Élections allemandes

Salaire minimum, accueil des migrants, sortie du nucléaire, mariage gay : Angela Merkel serait-elle de gauche ?

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Les Allemands sont appelés aux urnes le 24 septembre pour renouveler leur Parlement. Angela Merkel a toutes les chances de remporter un quatrième mandat. Quel est le secret de cette longévité ? Conservatrice, prônant l’austérité en Europe avec les terribles conséquences sociales que l’on sait, sa politique ne peut cependant se résumer à cette dimension. C’est sous son gouvernement que l’Allemagne est sortie du nucléaire, que les énergies renouvelables se sont multipliées, qu’un salaire minimum a enfin été instauré, que des centaines de milliers de migrants ont été accueillis, que le mariage gay a été voté. Angela Merkel serait-elle finalement de gauche ? Basta ! a posé cette question provocatrice aux mouvements sociaux allemands.

Voilà douze ans qu’Angela Merkel, 63 ans, est chancelière. Et elle pourrait rempiler encore quatre ans. La présidente du parti conservateur allemand (CDU) se présente à sa propre succession aux élections législatives allemandes du 24 septembre. Son parti reste le mieux placé dans les sondages : autour de 37 % face à un parti social-démocrate (SPD) à 23 %, pendant que les autres partis, Die Linke (gauche alternative), Verts, libéraux et extrême droite (AfD) sont crédités d’environ 10% des intentions de vote chacun. Le candidat du SPD, Martin Schulz, ancien président du Parlement européen, n’a pas réussi à remobiliser l’électorat de gauche. Il fait pourtant campagne sur un programme de « justice sociale », en promettant notamment de revenir, à la marge, sur les réductions des droits à l’assurance chômage que le chancelier – social-démocrate lui aussi – Gerhard Schröder avait mis en place au début des années 2000.

Merkel reste toujours très populaire auprès de la population allemande, et semble quasi-inébranlable. C’est qu’elle séduit aussi au-delà de l’électorat conservateur classique. En France, Angela Merkel est avant tout perçue comme la chancelière de l’austérité au service de la domination économique allemande sur l’Europe, imposant des politiques de rigueur budgétaire quel qu’en soit le prix social payé, par la population grecque en particulier, entravant ailleurs tout investissement public d’ampleur.

En Allemagne, cette perception est plus contrastée : elle est aussi la chancelière qui a entériné la sortie définitive du nucléaire pour 2022 et qui a, malgré les poussées xénophobes, décidé d’accueillir des centaines de milliers de réfugiés coincés en Europe de l’Est à l’automne 2015. C’est aussi sous son dernier mandat que l’Allemagne a mis en place un salaire minimum interprofessionnel. Enfin, en juin dernier, le Bundestag a voté, en toute tranquillité, l’ouverture du mariage aux couples homosexuels.

Ni Merkel, ni son parti, n’ont gouverné seuls. De 2005 à 2009, puis de 2013 à 2017, la chancelière a tenu les reines du pays aux côtés du Parti social-démocrate, dans le cadre d’une grande coalition. Son bilan est donc à nuancer en fonction des rapports de force internes à cette coalition. Travail, politique migratoire, transition énergétique… Basta ! a interrogé les acteurs des mouvements sociaux allemands sur le bilan de Merkel.

Keynésienne en Allemagne, fanatique de l’austérité en Europe

« Sur la crise grecque, le gouvernement allemand a suivi une ligne très dure. Cela a eu des effets contre-productifs et a réveillé des sentiments anti-allemands en Europe, analyse Peter Wahl, d’Attac Allemagne. Mais sur la crise européenne de la dette, c’est en fait Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances de Merkel depuis 2009, qui a pris en charge la management de la crise. » Le sujet est certes moins présent aujourd’hui dans le débat public allemand. Mais l’intransigeant Schäuble n’a pas pour autant disparu de la scène politique. « Et il a les mêmes positions sur la crise grecque », ajoute Peter Wahl.

