Proche-Orient

En Syrie, nouvelle offensive meurtrière du régime Assad, et nouvelle vague de répression

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Dans un silence de mort, les combats se poursuivent en Syrie où le régime de Bachar Al-Assad, appuyé par la Russie, a engagé une nouvelle campagne militaire dévastatrice. Dans la province d’Idlib, d’intenses bombardements frappent infrastructures civiles, villes et campagnes, semant la mort et déplaçant à nouveau les populations. Renforçant, aussi, le désespoir et un profond sentiment d’abandon. Dans les autres régions sous contrôle du régime, loin de ralentir, la répression bat toujours son plein.

C’est dans l’indifférence quasi-générale que depuis la fin du mois d’avril, une nouvelle campagne militaire de grande ampleur, très meurtrière parmi la population, est en cours en Syrie. Les aviations du régime de Bachar Al-Assad et de la Russie pilonnent inlassablement les villes et villages de la province d’Idlib, dans le nord-ouest du pays. Cette dernière fait partie des zones qui échappent toujours au contrôle du gouvernement de Damas, malgré ses victoires militaires des dernières années. Au sol, les troupes de l’armée et de milices affiliées au régime – notamment les « Forces de défense nationale » – tentent de progresser en direction des principales villes de la région.

À l’image des campagnes militaires précédentes – notamment celles d’Alep en 2016, puis de la Ghouta orientale et de Deraa en 2018 –, une région entière est encerclée, coincée entre la frontière turque et la ligne de front, sans possibilité de fuite pour ses habitants. Depuis l’accélération des bombardements et le début de l’offensive au sol, au moins 330 000 personnes, selon l’Onu, ont été contraintes de fuir leur lieu de vie sans pouvoir quitter la province. Les civils cherchent parfois refuge au milieu des champs d’oliviers, ou le plus près possible de la frontière ou des postes d’observation turques.

Carte du contrôle territorial en Syrie, le 11 juillet. En vert foncé, au nord-ouest, la province d’Idlib. En rouge, les zones contrôlées par Damas. Le nord se partage entre contrôle turc (vert transparent) et « Forces démocratiques syriennes » (dominées par les Kurdes, en jaune). Au sud, la poche verte est contrôlée par deux milices d’opposition avec le soutien des États-Unis. L’État islamique est encore présent et actif dans le désert de Syrie (zones grisée). (source : Liveuamap).

Destinée à refaire passer la région sous l’autorité de Damas, cette nouvelle offensive cible en premier lieu le groupe jihadiste Hayat Tahrir Al-Sham (HTS), constitué autour d’un noyau issu du Front Al-Nosra, l’ex-allié d’Al-Qaïda en Syrie. À la faveur d’une campagne éclair, HTS s’est rendu maître, au début de l’année 2019, de la plus grande partie de la province d’Idlib aux dépens d’autres groupes rebelles, qui restent depuis présents sur place et bénéficient du soutien de la Turquie. Opéré sous l’œil passif de cette dernière – dont la priorité est davantage de lutter contre les forces kurdes dans l’est de la Syrie –, ce basculement en faveur d’HTS fait les affaires du régime de Bachar Al-Assad, en lui permettant aujourd’hui de justifier son offensive sur Idlib au nom de la guerre anti-terroriste.

3 millions d’habitants, dont 1,5 million de déplacés

Comme lors des campagnes précédentes, les zones urbaines peuplées font autant partie des cibles frappées par Damas et Moscou que les lignes de front. La population d’Idlib possède une histoire singulière dans la guerre civile qui déchire la Syrie depuis 2011, suite à la répression armée conduite par le gouvernement contre les manifestants qui défilaient dans les rues du pays. À mesure que Damas a regagné des territoires, à coups de sièges et de bombardements dévastateurs, les populations opposées au régime, mises à genoux, ont été déplacées de force vers cette région. Une stratégie « de grande ampleur », qualifiée de « crime contre l’humanité » par Amnesty International [1]. Sur les trois millions de personnes aujourd’hui coincées dans la province d’Idlib, environ la moitié ont déjà été déplacées par le passé, parfois à de multiples reprises. Beaucoup y survivent au sein de camps, dans des conditions extrêmement précaires.

