoignent le projet ont connu les méandres du marché du travail : la précarité, l’instabilité, l’impression d’être une main d’œuvre corvéable et ajustable à merci, et parfois même l’exploitation. « Avant d’arriver dans ce projet, j’ai travaillé deux mois sans aucun contrat, dans une entreprise d’insertion qui me promettait un emploi, souligne une des membres du projet. J’ai payé tous mes déplacements, très nombreux, sans être remboursée, tout en faisant garder ma fille par la nourrice. Jusqu’à ce qu’on me dise qu’il n’y avait pas d’argent pour m’embaucher. »

Entrer dans le projet à Colombelles, c’est un peu reprendre pied dans le monde du travail. Regagner confiance en soi et en ses capacités. Réfléchir à un projet concret. Didier aimerait fabriquer de petits objets à partir de bois de palettes récupérées. Il les vendrait ensuite aux fleuristes, pour leurs compositions florales. Il a aussi pensé à récolter des coquilles de fruits de mer pour les transformer en engrais. Pour cette deuxième idée, le plan financier élaboré par le comité de suivi du projet n’est pas des plus optimistes. « S’il faut étudier une troisième piste, je le ferai, réagit Didier. Le but est d’avancer, d’avoir un emploi, pas de stagner. Avant le projet, je ne pensais pas qu’on pouvait partir d’une idée pour développer un emploi. Je suis confiant, j’y crois, même si je suis en attente, car les choses prennent du temps. »

Les contraintes d’un modèle aux moyens limités

Avant de créer une nouvelle activité, il faut s’assurer que les critères sont réunis : l’activité peut-elle dégager un petit revenu (voir l’épisode précédent) ? Est-elle innovante, non concurrentielle avec les autres entreprises ? Ne génère-t-elle pas un effet d’aubaine pour une entreprise qui aurait les moyens d’embaucher quelqu’un sans l’aide du projet ? De nombreux services existent déjà dans l’agglomération caennaise. La création d’un taxi solidaire, un des projets d’Atipic, entre-t-elle en concurrence avec les autres taxis du territoire ? La création d’un poste de pompiste pour le supermarché du coin ne permet-elle pas à cette grande chaîne de magasins d’embaucher à moindre frais ?

Dans les villages de Pipriac et Saint Ganton (4200 habitants environ), à 30 minutes au sud de Rennes, le projet Territoires zéro chômeurs est également expérimenté. Mais la stratégie adoptée y est plus offensive : il s’agit d’aller vite, et de prouver que des dizaines d’emplois peuvent être créés rapidement. Dans l’ancienne école accolée à la mairie, ce jour de mars, une quinzaine de membres du projet de Colombelles sont venus rencontrer ceux de Pipriac. Ici, l’entreprise inaugurée en janvier emploie alors 25 personnes, en plus des deux directeurs [1].

Lavage de voitures, portage de repas à domicile, surveillance des cours et des sorties des écoles, entretien des haies, maintenance des bâtiments, ménage, vente de bois, etc. L’objectif est de salarier dix nouvelles personnes tous les mois. « Si l’on cherchait l’activité avant d’embaucher, nous ne serions pas trente employés, avance le co-directeur Guillaume Bonneau. L’entreprise crée des postes de travail, et nous voyons ensuite comment développer le niveau d’emploi nécessaire. Nous lançons des activités qui sont parfois déficitaires ! » Une logique qui n’est pas celle des entreprises classiques, mais qui reste proche de celle du secteur de l’insertion.

« Nous n’avons pas l’impression d’avoir un patron »

L’organisation du travail est elle-aussi bouleversée. « Nous n’avons pas l’impression d’avoir un patron », souligne une des employés. Des référents ont été nommés pour les pôles d’activité, mais ce ne sont pas les responsables. « La responsabilité est partagée par tous les employés, précise Denis Prost, chef de projet d’ATD Quart Monde. Les chefs d’entreprise qui prennent part à l’initiative ne comprennent pas ce manque de hiérarchie. Pour eux, il faut un chef pour faire appliquer les règles ! » Autre particularité : la polyvalence des salariés. « Elle est obligatoire », ajoute Denis Prost. Un salarié peut être rattaché à l’entretien des espaces verts, et rejoindre le pôle « recyclage » (relooking de meubles, création d’objets en palette, couture, réparation de vélos, etc.) quand l’activité vient à manquer.

La polyvalence est un atout pour éviter la spécialisation du travail dans une tâche, dont la répétition deviendrait pénible. Mais ne représente-t-elle pas aussi un risque d’une démotivation des salariés passant sans cesse d’un travail à un autre ? « Ce n’est pas une extrême polyvalence, réagit Denis Prost. Chaque salarié a un fil conducteur, une spécialité, mais aussi des activités de repli. C’est en fait une souplesse qui est utilisée de temps à autres. » Une mixité surprenante apparaît à Pipriac : un ancien carreleur qui ne peut plus se baisser à cause d’un problème au genou explique à deux de ses collègues, novices en la matière, comment poser du carrelage. Le cours se fait en direct, chez un particulier qui a payé la prestation !

Développer une communauté de solidarité locale

« C’est bien d’embaucher rapidement, estime une employée du projet de Colombelles. Mais si au bout de cinq ans, l’entreprise est en faillite, on aura tout perdu. » Dans la banlieue de Caen, les porteurs du projet prennent de nombreuses précautions, notamment sur le plan économique. « Si des reproches nous sont faits sur la rentabilité économique de telle ou telle activité, nous mettrons en face ce que cela génère pour le territoire », indique Denis Prost de Pipriac. Aux autorités, ensuite, de décider d’augmenter l’aide à ces emplois bénéfiques pour la société. « L’idée est bien de multiplier les initiatives micro-locales, en vue de développer une communauté de solidarité locale », rappelle Denis Prost. En clair, redynamiser le territoire, éviter les déplacements quotidiens vers Rennes, et l’exode rural.

A Pipriac comme à Colombelles, le projet Territoires Zéro Chômeurs comporte, dans ses premières étapes, une part d’expérimentation voire de bricolage. L’entreprise créée est la base de lancement de multiples activités qui ont chacune leurs spécificités. Dans la banlieue de Caen, il manque des locaux et du matériel. Certains se découragent, d’autres ont peur de voir leurs projets initiaux être dénaturés. « Mon projet de restauration, c’est du rêve, pour l’instant ! », remarque Julie. Mais la réflexion avance grâce à des réunions collectives thématiques et des rencontres avec les acteurs locaux. « L’ambiance est très bonne, ajoute Eric. C’est ce qui est plaisant, et puis, pour des gens qui n’ont pas eu d’activité depuis longtemps, il est important de reprendre en douceur. Sinon, ils ne peuvent pas tenir. »

Simon Gouin

Photo : CC ManuB.

Pendant les mois qui viennent, Basta ! vous donnera des nouvelles du déploiement de ce projet.

- Lire le premier épisode de cette série : « Territoires zéro chômeurs » : l’initiative qui souhaite partir des envies des gens pour créer leurs emplois.

- Retrouvez sur le site d’ATD Quart Monde des nouvelles de chaque territoire engagé dans l’expérimentation.

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