Sur le dossier grec, Angela Merkel s’en est totalement remise à la politique d’austérité promue par son ministre des Finances. Pour faire face aux conséquences de la crise financière de 2008 en Allemagne, la chancelière s’était pourtant tournée vers des solutions d’inspiration bien plus keynésienne. Début 2009, le Parlement allemand votait une enveloppe de 80 milliards d’investissements publics pour relancer l’économie allemande. « C’était pendant la première grande coalition de Merkel avec les sociaux-démocrates, rappelle Martin Künkler, de la Fédération des syndicats allemands, le DGB. Beaucoup de choses ont alors été réalisées dans le bon sens : un programme d’investissements publics, une politique de chômage partiel pour éviter les licenciements. Ces solutions keynésiennes ont été mises en œuvre sous la pression des sociaux-démocrates. »

Massification de la précarité mais création d’un salaire minimum

Lors des élections de 2009, la CDU, arrivée encore une fois largement en tête, conclut une alliance avec le parti libéral FDP. Exit donc les sociaux-démocrates. « Sous cette législature, le gouvernement mène une politique hostile envers les travailleurs, au seul profit des employeurs. Les aides pour la formation et l’accompagnement des chômeurs ont été ainsi drastiquement baissées », poursuit le responsable syndical.

À partir de 2013, pour son troisième mandat, Merkel reconduit cette fois la coalition avec les sociaux-démocrates. C’est sous la pression du SPD que l’Allemagne adopte finalement un salaire minimum légal interprofessionnel, mis en place en janvier 2015 [1]. « La mise en place d’un salaire minimum est très important pour l’Allemagne. Mais nous avons toujours un grave problème de travail précaire. L’emploi se développe certes, mais nombre des nouveaux emplois sont si mal payés que le niveau de pauvreté ne baisse pas. » L’Allemagne affiche l’un des taux de travailleurs pauvres les plus élevé d’Europe, avec plus de 7 millions de salariés très mal payés (lire ici : La France va-t-elle suivre le modèle allemand et transformer ses chômeurs en travailleurs pauvres ?).

« Merkel n’a rien fait contre cela, cingle Martin Künkle. Le gouvernement a certes légiféré sur le travail temporaire, pour obliger les employeurs à payer les travailleurs intérimaires au même niveau que les autres salariés d’une même entreprise après neuf mois de contrat. Mais la plupart des contrats de travail temporaire ne dépasse pas trois mois. C’est un exemple de fausse solution contre la précarité du travail. »

Migrants : après l’ouverture, les deals avec le régime autoritaire turc et la Libye

Été 2015, la guerre en Syrie dure depuis quatre ans. Des centaines de milliers de réfugiés sont déjà arrivés en Allemagne depuis le début de l’année. Une grande partie de la société allemande s’engage sur le terrain pour leur accueil, alors que les pouvoirs publics laissent souvent le chaos s’installer.

Des dizaines de milliers d’autres réfugiés ont quitté la Turquie pendant l’été, via la Méditerranée et la Grèce, et ont pris la route des Balkans en direction de l’Europe de l’Ouest (lire notre reportage). Début septembre 2015, ils se retrouvent coincés en Hongrie. La situation devient explosive, les conditions sanitaires se dégradent. Le 5 septembre, Angela Merkel déclare que l’Allemagne ne leur fermerait pas ses portes.

« Le 5 septembre 2015 a été un jour historique. Merkel a pris la décision de donner aux milliers de réfugiés coincés en Hongrie une chance d’aller vers l’Allemagne. Là, la chancelière a pris le chemin d’une politique d’ouverture, souligne Karl Kopp, de l’association allemande d’aide aux réfugiés Pro Asyl. Ensuite, la réalité de la politique allemande en matière de migration a changé. Dès le 5 octobre 2015, Merkel a commencé à négocier un “deal” avec la Turquie, qui est entré en vigueur en mars 2016, pour empêcher les réfugiés, en particulier syriens, d’aller vers l’Europe. Ce n’est pas un accord voté par le Parlement européen, c’est juste un “deal” avec le président turc. »

