Documentaire

« Soleils noirs », une plongée en apnée dans la violence mexicaine

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Avec le film documentaire Soleils noirs, Julien Elie dresse le portrait d’une société mexicaine confrontée à une violence systémique, entre loi des cartels et complicité des autorités.

Avec Soleils noirs, Julien Elie fait le portrait d’une société mexicaine en proie à une violence extrême et omniprésente. A travers un voyage dans plusieurs États du Mexique, le réalisateur interroge des familles de personnes enlevées ou assassinés, des journalistes et avocats, des membres d’associations qui se battent pour retrouver leurs disparu.e.s. Le film, particulièrement exhaustif, met en lumière les causes et les mécanismes d’un véritable système de terreur.

Soleils noirs donne à voir les conséquences destructrices de cette violence pour les familles des victimes. Les images et les récits témoignent du deuil qui ne peut se faire : la barbarie du mode opératoire de certains assassinats relève de l’impensable, d’autant plus qu’elle semble généralement sans motif et commise par des coupables impossibles à identifier. Certains proches vivent avec la conviction que les disparu.e.s sont toujours vivant.e.s, retenu.e.s et exploité.e.s contre leur gré au service des cartels de la drogue.

« Tant que je ne t’ai pas enterré, je continuerai à te chercher »

Le réalisateur montre le combat de familles pour retrouver leurs disparu.e.s ou ceux et celles de centaines d’autres qui cherchent aussi. L’absence et la lutte harassante prennent toute la place, l’énergie, le temps : passer de bus en bus pour distribuer des photos de sa fille, aller au service d’identification dès qu’un nouveau corps a été retrouvé, passer des journées à coller des avis de recherche ou à chercher des ossements dans des cimetières clandestins.

Pourtant, les récits d’horreur, de souffrance, de peur et les images en noir et blanc de paysages mexicains désolés côtoient des scènes banales de la vie quotidienne, comme ces enfants qui jouent au foot au pied d’une colline où les groupes armés déposent les cadavres. En montrant une place animée du centre-ville, un journaliste explique au réalisateur : c’est ici que de nombreuses jeunes femmes disparaissent. L’étrangeté de ce contraste nous met face au paradoxe : pour la société mexicaine, il n’y a pas d’autre choix que de continuer à vivre au cœur de l’invivable.

Administrer la terreur, administrer la violence

Soleils noirs filme une société où la terreur est partout, la violence a atteint une échelle systémique. Les plus vulnérables – femmes, migrant.e.s, classes populaires ouvrières ou rurales – sont des cibles idéales pour une violence qui profite à l’État et au crime organisé. Ces hommes et ces femmes qui se battent pour que la vérité éclate dérangent les autorités, qui non seulement ne les protègent pas mais les intimident et les menacent. Quant aux personnes qui alertent ou tentent de restructurer les communautés (journalistes, avocat.e.s, prêtres), elles subissent le même sort. De nombreux journalistes ont été assassinés, les avocats qui défendent des familles sont menacés et vivent sous protection, les militant.e.s vivent clandestinement, changeant régulièrement de domicile, de numéro de téléphone.

Les citoyen.ne.s se confrontent à un État corrompu et complice des exactions des cartels. Loin d’une simple incapacité à résoudre ces enquêtes, les autorités les détournent en protégeant les coupables. Parfois, des fonctionnaires sont directement impliqués dans des affaires de trafic de femmes, de menaces envers la presse ou d’assassinats.

Sans espoir ni confiance dans les institutions, les familles des victimes n’ont d’autres recours que de se substituer à l’État en menant l’enquête par leur propre moyen. C’est ce qu’explique le personnage de Mario Vergara qui a appris par cœur la constitution pour connaitre les droits qui pourraient l’aider à retrouver son frère. « En cherchant leurs enfants, beaucoup de mères ont été tuées. Beaucoup de pères ont été assassinés. Nous avançons dans un territoire de gens sans scrupule. Un territoire de meurtriers. Mais nous sommes obligés de le traverser. »

Le modèle de Ciudad Juarez

Soleils noirs est un film ambitieux et dense. Tel un long cri pour sortir du silence, il permet de donner la parole à de nombreuses personnes qui crient à l’aide, mais que personne n’écoute. Ce documentaire se donne aussi pour objectif de lutter contre l’absurdité de la violence et de la terreur en tentant de répondre à la question du « pourquoi » de cette « crise imposée à dessein ». Pour cela, en plus de la parole des familles militantes qui, à leur manière, sont devenues expertes, Julien Elie interroge des journalistes, des avocat.e.s, et utilise quelques images et enregistrements d’archives.

Découpé en chapitres, le film tisse une grande toile à la fois géographique, temporelle et thématique. Il met en lien l’histoire militaire du Mexique, le narcotrafic, l’État, les luttes paysannes, la dimension économique et la politique migratoire, en traquant les racines du mal jusqu’aux États-Unis voisins. On y comprend ainsi que la violence massive et systématique est un outil de contrôle des populations.

Allant de ville en ville – une ville par chapitre –, le film-enquête illustre parfaitement la thèse de l’un des personnages : le climat de terreur imposé à Ciudad Juarez a servi à tester un modèle de violence progressivement exporté dans d’autres villes du Mexique, puis ailleurs en Amérique Latine. Il fallait bien 2h30 pour explorer la complexité de la violence dans le pays, ses multiples causes et ses différentes formes. Si ces éléments de réponse au « pourquoi » permettent de prendre un peu de distance sur la terreur, on ne termine pas moins ce film avec un effroi qui coupe le souffle.

 

Soleils noirs - 2018, 152 minutes
Réalisation : Julien Elie
Production, diffusion : Cinema Belmopan, División Del Norte

Les Lucioles du Doc
Ces chroniques mensuelles publiées par Basta ! sont réalisées par le collectif des Lucioles du Doc, une association qui travaille autour du cinéma documentaire, à travers sa diffusion et l’organisation d’ateliers de réalisation auprès d’un large public, afin de mettre en place des espaces d’éducation populaire politique. Voir le site internet de l’association.

- Photos : copies d’écran (© Julien Elie / Cinema Belmopan)
 

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