Guerres

Somalie : la tumultueuse histoire d’un pays presque effacé des radars médiatiques

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Souvent ignorée par les médias et délaissée par les chercheurs, la Somalie concentre pourtant de nombreuses problématiques de notre époque : État failli, victime du dérèglement climatique et du trafic de déchets des pays industrialisés, en prise à un terrorisme endémique, cible privilégiée des réseaux mafieux. La Somalie peut être perçue à bon droit comme l’un des cœurs blessés du monde contemporain. Le 14 octobre dernier, à la suite de l’attentat le plus sanglant que le pays a connu, ses battements affolés se sont faits entendre jusqu’à Paris, pour la première fois depuis très longtemps.

Lorsqu’il arrive à Mogadiscio (qu’il nomme Makdachaou), au début du quatorzième siècle, le voyageur arabe Ibn Battûta remarque que ses habitants, du moins dans l’entourage du Kâdhi (autorité judiciaire et religieuse), « sont d’une extrême corpulence et d’un excessif embonpoint ». Cette relative prospérité est en partie due aux comptoirs arabes qui jalonnent une côte propice aux échanges commerciaux, mais qui disparaîtront avec les premières entreprises portugaises dans la région. Dans l’Occident chrétien d’alors, on ne sait pas grand chose de cette région, parfois confondue avec l’île de Madagascar (le nom déformé de Mogadiscio).

Cinq siècles plus tard, en 1898, l’explorateur Robecchi-Bricchetti décrit encore une Mogadiscio « gaie et souriante ». Il y règne cependant un « calme précaire », parsemé de tensions pouvant dégénérer d’un moment à l’autre en véritables batailles urbaines. Depuis six ans, la ville est officiellement sous protectorat italien. Dans les faits, c’est une « colonie de papier », où ne résident dans les premières années du vingtième siècle qu’une poignée d’Européens.

Les effets délétères de la colonisation italienne

En 1908, la conquête militaire effective est brutale. L’administration du territoire le sera aussi. À défaut d’écoles, les colonisés n’auront pour seule voie d’accès à l’ascension sociale que la perspective de s’enrôler dans les troupes auxiliaires, les ascaris. Étrangement pourtant, en 1950, la Somalie sera la seule colonie de nouveau placée sous mandat, pour dix ans, à l’Italie. En toute logique, on y renvoie pour enseigner les bases de la démocratie ceux qui connaissent déjà les lieux, autrement dit les anciens administrateurs du régime mussolinien.

Extrait de la bande-dessinée d’Hugo Pratt, Les Scorpions du Désert qui se déroule, notamment, en Somalie pendant la seconde guerre mondiale

En 1960, l’Italie laisse à son ancienne possession désormais indépendante un drapeau bleu – comme celui de l’ONU – décoré d’une étoile à cinq branches, représentant les cinq régions historiques de la Somalie : les ex-Somaliland britannique et Somalie italienne – qui constituent en fait le nouvel État indépendant nommé Somalie –, la Côte française des Somalis (actuelle Djibouti), l’Ogaden et le Haud (Éthiopie), ainsi que le Northern frontier district, au Kenya. On ne saurait dessiner plus clairement le programme des tensions à venir. Pour achever ce tableau, l’hymne sans parole du nouvel État indépendant est une composition reprise de Giuseppe Blanc, auteur de la plupart des hymnes fascistes italiens.

Dictature et effondrement

Curieuse coïncidence, c’est durant la même année 1969 que l’expérience démocratique prend fin dans les deux anciennes colonies italiennes que sont la Libye et la Somalie, avec l’arrivée au pouvoir dans la première du colonel Kadhafi, dans la seconde du commandant en chef des armées, Siad Barre. Ce dernier partira à la conquête armée de l’Ogaden. Pansomalien, communiste et laïc, il finit, par opportunisme guerrier et pour se maintenir au pouvoir, par s’appuyer sur les vieilles rivalités claniques – et par accepter le soutien des États-Unis dans le conflit qui l’oppose à l’Éthiopie, soutenue par l’Union soviétique.

Affiche de propagande de l’opération Restore Hope, destinée aux Somaliens / CC Erik Schmidt

Tout s’effondre en 1991. Commence alors une guerre civile dans laquelle l’intervention étas-unienne sous mandat onusien, entre 1992 et 1995, sous les noms de « Restore hope » (restaurer l’espoir) et « Continue hope » (Prolonger l’espoir) débouche sur un échec total.