Après l’ouverture, le gouvernement allemand adopte aussi une série de mesures facilitant les expulsions, et « rendant les conditions de vie des réfugiés plus difficiles », ajoute Karkl Kopp. « Mais c’est le ministre de l’Intérieur de Merkel, Thomas de Maizière (CDU), qui prend en charge la politique d’expulsion. Merkel, elle, est constamment attaquée par l’extrême droite comme étant la “chancelière des réfugiés”. Mais c’est bien elle qui conclut des “deals” pour maintenir les réfugiés hors d’Europe, avec la Turquie en 2016, et maintenant avec la Libye. »

Une chancelière pro-nucléaire horrifiée par Fukushima

« Avant mars 2011, Merkel était une chancelière pro-nucléaire », tient à rappeler Susanne Neubronner, de Greenpeace Allemagne. Une première décision de sortie du nucléaire avait déjà été prise en Allemagne au tout début des années 2000 par le prédécesseur de Merkel au pouvoir, Gerhard Schröder (SPD), alors en coalition avec les Verts.

En 2010, le gouvernement de Merkel envisage de revenir sur cette sortie du nucléaire et de prolonger la durée de vie des centrales allemandes. Le mouvement anti-nucléaire, fort en Allemagne, descend dans la rue. Puis survient la catastrophe de Fukushima, le 11 mars 2011, qui montre, 25 ans après Tchernobyl, le danger permanent que fait courir l’énergie nucléaire sur les populations, même dans un pays aussi avancé technologiquement que le Japon. Merkel fait volte-face, décide de mettre immédiatement à l’arrêt huit réacteurs nucléaires allemands parmi les plus anciens, et d’en terminer définitivement avec l’énergie atomique d’ici 2022.

« Après Fukushima, du fait qu’il y avait en Allemagne un mouvement anti-nucléaire très fort, Angela Merkel décide qu’il faut bel et bien sortir du nucléaire. Elle s’y est tenue depuis », constate Susanne Neubronner. La responsable de Greenpace Allemagne critique cependant une sortie du nucléaire qui ne sera pas complète tant que l’Allemagne ne fermera pas aussi ses installations d’enrichissement d’uranium. Cet uranium est ensuite livré vers d’autres pays européens pour servir de combustible dans les centrales.

« L’Allemagne se garde bien de s’engager pour une sortie globale du nucléaire. Le gouvernement ne fait pas campagne à l’extérieur pour une sortie du nucléaire, contrairement à l’Autriche qui a toujours mené une politique antinucléaire également hors de ses frontières, souligne aussi Susanne Neubronner. La chancelière ne dit rien sur le projet de nouvelle centrale à Hinkley Point en Grande Bretagne ni sur celui de nouvelle centrale nucléaire en Hongrie. »

Essor sans précédent des énergies renouvelables, immobilisme sur le charbon

La dernière législature est également marquée par des reculs en matière de soutien aux énergies renouvelables. L’Allemagne tire aujourd’hui près d’un tiers de son électricité grâce aux renouvelables. Objectif : franchir les 45 % d’ici 2025. Ce développement des énergies renouvelables est considérable : elles produisaient seulement 6 % de l’électricité du pays en 2000. L’effort a été beaucoup moins important en France. Sur la même période, les énergies renouvelables sont passées de 17,4% de la production d’électricité à 20,7%.

Cette transition allemande s’est appuyée sur les petites installations et les projets de coopératives citoyennes d’énergie. Deux réformes de la loi de soutien aux énergies renouvelables viennent cependant fragiliser ce modèle. « Les possibilités de soutien financier se sont réduites. Les terrains pour de nouvelles installations sont maintenant attribués par appels d’offre. Ce sont donc les plus gros du marché qui sont favorisés, pas les coopératives énergétiques. Cela ralentit la transition », pointe Susanne Neubronner, de Greenpeace Allemagne.

