Enquête

Les mères de Sélom et Matisse, toujours en quête de vérité face à une affaire « trouble »

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Le 15 décembre 2017, Sélom et Matisse, deux jeunes garçons de vingt et dix-huit ans, sont percutés par un train à Lille. Deux ans plus tard, les circonstances du drame, et notamment le rôle de la police, ne sont toujours pas élucidés. Premier volet de notre enquête.

Vendredi 15 décembre 2017, entrée des urgences de l’hôpital Roger Salengro, à Lille. Il fait nuit, froid et humide. Un de ces froids qui vous pénètre jusqu’aux os. Deux femmes, Peggy, et Valérie, fument une cigarette côte à côte. Elles ne se connaissent pas, bien qu’elles se soient croisées dans les couloirs de l’hôpital, sans le savoir.

A priori, rien ne devait les réunir avant cette soirée. Leurs vies sont pourtant désormais scellées par un même drame. Les deux mères échangent un regard. Quelques mots leur suffisent pour comprendre qu’elles sont là pour la même raison : leurs fils respectifs se sont fait percuter quelques heures plus tôt par un train express régional. Peggy regarde Valérie  : « Pour mon fils, c’est fini. Nous l’avons débranché. J’espère que le vôtre s’en sortira... »

Valérie est arrivée vers 23h aux urgences, prévenue par son neveu. Matisse a eu un accident, elle n’en sait guère plus. Deux policiers lui bloquent l’accès à la chambre de son fils, lui demandent ses papiers. Elle ne comprend pas, sort son passeport et la carte d’identité de Matisse. Elle doit attendre la fin de l’intervention en cours. Les médecins tentent de réduire un œdème. Vers une heure du matin, une médecin anesthésiste vient à sa rencontre, et lui lance  : « Quand on fait n’importe quoi, il faut assumer. Voilà ce qui arrive quand on se promène sur les voies ferrées. » Fin de la conversation. La nuit s’étire, solitaire, angoissante.

« Le temps s’est arrêté quand je l’ai vu »

Le lendemain, à 6 heures du matin, un infirmier autorise enfin Valérie à voir Matisse. Elle rentre seule dans la chambre et découvre son fils le visage tuméfié, la tête entièrement bandée. « Le temps s’est arrêté quand je l’ai vu. » Le gamin décèdera deux jours plus tard sans avoir repris connaissance, le lundi 17 décembre à 20h30. Il avait dix-huit ans. Son copain Sélom, le fils de Peggy, mort quelques heures avant lui, n’avait que 20 ans.

Deux ans plus tard, les deux mères ne savent pas encore vraiment ce qui s’est passé. Une enquête est en cours, mais les réponses tardent. Valérie assise sur son canapé, regarde le fauteuil dans lequel Matisse s’asseyait tout le temps. Une feuille de papier y est posée  : « Il y a un mot au verso, une voyante m’a dit que le jour où Matisse serait prêt à partir, je retrouverais la feuille retournée. »

L’appartement n’est meublé que de l’essentiel. Dans l’entrée, une bibliothèque est remplie de livres et de photos de Matisse. La veille du drame, Valérie était assise à cette même place. « Matisse était allongé à côté de moi, la tête appuyée sur mes hanches. » Souvenir tendre d’une relation que la mère qualifie volontiers de fusionnelle.

Son regard se perd. Valérie raconte un enfant sans histoire, apprécié de ses copains de classe mais aussi de ses enseignants. Adulte, Matisse se rêvait à la BRI, la Brigade de recherche et d’intervention, une unité d’élite de la police. « Après les attentats du 13 novembre, il avait écrit une lettre aux policiers pour leur témoigner son admiration. » Valérie décrit un adolescent passionné, sportif, déterminé, sociable, amateur de jeux vidéo, généreux mais tête en l’air, et parfois un peu exigeant. « Quand il voulait quelque chose, il savait y faire pour l’obtenir. C’était un enfant gâté qui ne manquait de rien. » Surtout pas de l’amour de sa mère, insiste-t-elle.

