Kurdes

Retour sur une triple exécution en plein cœur de Paris

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Des milliers de kurdes ont manifesté le 11 janvier après l’assassinat de trois militantes du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, en plein cœur de Paris. Ces « exécutions » interviennent dans un contexte où les tensions s’exacerbent à la frontière entre la Turquie et l’Irak, pendant que les Kurdes de Syrie envisagent de revendiquer leur autonomie. Alors que des négociations se poursuivent entre l’État turc et le PKK, à qui donc profite le crime ?

Ils sont venus de Suisse, des Pays-Bas, d’Allemagne et de nombreuses régions de France. Le cortège est dense, à la fois enflammé et ému. Des femmes prennent la tête du cortège. Comme de nombreux hommes, elles pleurent. Ce samedi 11 janvier, 20 000 kurdes demandent justice. Ils rendent hommage à trois militantes assassinées trois jours plus tôt. Leur visage et leur nom sont sur chaque banderole, chaque affiche, chaque tract : Fidan Dogan, dite Rojbin, Leyla Soylemez et Sakine Cansiz, dite Sara. Elles ont été tuées en plein cœur de Paris, au 147 rue Lafayette, à quelques pas de la gare du Nord, dans un quartier très fréquenté. Cette adresse est le siège du Centre d’information kurde. Avec le Centre culturel kurde, c’est l’un des deux poumons de la communauté et de ses mouvements politiques en exil.

« J’ai eu Rojbin au téléphone vers midi, m’annonce Sidar, jeune militant franco-kurde. Elle était égale à elle-même, elle s’apprêtait à sortir. » Leurs corps n’ont été retrouvés que dans la nuit. Mais elles auraient été assassinées dans l’après-midi, « probablement entre 14h et 18h », selon nos informations. Les trois femmes portaient leur manteau, comme s’apprêtant à sortir. Leur assassinat est une véritable exécution : trois balles dans la tête pour chacune d’elle. La précision du mode opératoire, le fait que le ou les auteurs de ces crimes aient réussi à s’enfuir sans être inquiétés en pleine journée, tout démontre un extrême professionnalisme.

Négociations directes entre le gouvernement turc et le PKK

Ce triple assassinat intervient dans un contexte extrêmement tendu. Les accrochages sont toujours nombreux à la frontière entre la Turquie et l’Irak, où les Kurdes irakiens ont acquis un statut de quasi autonomie. En plus de la région autonome kurde d’Irak, la Turquie craint de plus en plus de voir émerger une région autonome kurde dans la Syrie post-Assad. Actuellement, le principal parti kurde syrien, le Parti de l’union démocratique, refuse de « choisir » entre les rebelles et le régime sanglant du dictateur Assad. Il vient cependant de prendre le contrôle de quatre localités au nord-est de la Syrie. Elles pourraient former les bases d’une future région autonome kurde syrienne. Le pire cauchemar du gouvernement turc.

Le gouvernement turc, dominé par le parti islamique AKP (Parti de la justice et du progrès), s’est donc résolu depuis quelques semaines à négocier directement avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Ce mouvement indépendantiste représentant majoritairement les kurdes de Turquie, mène une lutte armée depuis 1984. Son chef historique, Abdullah Öcalan, est détenu depuis 1999 dans l’île prison d’Imrali. Ce qui ne l’empêche pas d’être au cœur des négociations : le 23 décembre dernier, Hakan Fidan, chef des services secrets turcs (MIT) et proche du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, rencontrait Öcalan pour s’entendre sur un arrêt des hostilités et une résolution politique de la « question kurde », via une feuille de route dont les grandes lignes ont récemment « fuité » dans la presse. Ces négociations directes représentent une rupture nette dans les positions d’Ankara. A un an de l’élection présidentielle, et en dépit du soutien de la gauche et d’une partie de la presse, ces négociations sont vivement critiquées par la droite non islamique et par la droite nationaliste turque.

Qui était Sakine Cansiz, la cible principale ?

Quel lien avec le triple assassinat à Paris ? Selon toute vraisemblance, c’est bien Sakine Cansiz qui était la cible principale. Sa vie se confond avec celle de la lutte du peuple Kurde. C’est une figure historique de la résistance. Elle a à peine vingt ans lorsqu’elle fonde le mouvement avec Abdullah Öcalan dont elle restera l’une des proches. En plus de ses activités politiques, elle participe également à la lutte armée. Elle acquiert de ses années de combat une immense aura, renforcée par ses dix années de détention derrière les murs de la prison turque de Diyarbakir. « Lorsque ses geôliers la torturaient, elle ne criait jamais. Elle n’a jamais été brisée », raconte, les yeux rougis par l’émotion, Metin Cansiz son frère cadet, entrepreneur au Pays-Bas.

Cette résistance, cette force, nombreux sont ceux qui l’évoquent. Surtout les femmes kurdes. Pour elles, Sakine était un symbole : « Une figure emblématique qui dépassait son rôle classique au sein de la résistance », souligne Songul Karabulut, présidente du Congrès national kurde (KNK) en exil à Bruxelles. En Sakine Cansiz, on n’admire pas seulement le personnage politique et la commandante militaire, mais surtout la femme : « Plus jeune, le simple fait de voir des photos de Sakine combattant d’égal à égal dans les montagnes tout en gardant sa féminité, était pour moi un immense symbole et un exemple pour qu’ici en France je revendique tous mes droits en tant que femme, que ce soit au sein de la communauté kurde ou dans la société en général », avance une manifestante d’une quarantaine d’années.