Ces images – issues de comptes twitter qui collectent les images de combats en Syrie – illustrent la violence des bombardements quotidiens, ici sur les villes de Kan-Sheikoun et Kafranbel.
 

Depuis le lancement de l’offensive, les hélicoptères du régime et leurs barils de TNT, des bombes bricolées aux effets dévastateurs, sèment à nouveau la mort et la destruction, sans distinction. Le gouvernement mise littéralement sur une stratégie de la « terre brulée », destinée à récupérer la province quel qu’en soit le coût pour les populations. Derrière la ligne de front, où les combats sont acharnés, les principales villes (Idlib, Maarat al-Numan, Kan-Sheikoun, Kafranbel...) de la région sont visées par des bombardements massifs et incessants. Des villages ont été presque intégralement détruits, des champs ciblés par des munitions incendiaires, vraisemblablement pour en détruire les récoltes.

Un enfer pour la population, doublé du sentiment d’un total abandon

Les infrastructures civiles, en particulier de nombreux hôpitaux et centres de soin, mais aussi des marchés, des écoles ou des mosquées, sont systématiquement visées et détruites par des frappes auxquelles participent abondamment l’aviation russe. Plus de 500 civils auraient péri dans ces attaques depuis la fin du mois d’avril, et plus de 1600 auraient été blessés. La population de la région vit un enfer, doublé du sentiment d’un total abandon de la part du monde extérieur qui, exception faite de la campagne menée contre Daech à l’est du pays, semble se désintéresser totalement de la guerre perpétuelle livrée depuis huit ans à une large partie de sa population par le régime de Damas.

 
Comprendre la situation en Syrie est impossible sans distinguer les logiques militaires des dynamiques qui traversent la société. La présence militaire d’HTS dans cette région n’a pas empêché la population de villes comme Maarat al-Numan et Kafranbel d’affirmer à maintes reprises leur opposition aux groupes extrémistes – quitte pour certains activistes à le payer de leur vie. Les sociétés civiles locales y mènent des initiatives dans le prolongement de la révolution de 2011, comme des conseils locaux élus, des médias indépendants, des centres de femmes. « Les Syriens n’ont pas risqué leur vie en se soulevant contre la dictature de Bachar al-Assad pour la remplacer par une autre », rappelait sur Basta ! l’activiste syrienne Leila Al-Shami. Malgré une guerre officiellement menée contre les « groupes terroristes », ces villes sont aujourd’hui lourdement frappées par les bombardements.

Seulement 1% de la région reprise en plus de deux mois

Malgré ce déluge de feu, l’offensive n’a pas produit les résultats escomptés. En deux mois, seule une portion réduite de la zone (de l’ordre de 1% environ du territoire) a été reprise par Damas, dont les troupes ont essuyé une forte résistance, et même des contre-offensives les poussant parfois à reculer. Plusieurs centaines de soldats du régime auraient été tués. Une situation qui tranche avec les campagnes militaires rapides de la Ghouta et de Deraa en 2018, et qui vient rappeler les faiblesses persistantes de l’armée de Damas. L’offensive d’Idlib présente une différence de taille avec les précédentes : les milices affilées à l’Iran (elles-aussi islamistes) n’y combattent pas aux côtés du régime. Téhéran, ce faisant, réaffirme son rôle crucial en tant que soutien du pouvoir de Bachar Al-Assad : sans l’appui iranien, l’armée syrienne fait du surplace sur le terrain. D’autant qu’en face, les groupes rebelles (hors HTS) reçoivent un soutien du voisin turc.