Autre point noir, et de taille : la question du charbon. Le combustible ultra-polluant compte toujours pour 40 % de l’électricité allemande. « Sur le volet du charbon, rien n’a été fait, regrette l’experte de Greenpeace. Or, sans une mise à l’arrêt de centrales à charbon, l’Allemagne ne respectera pas ses objectifs en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. » L’immobilisme du dernier gouvernement vient aussi du SPD. « Les conservateurs ne font rien sur le charbon par clientélisme et parce qu’ils sont à l’écoute des lobbys. Pour le SPD, il y a l’argument de l’emploi. Il y a bien un mouvement d’activisme climatique en Allemagne qui milite pour une sortie du charbon. Ce mouvement grandit, mais il n’est pas encore aussi fort et surtout pas aussi implanté dans l’ensemble de la société que l’était le mouvement antinucléaire, en 2011. »

Mariage gay : Merkel fait passer la loi mais vote personnellement contre

30 juin 2017, c’est la dernière session parlementaire avant les élections. Le Bundestag vote, par 393 voix pour et 225 contre, l’ouverture du droit au mariage aux couples homos. Cinq jours plus tôt, personne ne croyait à ce vote. Mais lors d’un interview avec des citoyens, un jeune homme pose la question à Angela Merkel. Celle-ci répond que les membres de son parti doivent se décider sur la question des unions homosexuelles en leur âme et conscience. Traduction : elle ne bloquera pas un vote au Parlement sur le sujet du mariage gay et ne donnera pas de consigne de vote.

Moins d’une semaine plus tard, sans manifestations homophobes ni longs discours, une grande majorité des députés allemands votent la loi. « Le fait que Merkel ait ouvert la voie à ce vote à la toute fin de la législature nous a beaucoup surpris. Personne ne s’y attendait, rapporte Jörg Steinert, porte-parole du groupement LGBT de Berlin. La position de Merkel sur le sujet a changé à la toute fin du mandat parce que tous les partis avec qui elle pourrait former une coalition après les élections du 24 septembre, les Verts, le SPD et aussi les libéraux, ont dit qu’il n’y aurait pas de coalition avec eux sans une loi autorisant le mariage gay. Au final, il y a davantage de députés conservateurs qui l’ont voté que ce que l’on pensait. »

« C’est une nouvelle question sociale qui s’est réglée pacifiquement »

Seulement 75 députés conservateurs sur 310 ont voté en faveur du mariage homosexuel. Tous les autres groupes politiques du Bundestag – sociaux-démocrates, Verts et Die Linke – l’ont approuvé. Merkel, elle, a voté contre. Mais sa ministre de la Défense, Ursula von der Layen, a voté pour, tout comme son chef de cabinet, Peter Altmaier. Les deux sont des proches de la chancelière. « Au final, cela s’est passé sans anicroche. Ainsi, c’est une nouvelle question sociale qui s’est réglée pacifiquement », résume Jörg Steinert. À partir du 1er octobre prochain, les couples homos pourront donc se marier en Allemagne. Et ceux qui ont déjà une union civile – possible pour les couples homosexuel depuis 2001 outre-Rhin – pourront la transformer automatiquement en mariage.

Plusieurs députés conservateurs ont bien menacé d’attaquer la loi sur sa constitutionnalité. « Mais ces dernières années, la cour constitutionnelle allemande s’est toujours prononcée en faveur de l’égalité de droit pour les couples homos », précise le porte-parole du groupement LGBT de Berlin. C’est la cour constitutionnelle qui contraint en 2013 à accorder l’égalité de traitement des couples homos en matière d’impôts. C’est aussi elle qui ouvre la voie à l’autorisation de l’adoption par un partenaire d’un couple homosexuel de l’enfant déjà adopté par l’autre partenaire. « Les avancées qui ont eu lieu ces dernières années ont été le fait de décisions de la cour constitutionnelle, pas d’une volonté politique des gouvernements, souligne Jörg Steiner. En fait, sur les sujets LGBT, Merkel ne s’est jamais engagée pour plus d’égalité. Mais elle sait aussi reconnaître, comme sur d’autres sujets sociaux, à quel moment ce n’est plus possible de lutter contre ce qui se passe dans la société. De toute façon, elle ne s’exprime jamais clairement sur rien. » Voilà peut-être les deux secrets de sa longévité.

Rachel Knaebel

Photo : CC Philipp

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