Le choix entre la « servitude et le combat »

Celle qui restera jusqu’à sa mort très proche d’Abdullah Öcalan a été exécutée avec deux autres femmes représentant deux générations de militantes kurdes. Fidan « Rojbin » Dogan avait 32 ans. Elle était arrivée en France à 12 ans, avait poursuivi ses études à Strasbourg et était responsable du Centre d’information kurde. Elle œuvrait auprès des dirigeants politiques français, allemands et belges en vue de les sensibiliser à la cause. C’est à ce titre d’ailleurs qu’elle a régulièrement rencontré François Hollande avant qu’il ne devienne président de la République. Après avoir dénoncé des « assassinats horribles », François Hollande a explicitement fait état de ces rencontres. Leyla Soylemez était la plus jeune des trois. A peine âgée de 25 ans. Jeune militante kurde dont la famille vit en Allemagne, ses proches la décrivent comme « pleine de vie et déterminée ».

Songul Karabulut fait remarquer que ces trois femmes auraient toutes « pu faire carrière, avoir des enfants ». « Mais dans les faits, nous, les femmes kurdes, nous n’avons pas d’autre choix que la lutte. Car en tant que femmes kurdes en Turquie nous ne pouvons pleinement parler notre langue, défendre notre identité. En fait, nous avons le choix entre la servitude et le combat. Sakine, Rojbin, Leyla et de nombreuses autres femmes kurdes, chacune à leur manière ont choisi de combattre. » Les auteurs de ces crimes ont peut-être également voulu passer ce message : quel que soit l’endroit – et Paris a longtemps été perçue comme une zone de neutralité politique, propice à l’action diplomatique parallèle, mais exempte d’actions secrètes violentes – et quelle que soit leur génération, les militantes et militants kurdes sont à la portée des assassins professionnels.

Une guerre interne au PKK ?

Quelques heures à peine après l’annonce des assassinats, le Premier ministre turc s’est empressé d’évoquer la piste « d’un règlement de compte interne » au PKK. Le PKK en particulier et les mouvements politiques kurdes en général ont vécu des périodes de conflits internes, qui ont donné lieu à des dérives violentes. Mais la majeure partie des analystes est unanime sur le fait qu’aujourd’hui, le PKK est relativement uni sur la question des négociations avec le gouvernement turc en vue d’une cessation des hostilités.

Des montagnes de Qandil dans le nord de l’Irak où se trouve la majeure partie des forces militaires du PKK, aux bureaux de ses organisations satellites à Paris ou Berlin, le processus de négociation ne rencontre aucune opposition réelle. Il n’y aurait donc pas de raisons que se déclenche une guerre intestine. De plus, le mode opératoire correspond davantage à celui qu’adoptent des membres d’officines. Quid de l’hypothèse d’un assassinat commandité par les membres des services secrets turcs ? Alors que les négociations sont menées au plus haut niveau de la hiérarchie du MIT, les services secrets ne tireraient apparemment aucun avantage à affaiblir les négociations qu’ils conduisent eux-mêmes.

L’extrême droite turque ?

Dès lors, à qui profitent les crimes ? L’extrême droite nationaliste turque est pointée du doigt. Autour de l’organisation fasciste appelée « Loups gris » se sont greffées pendant des années des unités paramilitaires comme la JITEM (Service de gendarmerie de lutte contre le terrorisme) qui, dans les années 1990, a été accusé de plusieurs centaines de crimes commis dans le sud-est de la Turquie contre des journalistes, des militants des droits humains, des avocats, des leaders du PKK et de mouvements proches. Qui que soient les auteurs de ces trois crimes, ils semblent ne pas avoir atteint leur but : les négociations entre l’Etat turc et le PKK ne se sont pas arrêtées. Et ils viennent de contribuer à faire de ces trois femmes, trois martyres.

Le gouvernement français est particulièrement embarrassé par ce que Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, a lui-même qualifié « d’exécutions ».
Ces assassinats révèlent également l’échec des services de renseignements et de sécurité français. Du fait du statut de Sakine Cansiz et des contacts de Fidan Dogan, les deux femmes étaient placées sous surveillance des services français. Une surveillance qui a failli à les protéger et, pour l’instant, à retrouver les auteurs du crime.

L’échec des services français

Ceci est d’autant plus mal vécu par la communauté kurde qu’elle se sent victime de pressions et d’intimidations judiciaires et policières.
« Depuis 2007 nous avons subi près de 217 gardes-à-vue ! La plupart injustifiées. Est-ce de la criminalisation d’actions politiques ? Est-ce pour satisfaire la Turquie ? », s’interroge un jeune cadre. Une autre représentante du mouvement kurde prend l’exemple de la récente interpellation et de la mise en examen de Adem Uzun. Alors que la justice française lui reproche d’avoir tenté de financer les activités militaires du PKK, les indépendantistes kurdes le présentent comme un diplomate qui, jusque-là, participait aux précédentes négociations.

Aux interrogations et aux reproches de la part des Kurdes, s’ajoutent les critiques du gouvernement turc. Bien que l’Europe, comme les États-Unis, ait inscrit le PKK sur la liste des organisations terroristes, bien que Claude Guéant, ministre de l’Intérieur de Sarkozy, ait signé avec la Turquie un accord de coopération renforcé pour lutter contre le terrorisme, Ankara n’est toujours pas satisfaite.

Eros Sana

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