Jusque-là, un vendredi comme les autres

Le matin du drame, Matisse embrasse sa mère sur la joue et lui dit qu’il l’aime. Valérie garde en mémoire cet instant. C’est la dernière fois qu’elle voit son fils vivant. Il n’avait pas non plus l’habitude de l’embrasser de la sorte. Plus tard, elle apprendra que la semaine précédant sa mort, Matisse était nerveux et préoccupé. Elle n’avait rien vu. Pourtant ils se disaient tout. En cas de querelles, le silence ne durait jamais bien longtemps et ensemble ils trouvaient des solutions.

Pour Valérie c’est un vendredi comme les autres. Elle connaît l’emploi du temps de son fils, sait qu’il terminera un peu plus tôt le lycée. Elle sait qu’il envisage rejoindre des copains à Lille avant de rentrer et de participer à la fête chez le voisin du dessus. « Matisse ne découchait jamais, me prévenait toujours de ce qu’il faisait et quand il sortait le week-end, rentrait toujours par le dernier métro. » Valérie avait l’habitude de veiller jusqu’au retour de son fils unique.

Valérie, mère de Matisse (à gauche) et Peggy, mère de Sélom (à droite) lors d’une manifestation (© Yann Lévy)

Sélom aussi avait la passion des jeux vidéo. C’est ce qui a sûrement rapproché les deux garçons. Après avoir abandonné le lycée technique, le jeune homme s’engage pendant trois mois dans l’armée de terre. N’ayant pas souhaité renouveler son contrat, il s’oriente vers une formation de mise à niveau en informatique : il veut réaliser des jeux vidéo. La formation se passe bien. La responsable soutient Sélom, qui se donne pour objectif de passer un diplôme d’accès aux études universitaires (DAEU) afin de pouvoir intégrer une école de création de jeux.

Peggy prend le temps d’en discuter avec lui. Elle connaît son fils et son rapport à l’école, mais il semble motivé. « Je ne vais pas dire que ma famille est parfaite, mais chez nous on parle de tout. Il n’y a pas de tabou », confie-t-elle. En attendant d’intégrer sa formation, Sélom enchaîne les petits boulots. Quand il ne travaille pas, il s’astreint à se lever. Chaque matin, le même rituel autour d’un café cigarette avec sa mère. Plus tard, ensemble, ils discutaient de leur journée. En plus de Sélom, Peggy a également deux filles.

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La nouvelle circule via les réseaux sociaux

Le matin du 15 décembre 2017, la plus jeune des sœurs, rentrée de l’internat un peu plus tôt que prévue, est aussi à la maison. La petite famille discute des cadeaux de Noël. Les revenus sont modestes mais Peggy s’est toujours démenée pour que ses enfants ne manquent de rien. « Parfois je faisais cinquante heures par semaine, mais ce n’est pas grave. » Noël approchant, le trio rêve de ce qu’ils vont s’offrir. « Chez nous c’est toujours un moment de joie, on se fait plein de cadeaux, on avait beaucoup de bonheur à préparer cette fête. » Plus tard, dans la matinée, Sélom part, non sans promettre à sa mère de ne pas rentrer trop tard, « pour s’organiser pour les cadeaux ».

À la maison, un cadre doit être respecté, et Sélom essaie de s’y tenir, raconte Peggy, qui n’est pas du genre à s’en laisser compter. « Je l’ai même vu revenir en courant pour ne pas être trop en retard. » La soirée avance. La mère de famille prépare une assiette pour le retour de son fils et lui envoie un message. Pas de réponse. Elle le pense dans le métro.

Ce n’est qu’un peu avant une heure du matin qu’une des filles de Peggy apprend la nouvelle sur les réseaux sociaux et prévient sa mère. Les trois femmes partent ensemble aux urgences, accompagnées du père de Sélom. L’accueil y est aussi froid que pour Valérie : deux plantons leur demandent leurs papiers, avant de les laisser voir le jeune homme dans le coma.

Le verdict des médecins est sans appel  : Sélom est en état de mort cérébrale. Peggy nous raconte la suite : « J’en avais longuement discuté avec lui, il était choqué par l’histoire de Vincent Lambert, il ne voulait pas être maintenu artificiellement en vie. » Après en avoir discuté avec l’équipe médicale, elle demande que l’on débranche son fils.