Une des villes les plus dangereuses du monde

Jusqu’en 2012, Mogadiscio n’a plus de service de voirie, plus d’éclairage public, plus de théâtre ou de police pour assurer la sécurité. Seule l’ambassade de Libye a laissé une délégation sur place. Le photographe Pascal Maitre y a fait plusieurs séjours entre 2002 et 2008, y restant parfois plusieurs semaines, quand ses collègues ne vont guère au-delà de quelques jours. Les conditions de travail y sont extrêmement tendues. Il lui faut rester au plus une demi-heure sur les lieux photographiés sans jamais y revenir. Parmi les images qu’il rapporte, on trouve celle d’un agent sans salaire venu réguler une circulation absente.

Dès les premières années de la guerre civile, la ville est devenue un tas de décombres où rien ne se reconstruit. Le reporter et photographe Giovanni Porzio [1], quand il s’y rend en 1993, n’a pas moins de six gardes du corps. Il explique comment chaque changement de quartier s’accompagne d’un préalable usant, des négociations infinies avec le chef de guerre local. Habitué des terrains difficiles – il travaille actuellement sur le Soudan du Sud – il décrit un chaos qu’il considère infiniment plus dangereux que Beyrouth en guerre : « Les factions en lutte ne se distinguent pas clairement entre elles : ici tout le monde tire sur tout le monde. Des familles du même clan peuvent entrer en conflit entre elles pour la possession d’une minuscule portion de territoire, ou bien s’allier à des familles de clans adverses pour atteindre des buts convergents. »

La guerre des Shabaab

En 2001, le programme des Nations Unies pour le développement avait classé la Somalie au dernier rang de l’Indice de développement humain – qui est basé sur trois critères : la richesse produite par habitant, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’éducation. Elle est depuis sortie du classement pour ne plus y revenir, partageant ce triste privilège avec la seule la Corée du Nord. Des indicateurs isolés permettent cependant de mesurer le chemin qui reste à parcourir : la Somalie est ainsi le premier pays au monde concernant le taux de femmes excisées, avec 98 %...

Entre 2003 et 2005, les chefs de clan des années 1990 cèdent la place aux milices al-Shabaab (littéralement « la jeunesse »), bras armé de l’Union des tribunaux islamiques. Celles-ci contrôlent Mogadiscio jusqu’en 2011, obligeant le Kenya, pays d’une rare stabilité dans la région depuis les indépendances, à se lancer dans l’opération Linda nchi (protection de la nation), afin de sécuriser sa frontière. C’est d’ailleurs depuis sa capitale, Nairobi, que les Occidentaux tentent de ramener et de soutenir à Mogadiscio des élites formées pour l’essentiel durant leur exil.

Mais le calme est loin d’être assuré. Quinze jours à peine après la réouverture du Théâtre national, qui a lieu le 20 mars 2012, un attentat-suicide y fait quatre morts. Les journalistes locaux et les politiques sont régulièrement visés. La réouverture de l’aéroport la même année, et l’ouverture d’une ligne régulière en provenance de Turquie, marquent aussi l’espoir d’une renaissance. Cinq ans plus tard, le lieu reste encore la seule zone sécurisée de la ville, où se déroule une part substantielle de la vie diplomatique, commerciale et politique du pays.

Piraterie, déchets toxiques et mafia italienne

L’ensemble du rivage de l’Océan indien est une zone de non droit. On a beaucoup parlé – jusqu’à en faire, un temps, la seule actualité du pays – de la piraterie somalienne. Il faut dire que son rayon d’action menaçait la côte sud de la Péninsule arabique, poussant jusqu’au Seychelles et à la Tanzanie, et faisant surtout de l’entrée de la Mer rouge l’une des routes les plus dangereuses au monde. Les causes n’en ont souvent été cherchées que dans l’extrême pauvreté. Mais celle-ci était largement accentuée par la ruine des activités de pêche, poussant les marins vers des activités illégales.

Pneus abandonnés sur une plage de Mogadiscio.

En l’absence de tout contrôle des eaux territoriales, les chalutiers du monde entier, français notamment, ont largement détruits les fonds marins en pratiquant la pêche en eau profonde, tandis que des réseaux de la ‘Ndrangetta calabraise y déversaient les déchets industriels européens. C’est le mérite de Paul Moreira d’avoir tourné, lui-aussi en un temps très bref, le documentaire Toxic Somalia, l’autre piraterie (2011), révélant notamment les effets sanitaires désastreux du rejet de containers sur les plages somaliennes à la suite du tsunami de 2005. Le pays y apparaît en proie à toutes les convoitises. Pour comprendre ce qu’il s’y joue, il remonte à 1994, quand la journaliste Ilaria Alpi et le cameraman Miran Hrovatin sont assassinés en plein Mogadiscio, alors qu’ils allaient mettre à jour un important trafic d’armes et de déchets impliquant les autorités italiennes.