 
Et ce n’est pas le seul problème actuellement rencontré par Damas. Malgré la communication officielle du gouvernement, selon laquelle la situation reviendrait peu à peu « à la normale » dans le pays, le pouvoir du régime reste appuyé sur un sol instable. Une grande partie des villes, des infrastructures, de l’économie, et bien sûr de la société syrienne ont été dramatiquement touchées ces huit dernières années. Les plus grandes villes – Alep, Homs, Deir-Ezzor, Deraa... –, de même qu’une grande part des banlieues de Damas, ont été au moins partiellement détruites par les offensives du régime. Une dévastation à laquelle la coalition internationale contre Daech – emmenée par les États-Unis – a apporté sa pierre au passage, rasant presque intégralement Raqqa en 2017 pour la reprendre à l’EI (lire notre article ici), en y tuant plus de 1600 civils. Deux ans plus tard, ses habitants y vivent toujours au milieu des décombres.

Sur le plan humain comme militaire, le pays reste profondément divisé. Pourrait-il en être autrement, après la décision prise par le clan Assad en 2011 d’éliminer physiquement toute opposition, tandis que les révolutionnaires, de leur côté, manifestaient de manière pacifique pendant des mois ? Aujourd’hui, les accords de « réconciliation » qui ont accompagné la reprise des villes insurgées ne font pas illusion. Que ce soit dans les banlieues de Damas, à Homs, à Hama ou à Deraa, les vagues d’arrestation d’anciens opposants, ou considérés comme tel, ont rapidement repris. Elles frappent également des exilés tentés ou contraints par un retour au pays. Selon plusieurs rapports récents, les exécutions se succèderaient à un rythme plus intense que jamais dans la prison de Saidnaya, qualifiée d’« abattoir humain » par Amnesty International [2]. Depuis le déclenchement de la révolution, des dizaines de milliers de civils ont ainsi été engloutis par le système carcéral du régime Assad, à jamais soustraits à leurs familles.

Huit ans après la révolution et sa répression, un pays profondément fracturé

Au sud du pays, dans la région de Deraa reprise par Damas il y a tout juste un an, la réinstallation il y a quelques mois de la statue d’Hafez al-Assad – le père de Bachar – pour signifier le retour de l’autorité du régime, a immédiatement déclenché de nouvelles manifestations, dans un contexte où les services les plus essentiels sont toujours absents. De nouveaux groupes armés, cette fois clandestins, y ont fait leur apparition. L’un d’eux, la « Résistance populaire », a conduit des attaques éclair et des assassinats ciblés contre les services de sécurité du régime. En retour, d’anciens membres de l’opposition armée sont régulièrement assassinés. Des violences du même type ont aussi touché Damas. Une réconciliation entre, d’un côté, le régime Assad et ses soutiens, de l’autre la Syrie qui en a été – et en est toujours – massivement la victime, apparaît illusoire.

À cette société inlassablement agressée et fracturée, s’ajoutent les divisions géographiques. Au nord d’Idlib et d’Alep, la Turquie occupe toujours une large zone située le long de sa frontière, dont la région d’Afrin, d’où les combattants et une partie des populations kurdes ont été violemment expulsées. En outre, depuis la campagne menée contre l’État islamique, le nord-est syrien (environ un quart du pays) est sous la domination des forces kurdes, alliées à la coalition internationale emmenée par les États-Unis. Donald Trump a certes annoncé l’évacuation de ses militaires, ce qui placerait les Kurdes en difficulté face à l’armée turque. Un tel retrait est pourtant encore loin de se concrétiser. Cette présence militaire permettant aux États-Unis de conserver un minimum d’influence sur le terrain, ainsi qu’une position stratégique dans leur opposition au régime iranien.

Quelle que soit l’issue de la bataille d’Idlib, sur laquelle l’actuel rapprochement entre la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan pourrait avoir une influence, la situation en Syrie semble, plus de huit ans après la révolution, encore loin d’approcher un éventuel dénouement.

Thomas Clerget

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Photo de Une : bombardement sur le front nord Hama / sud Idlib le 21 mai. DR - Source.

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