Pourquoi les quatre jeunes sont-ils allés sur la voie ?

Avant l’accident, nous savons que Sélom et Matisse ont retrouvé deux autres amis, Achraf et Aurélien, dans le quartier populaire de Caulier à Lille. La petite bande, qui s’est agrégée autour d’Aurélien, ne se fréquente que depuis quelques mois. Matisse jouait à la console avec Quentin, le cousin d’Aurélien. Achraf sortait avec la sœur de Quentin et connaissait Sélom depuis le collège. Peggy et Valérie n’en savent pas plus sur la nature de leurs relations. Ils avaient pris pour habitude de se retrouver depuis quelque temps dans ce quartier, traversé par les voies ferrées quittant la gare de Lille-Flandres.

Pour des raisons jusqu’ici incertaines, les quatre jeunes se sont plus tard engagés sur les voies de chemin de fer, auxquelles il est pourtant difficile d’accéder. Pour parvenir jusqu’aux rails, ils ont dû prendre appui sur une grille, afin d’escalader un muret au sommet pointu. Il pleut ce soir de décembre, et les jeunes parcourent à quatre pattes le sommet glissant, jusqu’à la barrière de sécurité de la SNCF. Ils l’enjambent et atterrissent dans un endroit particulièrement dangereux, en sortie d’un virage.

L’éclairage est faible, et le conducteur du TER, parti trois minutes plus tôt de la gare de Lille, aperçoit quatre ombres. Freinage d’urgence. Mais il est trop tard. L’inertie du train est trop forte. À 20h43, le TER percute les quatre jeunes hommes. Sélom et Matisse sont mortellement blessés, Aurélien et Achraf s’en sortiront malgré des séquelles.

L’endroit où les quatre garçons ont été percutés par le TER, et le passage par où ils ont probablement accédé aux voies (© Yann Lévy)

Pourquoi les quatre jeunes ont-ils voulu franchir la voie, qui plus est à cet endroit dangereux ? La première version est officiellement présentée par le parquet quelques jours après le drame : ils auraient escaladé le mur pour prendre un raccourci afin de se rendre à une soirée à Fives, un quartier situé de l’autre côté des voies. Cette version s’appuie sur un témoignage obtenu auprès d’Achraf par les enquêteurs pendant son hospitalisation, le lendemain de l’accident.

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Le doute s’installe

Mais le 19 décembre 2017, Aurélien, le moins blessé de tous, remet en cause la version officielle, devant les caméras de France 3. En fauteuil roulant, au pied du mur menant aux rails, il explique qu’avec ses trois amis, ils fumaient un joint lorsqu’ils se sont fait prendre en chasse par la police. « Personne n’est venu confirmer l’existence d’un tel contrôle, sous quelque forme que ce soit, auprès de la police, du parquet ou d’une quelconque autorité », dément aussitôt le procureur Thierry Pocquet du Haut-Jussé. Selon lui, la police n’était pas sur place. Quelques jours plus tard, le parquet revient pourtant sur ses affirmations et confirme la présence d’une patrouille dans la Cité Saint Maurice.

Le doute s’installe, les parents de Sélom et Matisse décident de prendre un avocat, Maître Berton et de porter plainte pour « homicide involontaire, mise en péril de la vie d’autrui et non assistance à personne en danger ». Les deux mères se constituent partie civile. Elles veulent connaître la vérité sur la mort de leurs fils, et obtenir justice s’il existe des responsables. « Cette affaire est trouble », confirmera l’avocat auprès de Valérie.

Une instruction est ouverte pour déterminer les causes de la mort de Sélom et Matisse. Depuis deux ans – et deux juges plus tard – l’instruction stagne et les familles se battent quotidiennement contre l’oubli. De nombreux éléments sont en effet « troublants », pour reprendre les mots de Maître Berton. Que s’est il réellement passé durant les instants précédant cet accident mortel  ?

Lire le second volet de notre enquête.

Yann Lévy (texte et photos)

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