Depuis 2008, les navires de la force internationale Atalante luttent contre la piraterie. Ils viennent désormais de tous les continents, Afrique exceptée. En 2016, on ne dénombrait plus qu’une attaque – qui a échoué – contre 168 huit ans plus tôt. Parallèlement, deux prisons ont été ouvertes dans le Somaliland et le Puntland – à l’initiative de l’ancien ministre français Jack Lang, devenu conseiller spécial de l’ONU. Les hommes de main et leurs complices parfois involontaires ont écopé de lourdes peines, quand leurs commanditaires restaient en liberté.

Une culture effacée

Malgré ses 20 millions de locuteurs, le somali n’est pas enseigné à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) de Paris. À l’exception notable de Nuruddin Farah – et plus récemment de Nadifa Mohamed –, les écrivains somaliens, le plus souvent d’expression anglaise ou italienne, sont peu connus et peu traduits en français. La bibliographie universitaire sur le sujet est extrêmement pauvre. L’histoire de la colonisation italienne n’est pratiquement jamais étudiée, sinon pour évoquer la conquête anachronique de l’Éthiopie par les troupes fascistes en 1935-1936. De la Corne de l’Afrique, les Français ne connaissent guère que Djibouti, à travers le regard notamment du romancier et dissident Abdourhaman Waberi, qui se change parfois en expert de la Somalie voisine.

« Devant la loi, tout le monde est égal » : affiche d’artistes somaliens à proximité de l’aéroport de Mogadiscio, en 2013. Pendant l’occupation de Mogadiscio par les milices al-Shabaab, jusqu’en 2011, la plupart des artistes ont dû exercer leur art dans la clandestinité.

Jusqu’à une période récente, un même silence recouvrait la situation très différente mais tout aussi désastreuse de l’Érythrée. La parution du livre de Léonard Vincent et l’attention portée par deux documentaires télévisés[[La torture au bout du fil, Keren Shayo (Suisse/Israël, 2014). Voyage en barbarie, Cécile Allegra, Delphine Deloget (France, 2014).]] aux violences subies par les migrants dans le désert du Sinaï ont permis d’attirer quelque peu l’attention sur cette autre ancienne colonie italienne qui, elle aussi, bat de tristes records : elle dispute depuis longtemps avec la Corée du Nord la dernière place mondiale pour la liberté de la presse.

L’isolement de la Somalie se traduit également par un large déficit en matière de télécommunications. Le 24 juin dernier, le seul câble lui permettant d’être relié au reste du monde était coupé par un porte-container. Pendant trois semaines, une large majorité de la population n’avait plus accès à internet, sinon à l’aide du réseau satellitaire, très coûteux, le seul disponible jusqu’en 2014.

« Je suis mort, je n’ai qu’à continuer »

En 2016, al-Shabaab est devenu le groupe le plus meurtrier en Afrique, devant Boko Haram. Depuis le début de la guerre civile, les victimes ont dépassé le million. La famine a tué 220 000 personnes en 1992, 260 000 entre 2011 et 2012. La diaspora est au Yémen, aux Émirats, en Amérique du Nord, au Royaume-Uni, en Scandinavie. Le pays ne compte plus guère que dix millions d’habitants. Alors qu’à partir d’avril 2011, la faim tuait 30 000 personnes par mois, il fallait attendre juillet pour que l’ONU déclare l’état de famine dans la région.

À Mogadiscio, l’attentat du 14 octobre 2017 a fait plus de 400 morts et disparus, le bilan le plus lourd de toute l’histoire de la Somalie. Il s’est produit en plein cœur de la ville, à quelques centaines de mètres du Palais présidentiel et de l’aéroport. Pour autant, toutes les photographies ont été prises par deux correspondants de presse locaux, Mohamed Abdiwahab pour l’AFP et Feisal Omar pour Reuters, dont les témoignages sont exploités par tous les journalistes occidentaux. Un autre photographe, Ali-Nur Siad-Ahmed, a été tué dans l’explosion. Plusieurs autres ont été blessés. Ils sont tous somaliens.

Mohamed Abdiwahab a publié trois articles sur le blog « Making of » de l’AFP. Il vient d’avoir trente ans et couvre l’actualité de son pays depuis 2011. Nombre de ses images montrent des scènes qui semblent nées d’une même apocalypse : corps déchirés transportés en urgence, cadavres suppliciés, voitures carbonisées, décombres. Son premier témoignage écrit, publié en 2016, un an après son passage au festival de photoreportage Visa pour l’image à Perpignan, porte un titre qui dit très clairement l’état d’esprit nécessaire au travail journalistique en Somalie : « Je suis mort, je n’ai qu’à continuer. »

Olivier Favier

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